Pierre Alechinsky : « Faire vous fait penser »

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Jusqu’au 2 avril, le Musée Matisse du Cateau-Cambrésis, dans le Nord, présente Marginalia, plume et pinceau, une exposition rétrospective consacrée à Pierre Alechinsky, et plus particulièrement à son travail mené dans le cadre de livres illustrés. Un pan méconnu et pourtant fondateur de sa démarche : les mots et l’univers de l’imprimerie renvoyant en effet à sa formation initiale de typographe. Quelque 90 livres – réalisés en toute complicité avec Yves Bonnefoy, Michel Butor, André Breton, Roger Caillois, Cioran, Hugo Claus, Hélène Cixous, Marcel Moreau, Pierre André Benoit, Jean Tardieu… pour ne citer qu’eux ! –, plus de 70 peintures – dont trois œuvres récentes –, une vingtaine de porcelaines et de nombreuses affiches et estampes sont à découvrir au fil d’un parcours conçu en étroite collaboration avec l’artiste belge, qui célèbre cette année son 90e anniversaire.

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Tête de clou (extrait), Pierre Alechinsky et Pierre André Benoit, 1991.

Dès la première salle, le ton de cette exposition dense, organisée de façon chronologique et selon des thématiques abordant la relation entre la peinture et le livre, l’artiste et l’écrivain, est donné. Sur la droite, se déploie Tête de clou (1991), ouvrage alliant la poésie et une composition typographique signées Pierre André Benoit avec un « pointillé » bleu au pinceau tracé par Pierre Alechinsky. « Il ne s’agit pas ici d’un peintre qui vient illustrer un livre, mais vraiment d’un partage, souligne Patrice Deparpe, directeur du musée et commissaire de l’exposition. Cet exemple est la démonstration d’un travail établi en commun, il montre bien comment Pierre Alechinsky joue sa propre partition, intervenant sur les textes sans pour autant venir les écraser. » « Il ne faut pas, à mon avis, qu’une illustration soit un pléonasme, la répétition de ce qu’on vient de lire, analyse l’artiste (2). C’est une mise en situation qui, surtout, laisse le lecteur libre. »

Sur la gauche, flamboient les jaunes et orange du Théâtre aux armées (1967), l’une des œuvres emblématiques des débuts du travail de Pierre Alechinsky sur les marges. « Elle est très proche, dans sa construction, de Central Park (1965), première pièce qu’il va établir, à l’occasion d’un voyage à New York, en créant des bordures – elle n’est pas ici, car présentée dans le cadre d’une autre exposition aux Pays-Bas (1) –, reprend Patrice Deparpe. Cela peut, au premier abord, faire penser à une sorte de bande dessinée, mais ce n’est pas tout à fait le cas : il s’agit d’une part entière de l’œuvre, entrant en relation avec le sujet central. » « Mes remarques marginales viennent d’un vocabulaire issu de l’imprimerie, précise encore l’artiste. Les graveurs qui devaient dessiner au burin ou à la pointe sèche sur une plaque de cuivre essayaient leur outil dans la marge de la plaque ; se prenant au jeu, ils esquissaient souvent une petite image. Les premières épreuves ont souvent une remarque marginale ; c’est très recherché par les amateurs de gravure. Dans les manuscrits anciens, vous avez également énormément d’ajouts de textes dans les marges. Certains écrivains l’utilisent aussi pour compléter ; Jean Paulhan l’a très souvent fait. De mon côté, cela explique parfois ce qui est au centre de l’œuvre, d’autres fois ça accompagne, ça prend plus d’importance, ça décore… »

Le livre pour fil conducteur

Le parcours de l’exposition se déroule telle une « phrase picturale », pour poursuivre avec les mots de Pierre Alechinsky, les livres et la relation entre l’écrit et l’image en étant le fil conducteur. Un fil qui prend source dans les études de typographie et de gravure, suivies à l’école de La Cambre, en Belgique, par l’artiste dans sa jeunesse. Des études entreprises après un parcours scolaire contrarié du fait qu’il soit gaucher. « Ce n’est pas facile pour un gaucher d’écrire avec la main droite, personnellement, j’ai “dégusté”, cela a même occasionné un retard scolaire, se souvient-il. Un jour, mes parents ont reçu une note disant “élève non réadmis”, ce qui était moins violent que “fichu à la porte”, mais revenait au même ! Si j’écris maladroitement de la main droite, j’ai par ailleurs une écriture instinctive, que je n’ai pas cultivé, mais qui me permet d’écrire d’une main comme de l’autre, voire des deux en même temps. Le pouvoir du gaucher, c’est qu’il voit tout à l’envers : le regard balaye instinctivement de droite à gauche. Tout cela participe au fait que je fais très attention à la mise en page, à la façon dont le tableau doit être construit, pour des yeux qui vont le balayer de gauche à droite, car c’est ainsi que nous forme la société à la lecture. »

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A contrario, Pierre Alechinsky, 2016.

C’est en autodidacte que Pierre Alechinsky se formera ultérieurement à la peinture, découvrant la calligraphie dans les années 1950 à Paris, auprès de son ami chinois Wallasse Ting (1929-2010). « Ce goût pour la calligraphie est venu en l’observant travailler. C’est lui qui m’a conseillé d’aller au Japon (la Chine était inaccessible à l’époque). Un Japon qui n’est sans doute plus le même aujourd’hui. » Au fil des salles, le visiteur prend la mesure de la richesse de la démarche de l’artiste dont l’univers fait la part belle aux contre-pieds, aux jeux de mots empreints de surréalisme et d’humour. Ce à travers des pratiques et des sujets multiples qui – « Comme chez Matisse », rappelle Patrice Deparpe – s’enrichissent les uns les autres dans une forme de porosité continuelle. Tout au long des 70 dernières années, Pierre Alechinsky n’a eu de cesse en effet d’expérimenter supports et matières, passant d’une technique à l’autre, maniant avec autant d’aisance le pinceau, que le crayon, la plume ou la pointe sèche. S’il dessine, peint, écrit, imprime – parfois à partir d’éléments insolites comme d’anciennes plaques d’égout en fonte –, il s’essaye aussi à la céramique : la série de petits livres de porcelaine – modelés par le céramiste grassois Hans Spinner –, est un régal pour les yeux comme pour l’esprit (Infeuilletables, 1994-2006). Parmi les œuvres récentes, et composées spécifiquement pour l’exposition, A contrario (2016) dévoile une forme carrée entourée d’une « marge » circulaire. « On le voit ici s’orienter vers une nouvelle dimension, relève Patrice Deparpe. On retrouve l’idée de la fenêtre – autre lien, parmi tant d’autres, de parenté avec Matisse –, de l’ouverture, du passage, mais il procède par inversion : le carré est au milieu et la forme ronde, qu’il affectionne, autour. »
Interrogé sur sa manière d’élaborer ses œuvres, Pierre Alechinsky met en avant une absence de tout protocole : « Il n’y a pas de règle. Le tout est de s’y mettre, même sans savoir par quel bout commencer. C’est ça peindre. Il faut faire. Ensuite, il y a une lecture du premier trait. » Et de conclure : « Faire vous fait penser. »

(1) Deux autres expositions d’envergure ont été consacrées à Pierre Alechinsky à l’automne 2016 : l’une au Cobra Museum of Art d’Amstelveen, aux Pays-Bas, l’autre au Bunkamura Museum de Tokyo, au Japon. Jusqu’au 9 avril, c’est le National Museum of Art d’Osaka, toujours au Japon, qui accueille une rétrospective de son travail.
(2) Propos recueillis le 4 novembre 2016 au Musée départemental Matisse du Cateau-Cambrésis.

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