Le paradis retrouvé par Florence Obrecht et Axel Pahlavi

Florence Obrecht et Axel Pahlavi

Une fois encore, le centre d’art perpignanais A cent mètres du centre du monde propose une remarquable exposition. Jusqu’à ce que la mort nous sépare présente le travail à quatre mains de Florence Obrecht et Axel Pahlavi, mais aussi des travaux appartenant en propre à chacun d’eux et en relation avec leur vie de couple. Ainsi une centaine d’œuvres ont été mises en scène par les artistes. Toiles, dessins, sculptures et vidéos relatent une histoire d’amour et de peinture hors du commun.

Vue de l’exposition Jusqu’à ce que la mort nous sépare, Florence Obrecht et Axel Pahlavi, 2017.

Quatorze années se sont écoulées entre Je prends la vie. Tu prends la mort et Jusqu’à ce que la mort nous sépare. Les affiches des deux expositions se font face. Ces quelque 5 000 jours à vivre et à créer ensemble forment une promesse, tandis qu’un rideau noir ne demande qu’à être écarté. Au sol des papiers tâchés de peinture, à droite un canapé défoncé habité de livres, à gauche un bric-à-brac de peintres. Posée sur un chevalet, une toile montre une Eve et un Adam dans leur plus simple appareil. Florence Obrecht et Axel Pahlavi s’y tiennent la main. Sur l’écran d’un téléviseur, passe en boucle une vidéo réalisée alors qu’ils n’étaient pas encore amants, mais seulement étudiants aux Beaux-Arts de Paris. Un « Je t’aime » tracé sur le mur dit sans détours combien l’invitation est intime. Et même si l’on sait depuis longtemps que les histoires d’amour finissent mal, en général, il est toujours heureux d’en découvrir une aux conséquences aussi prolifiques que luxuriantes.

Florence Obrecht et Axel Pahlavi
La famille Pahlavi, Florence Obrecht et Axel Pahlavi, 2012-2016.

Elle est née à Metz en 1976. Lui à Téhéran en 1975. C’est à Paris que leur idylle débute et à Berlin qu’elle se poursuit aujourd’hui. Mais qu’importent les détails pratiques de l’aventure, puisque Florence Obrecht et Axel Pahlavi nous en livre la quintessence à travers des toiles exécutées à quatre mains et actuellement accrochées aux cimaises du Centre d’art A cent mètres du centre du monde, à Perpignan. « Nous sommes tous les deux artistes, tous les deux amoureux. Cette exposition retrace près de quinze ans de notre duo. Nous voulions montrer l’identité particulière de cette collaboration, qui n’est pas celle de chacune de nos pratiques artistiques prises séparément », explique Axel Pahlavi dans la vidéo qui accompagne l’exposition. « Nous présentons ici tous nos travaux faits à quatre mains et d’autres en relation avec notre couple », complète Florence Obrecht. Ensemble, ils débordent de leurs périmètres personnels pour créer des univers, des histoires complexes. Chaque toile est une narration foisonnante. « Quand nous étions aux Beaux-Arts, dans les années 1990, ce mot était proscrit. Du coup, il nous a attiré et nous le revendiquons », précise Axel Pahlavi. Avant de poursuivre : « Formellement, nous sommes très influencés par les univers de l’art brut et par sa logique d’accumulation. » L’artiste parle aussi d’horreur du vide alors que sa compagne insiste : « Plus il y en a, mieux c’est ! On ne s’interdit pas de mettre dans la même salle une peinture, une vidéo, un bronze, une lumière rouge… » Les toiles aussi accumulent. Les détails et les sentiments. Ces derniers précisent la scène, déploient le récit, libèrent l’imaginaire. Ils sont parfois incongrus, décalés, intrigants. Chaque peinture est à la fois un arrêt sur image et un concentré de vie. Axel parle d’« hyperaffectivité ». Le couple, ses enfants, leur vie de famille, tout sert de matière. « Cette absence de recul, de distance avec la forme est aussi inspiré de l’art brut qui permet à l’observateur de plonger dans les affects, d’être submergé par la narration. » Et Florence de prendre le relai : « Nous n’avons pas peur du mauvais goût, mais nous ne sommes pas non plus à la recherche du kitsch. On est dans cet entre-deux. Un peu borderline. »

Florence Obrecht et Axel Pahlavi
Vue de l’exposition Jusqu’à ce que la mort nous sépare, Florence Obrecht et Axel Pahlavi, 2017.

Dans le lieu d’exposition, les mondes s’ouvrent et se referment. Chaque espace investi a été pensé par le couple. Dans la nef du rez-de-chaussée, ils ont représenté leur appartement de Berlin à même le mur. Cinq panneaux qui se lisent comme un roman graphique ponctué de cinq petits portraits. De l’autre côté, un noir chaos parsemés d’étoiles est en partie recouvert de grands formats. Si la taille des œuvres varient, la fascination qu’elles exercent n’en demeure pas moins. Ecrire que ces deux peintres maîtrisent leur art n’est pas suffisant. A bien des égards remarquable(s), leur(s) peinture(s) engage(nt) lumière et transparence, matières et couleurs, dans une composition à la singularité reconnaissable. Leurs différences de style et d’esprit s’accordent dans leur pratique commune. Rien n’est bricolé. Rien n’est neutralisé. Cela paraît difficile à croire et pourtant. Il serait également bien ordinaire que de se contenter d’évoquer l’universalité d’un propos qui, du moment qu’il concerne l’être humain et ses affres, ne saurait être indifférent à la plupart d’entre nous. Ce qui rend cette peinture puissante et bouleversante, c’est sa capacité à montrer non seulement la transfiguration de deux univers picturaux et émotionnels en un seul, mais aussi à nous convaincre de la beauté qui lie les deux artistes. Florence Obrecht et Axel Pahlavi s’interrogent sur le rapport amoureux et son éternité, sur le profane et le sacré, le trivial et l’exceptionnel. Il naît de leurs pinceaux le grotesque et l’exagération, parfois. Le morbide et la souffrance, sans doute. Mais également, la distanciation et l’humour.

Florence Obrecht et Axel Pahlavi
Diptyques, Florence Obrecht et Axel Pahlavi, 2015-2016.

Sur la mezzanine, une série de portraits de clowns témoigne de tableaux vivants pour lesquels les deux artistes chinent des accessoires, se griment et prennent la pose. Cette figure, réjouissante pour les uns et effrayante pour les autres, sert d’alibi aux deux protagonistes pour s’amuser et peindre ensemble. « Il y a un côté sacrément narcissique à se représenter l’un l’autre, l’un l’autre, l’un l’autre… », plaisante Axel Pahlavi. Mais heureusement, il y a les enfants. « Leur présence est un souffle, une ouverture. Ils feront leur histoire, ils n’ont pas besoin de devenir artistes ou clowns ! » Et d’expliquer quelques minutes plus tard : « Il y a un renouvellement de soi dans les yeux de l’autre. » Dans la peinture de l’autre aussi.

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