Les perturbations sensorielles d’Ann Veronica Janssens

La lumière est son matériau de prédilection, la question de la vision et celle de l’expérimentation occupent le cœur de sa pratique artistique. Les œuvres d’Ann Veronica Janssens sont comme autant de situations et d’espaces à vivre, sens en alerte et bien souvent surpris, troublés, désorientés. La plasticienne belge est actuellement l’invitée de l’Institut d’art contemporain de Villeurbanne, où elle déploie, jusqu’au 7 mai, un ensemble d’installations et de sculptures récentes, plusieurs prototypes et l’un de ses célèbres brouillards artificiels. Mars est le titre de l’exposition inaugurée il y a un mois ; il fait écho à « l’énergie ascendante » qui caractérise selon l’artiste cette période de l’année « où la lumière monte ».

Ann Veronica Janssens
Untitled (Blue Glitter), Ann Veronica Janssens, 2015.

Une large traînée bleu-vert scintille à même le sol. Constituée d’une poudre de paillettes éparpillée d’un énergique coup de pied, Untitled (Blue Glitter) marque le début d’un parcours pensé comme une suite de gestes simples – projections, explosions, dispersions – servant à questionner la lumière et sa matérialité. A la fois onde et particule, elle est utilisée sous toutes ses formes : gazeuse, solide, liquide ou encore rayonnante. « Il est aussi question de gravité, précise Ann Veronica Janssens. Certaines pièces sont par exemple en lévitation, d’autres en suspension. La plupart sont des formes éphémères ; il y a très peu de choses réellement préhensiles dans mon travail. Ce sont des œuvres qui existent à un certain moment – elles peuvent être refaites, mais seront encore différentes –, qui sont mises en fragilité. » A l’image des imperceptibles volutes dessinées sur un écran formé de micro gouttes d’eau (Untitled, 2017), que le visiteur est invité à traverser avant de poursuivre son cheminement, ou de cette monumentale étoile rose à sept branches (Rose, 2007), composée de faisceaux lumineux se croisant dans une brume en suspension.

Ann Veronica Janssens
Mukha, Ann Veronica Janssens, 1997-2017.

Dans une salle rendue hermétique, l’artiste a reproduit Mukha, premier brouillard qu’elle a créé en 1997 pour le musée anversois éponyme. « C’était un musée tout blanc, postmoderne et assez moche, glisse-t-elle dans un sourire. A l’époque, j’avais voulu travailler à la fois avec cette architecture compliquée et ce phénomène de blancheur. Ici, le blanc me semblait évident ; il est la somme de toutes les couleurs. Il s’agit par ailleurs d’une œuvre un peu fondatrice autour de laquelle les autres pièces de l’exposition s’articulent et s’entrelacent. » L’expérience est troublante. Passé quelques secondes d’incertitude, voire d’inquiétude à l’idée de se cogner à l’un des murs de la pièce, le regard d’abord attentif se fait observateur, accepte de se perdre, d’être ébloui alors qu’il ne visualise aucune forme, si ce n’est un étrange point lumineux qui surplombe la scène… et qui n’est autre que le soleil ! « Lorsque le regard se perd, il se retourne vers l’intérieur et, paradoxalement, ouvre vers une sorte d’infini, analyse Ann Veronica Janssens. C’est cette sensation d’infini que l’on expérimente dans les brouillards. »

Ann Veronica Janssens
Orange, Ann Veronica Janssens, 2017.

Expérimentation est bien le maître-mot, de la démarche de la plasticienne comme de l’attitude implicite du visiteur dont les rapports physiques ou psychiques au réel ainsi que les habitudes perceptives sont systématiquement perturbés. Il est question de brillance et de miroitement, de transparence et de fluidité, de visible et d’insaisissable, mais aussi de réflexion et de réfraction, de mouvement et de perspective, d’équilibre et d’instabilité. Le tout révélé à travers une multitude de dispositifs à travers lesquels l’artiste s’appuie sur la science pour explorer plus avant les champs de la sculpture comme de la peinture. « Je ne suis pas une scientifique, précise-t-elle, je suis donc amenée à aller chercher d’autres savoir-faire, à rencontrer des spécialistes de diverses disciplines. » Une curiosité et un besoin d’échange(1) qui nourrissent son travail depuis toujours. Essentielle, également, est la notion de sérendipité, ou comment découvrir « dans des hasards heureux » des formes et des éléments sujets à développement. « Il s’agit, à partir de petits accidents de la vie ou dans des moments de flânerie, de repérer un phénomène, un mouvement, une couleur, qui permette de développer ensuite une recherche plus complète et plus aboutie.(2) » C’est ainsi que la préparation d’une vinaigrette, et l’observation des tâches d’huile flottant à la surface, donnent naissance à une série d’aquariums – « Ce sont des espaces en soi, dans lesquels je peux réaliser des expériences impossible à conduire à d’autres échelles. » – des plus intrigants. Il faut imaginer, posé sur un socle de bois blanc, un cube de verre en partie rempli d’un liquide transparent – de l’huile de paraffine – à la surface duquel flotte une feuille colorée, parfaitement plane… et illusoire ! Car la feuille en question, une sérigraphie, est en fait posée entre le socle et le cube ; c’est le phénomène de réfraction de la lumière qui donne l’illusion de son apparition au milieu du cube. « Questionné par ce qu’il voit, le spectateur se voit imposer l’idée de devoir bouger, se déplacer, d’expérimenter cet objet sous toutes ses facettes. Pour moi, c’est aussi une façon de parler de la picturalité, en jouant sur la matérialisation de la couleur. »

Ann Veronica Janssens
Vue du Cabinet en croissance, Ann Veronica Janssens.

A intervalles réguliers, un grondement résonne dans l’espace d’exposition. Son origine reste mystérieuse ; il émane de derrière une porte, soigneusement fermée, située dans l’espace dévolu au Cabinet en croissance. L’installation réunit une vingtaine de prototypes, tests, petites installations, vidéos et autres éléments d’archives témoignant de recherches menées par l’artiste depuis le début des années 1990. Abrité derrière une paroi de verre, un petit rectangle translucide attire l’attention. Aérogel (2003) est une sculpture réalisée dans le matériau du même nom, le plus léger jamais créé et constitué d’une proportion d’air oscillant entre 99,5 et 99,9 %. « Cela participe à comment faire de la sculpture avec d’autres moyens, que je vais chercher dans différentes disciplines, glisse la plasticienne. Nous sommes ici vraiment à la limite de la matérialité, c’est un peu une sculpture ultime. » Plus généralement, elle explique vouloir, à travers son travail, tenter de montrer « autrement » les manifestations du réel. « Je pense que, parfois, on doit effacer la réalité, effacer ce qui est visible pour arriver à voir autre chose, à rendre visible l’invisible.(2) » C’est grisé par le sentiment d’avoir perçu quelques bribes de cet insaisissable invisible que le visiteur décolle de Mars !

(1) Ann Veronica Janssens est notamment l’initiatrice, avec la directrice de l’IAC Nathalie Ergino, du projet interdisciplinaire Laboratoire espace cerveau : inauguré en 2009, il interroge, au fil de sessions thématiques et à partir du champ des expérimentations artistiques, les recherches pratiques et théoriques – en neurosciences, physique, astrophysique, philosophie, anthropologie ou encore histoire de l’art – permettant de lier espace et cerveau.
(2) Propos extraits de l’interview vidéo réalisée par le Musée danois Louisiana (voir l’encadré).

Une enfance africaine

Dans une interview réalisée et mise en ligne, en avril 2016, par le Musée danois Louisiana, Ann Veronica Janssens fait le lien entre sa pratique artistique et son enfance passée en Afrique. Si elle est née, en 1956, dans la cité côtière de Folkestone, près de Douvres en Angleterre, la plasticienne belge a en effet grandi à Kinshasa – actuelle capitale de la République démocratique du Congo –, où son père travaillait en tant qu’architecte. « Je n’étais pas obligée d’aller à l’école, donc j’ai passé beaucoup de temps à ne rien faire ou à bricoler. Pendant des jours, des mois et des années, j’ai observé le lever du jour et le coucher du soleil, les mouvements de la lumière sur l’eau, dans le ciel ; j’ai beaucoup traîné dans les rues, mais aussi au Musée de Kinshasa où il y avait des œuvres d’arts premiers… Par ailleurs, mon père étant architecte, j’ai assez souvent fréquenté des chantiers. Ma mère a quant à elle travaillé dans une galerie d’art, donc j’ai eu la chance, plus tard, de rencontrer énormément d’œuvres d’art. Je pense que l’observation, entre autres, de tous ces phénomènes lumineux et le rapport à l’architecture m’ont vraiment aidée à grandir et à développer un travail plus tard. »

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