Palabres contemporains au Palais de Tokyo

Transmission, savoir, matière, échange sont autant de mots clés caractérisant le Toguna, nouvel espace conçu en partenariat avec la Fondation Bettencourt Schueller et inauguré au Palais de Tokyo, mi-janvier à Paris. Fruit de longs mois de réflexion et de cocréation ayant réuni une quinzaine de maîtres d’art et de plasticiens*, il est à la fois une œuvre immersive pérenne et un lieu voué à accueillir ateliers, conférences, colloques et autres types de rencontres ayant pour fils conducteurs le partage et la diffusion des connaissances.

Toguna est un terme emprunté au vocabulaire des Dogons qui désigne une construction ouverte, généralement située au centre des villages de ce peuple du Mali, destinée à accueillir et transmettre la parole des anciens et où sont traités d’éventuels conflits. « Créer un lieu est quelque chose de très particulier, qui est entre le penser et le construire, le symbolique et le constructif, soulignait le président du Palais de Tokyo Jean de Loisy peu avant le vernissage, le 11 janvier dernier. Ce Toguna est pour nous le symbole d’un lieu où la transmission doit se faire et où la parole doit avoir pour elle un écrin qui lui permette de résonner vers des significations au-delà de ce qu’elle porte elle-même. Ces significations doivent être à la fois immémoriales – elles ont pour nous, Homo sapiens amoureux de la pensée symbolique et de l’expression artistique, plus de 50 000 ans ! –, ultra-contemporaines – car nous sommes ici passionnés par l’ultra-contemporain – et transculturelles, ce que sont, tout particulièrement, les métiers d’art par nature. » Dominotier, souffleur de verre, laqueur, plumassier, ferronnier, doreur, céramiste, marqueteur, mais aussi design, architecture, peinture, sculpture, installation sont autant de métiers et de champs de création conviés à relever le challenge d’une œuvre collective, à inventer un paysage commun. « Je crois que nous avons réussi à créer des combinaisons, des transitions d’une œuvre à l’autre, confie Sandra Adam-Couralet, commissaire associée au projet. C’est une sorte de grand cadavre exquis qui se déroule ici. » Et qui débute par une « introduction » signée Marion Verboom : en haut des escaliers menant au Toguna, deux yeux, émergeant d’une fresque murale constituée d’innombrables passes de ciment teinté (or, rose et noir), semblent intimer le chemin à suivre. Celui-ci passe par une alcôve plongée dans la pénombre, aux parois tapissées de plumes noires. Une petite fente se dessine par laquelle on aperçoit le reflet incandescent d’une bougie pourtant éteinte. Un dispositif imaginé par le plasticien Jean-Marc Ferrari et le plumassier Julien Vermeulen pour évoquer tout à la fois le mythe d’Icare, l’étincelle et l’illusion de la connaissance, la volonté de connaître et la vanité. La matière, dense, palpable, vient rappeler que la notion de transmission ne s’adresse pas seulement à l’esprit, mais aussi au corps. « Il faut que le corps et les zones qui participent de la construction de la connaissance, mais n’appartiennent pas à la raison, puissent faire partie de la sensibilité que l’on doit forger », note Jean de Loisy. Dans la vaste salle qui s’ouvre au visiteur, plusieurs espaces dévoilent des formes originales de gradins ; ici en liège et recouverts d’une marqueterie en feuille de pierre faisant écho à l’histoire architecturale du Palais de Tokyo (Obsideo, Dimitry Hlinka et Pierre-Henri Beyssac), là en béton (Le gradin des sages, par Lina Ghotmeh) et reflétant la poétique installation de verre de Jérémy Maxwell Wintrebert (Révélation), plus loin en carton-pierre et entourés d’un joyeux et désordonné damier de papiers peints (Névé, par François-Xavier Richard). De la grotte initiatique à celle des maniéristes, en passant par l’image de la source ou du jardin, mythologie et histoire de l’art s’entremêlent au fil de propositions propices aux correspondances et aux résonnances multiples. « Chez les artisans d’art, la transmission se traduit sous forme de transmutation de la matière, rappelle François-Xavier Richard. Ce lieu va vivre et, on l’espère, inspirer cette transmission de connaissances qui ne sont pas arrêtées, mais en mouvement. »

* Avec Maloles Antignac, Pierre-Henri Beyssac, Jean-Marc Ferrari, Dimitry Hlinka, Jérémy Maxwell Wintrebert, Thomas Niemann, François-Xavier Richard, Frédéric Richard, Martine Rey, Anne Laure Sacriste, Thomas Teurlai, Marion Verboom, Julien Vermeulen, Lina Ghotmeh et la participation de MTX Broderie Architecturale et de Sèvres-Cité de la céramique.

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