Ousmane Sow, le faiseur d’émotions

Ousmane Sow

La puissance et la vitalité de ses sculptures n’ont d’égales que la sagesse et la force tranquille qui émanaient de lui. Connu dans le monde entier pour ses figures monumentales rendant hommage aux peuplades africaines, aux Indiens d’Amérique et à diverses personnalités ayant marqué l’histoire et qu’il admirait, l’artiste sénégalais Ousmane Sow s’est éteint hier matin à Dakar à l’âge de 81 ans.

« Rien de ce qui m’arrive cet après-midi ne m’est habituel : roulements de tambour, décoration, un habit de prince conçu par Monsieur Azzedine Alaïa, un grand couturier au talent de sculpteur. Mon élection a d’autant plus de valeur à mes yeux que vous avez toujours eu la sagesse de ne pas instaurer un quota racial, ethnique ou religieux pour être admis parmi vous. Comme mon confrère et compatriote sénégalais Léopold Senghor, élu à l’Académie française, il y a trente ans, je suis africaniste. Dans cet esprit, je dédie cette cérémonie à l’Afrique toute entière, à sa diaspora et aussi au grand homme qui vient de nous quitter, Nelson Mandela. » C’est par ces mots qu’Ousmane Sow débute son discours, le 11 décembre 2013, lors de son entrée officielle à l’Académie des Beaux-Arts de l’Institut de France, dans la section des membres associés étrangers. « Je suis honoré et surpris, comme à chaque fois que je suis reconnu, confiait-il à ArtsHebdoMédias, quelques mois après son élection, plus d’un an auparavant. C’est le couronnement d’une carrière. J’aime l’idée de cette assemblée ouverte, où les arts ne sont pas cloisonnés. Moi, qui suis sculpteur, je vais faire l’éloge d’un peintre(1). Cette élection fait partie des choses très agréables qui me sont arrivées dans la vie. J’espère que j’en serai digne. »

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Scène familiale Peulh (détail), Ousmane Sow.

Né le 10 octobre 1935 à Dakar, Ousmane Sow est le sixième d’une fratrie de dix enfants. Son père, Moctar Sow, dirigeait une entreprise de transport qu’il avait créée après avoir exercé de longues années en tant que comptable. Sa mère, Nafi N’Diaye, avait 34 ans de moins que son époux. Ousmane a à peine dix ans lorsqu’il commence à sculpter des blocs de calcaire ramassés sur la plage. « Mon père, sans s’en douter peut-être, m’a appris à avoir confiance en moi, se rappelle l’artiste dans son discours d’entrée à l’Académie des Beaux-Arts. Lorsque je lui apportais des figurines taillées dans du calcaire, il semblait satisfait de les montrer à mon oncle et à ses amis, en leur laissant entendre que j’avais “des dispositions”. » Cependant, c’est vers la comptabilité qu’il sera d’office orienté au lycée. S’ensuit une école privée où il obtient un brevet commercial. Ousmane Sow a 22 ans lorsque son père meurt. Nous sommes en 1957. Le jeune homme embarque alors sur un cargo pour Marseille. Il veut tenter sa chance à Paris. L’espoir d’entrer aux Beaux-Arts laisse rapidement la place à la recherche de moyens pour survivre. A la générosité initiale de personnes aussi diverses qu’une boulangère, qui prendra l’habitude de lui offrir un peu de pain, ou des policiers, qui le laissent dormir en cellule à son arrivée dans la capitale, succèdent divers petits boulots. Lui, se cherche un métier. Il entreprend des études d’infirmier, achevées en 1960, année de l’indépendance de son pays natal. Une annonce pour un cours de masseur-kinésithérapeute le séduit. Il décroche son diplôme au bout de deux ans. Et décide de rentrer exercer dans la jeune République du Sénégal, alors présidée par Léopold Sédar Senghor. Le sculpteur, qui n’a jamais cessé de sommeiller en lui, refait surface, se nourrissant de sa pratique quotidienne dévolue au corps humain. Bientôt, son cabinet se transforme, dès la nuit tombée et durant le week-end, en atelier. A la fin des années 1960, Ousmane Sow revient s’installer une dizaine d’années en France ; il travaille à Fontenay-sous-Bois, Montreuil et Paris, tout en poursuivant une exploration toute personnelle de l’expression artistique. De ces recherches, qui donnent vie à des figurines et marionnettes articulées, des bustes et des têtes, un petit film d’animation, peu de traces subsistent.

Ousmane Sow
Les lutteurs aux bâtons, série Nouba, 2005.

L’année 1978 le voit reprendre le chemin de Dakar, qui restera dès lors son point d’attache. S’il continue d’exercer en tant que kinésithérapeute, la sculpture s’octroie une place grandissante – en 1984, s’inspirant de photos réalisées par Leni Riefenstahl (1902-2003) auprès du peuple Nouba du Sud Soudan, il débute un travail qui verra naître sa première série : Les Nouba –, jusqu’à devenir, dès la fin des années 1980, une démarche à part entière. Sa création change d’échelle, les formats de grande taille s’imposent ; l’homme reste au cœur du propos. Après Les Noubas, Les Masaï (1988), Les Zoulou (en 1991), Les Peulh (1993) voient successivement le jour. Le succès de ces corps massifs – plus de deux mètres de haut – et terriblement expressifs est immédiat. En témoignent, entre autres, l’invitation reçue pour la Documenta de Cassel de 1992 et sa participation au centenaire de la Biennale de Venise en 1995.

Les essentiels expression et mouvement

La bataille de Little Bighorn (détail), Ousmane Sow.
La bataille de Little Bighorn (détail), Ousmane Sow.

« En sculpture, on est obligé de trouver une position qui suggère un mouvement. » Un impératif auquel il répond par le biais d’une technique singulière. Ses personnages, il les construit invariablement à partir d’une ossature métallique, constituée de fers à béton récupérés, puis soudés, garnie de paille de plastique et recouverte de bandes de jute. Puis, vient l’application d’un enduit complexe inventé par ses soins et dont il gardera le secret, sans jamais bien comprendre, d’ailleurs, l’inépuisable curiosité que cette matière suscitait. « L’essentiel, à mes yeux, c’est l’expression et le mouvement(2) », disait-il simplement. La bataille de Little Bighorn est sans doute l’une de ses œuvres incarnant de manière la plus spectaculaire ce double principe. Rassemblant vingt-quatre personnages et onze chevaux, elle met en scène le combat qui se solda par la victoire, en juin 1876, des Cheyennes et des Sioux menés par Crazy Horse et Sitting Bull sur les troupes du général Custer. « Idéologiquement, sans vouloir être belliqueux, cet épisode illustre ce sursaut qui survient toujours, chez tous les peuples, pour refuser et repousser l’oppression(3). » L’installation sera déployée en 1999 sur le Pont des Arts, à Paris, avec des représentants de chacune de ses séries, dans le cadre d’une rétrospective qui marquera les esprits de plus de trois millions de visiteurs.

La danseuse aux cheveux courts, série Nouba, Ousmane Sow.
La danseuse aux cheveux courts, série Nouba, Ousmane Sow.

La même année, Ousmane Sow s’essaye au bronze en s’appuyant sur le savoir-faire des fondeurs de Coubertin, installés à Saint-Rémy-lès-Chevreuse. Son attrait tout relatif pour la matière se transforme bientôt en « engouement ». « Depuis lors, je dispose non plus d’une possibilité, mais de deux qui se complètent, explique-t-il encore à ArtsHebdoMédias en 2012. Le bronze apporte une certaine force. Il efface la relative fragilité de l’original. » Les années 2000 verront se multiplier les œuvres d’airain, privilégié par l’artiste pour rendre hommage aux hommes qui ont marqué son existence. « Hugo a ouvert le bal. Ensuite, il y a eu mon père, Mandela et Charles de Gaulle. C’est un travail qui me passionne. C’est comme si j’avais un rendez-vous. Il y a beaucoup d’émotion quand on touche un visage que l’on aime ou auquel on doit un certain nombre de choses. Ce n’est pas comme façonner une sculpture anonyme. » Installée en octobre 2003 à Besançon, ville natale du poète, la sculpture de Victor Hugo avait été réalisée à la demande de Médecins du Monde pour la « Journée du refus de l’exclusion et de la misère ». Ousmane Sow voulait croire en l’homme. Un espoir porté par son œuvre, qu’il concrétisait aussi à travers le parrainage de nombreux événements. « Dès qu’il s’agit de participer à des manifestations, qui ne sont d’ailleurs pas toujours artistiques mais peuvent aussi être économiques, je suis partant ! Quand on a la chance d’avoir une parole qui porte un peu, il ne faut pas rester chez soi, il faut aider. » Mission trop courte, mais accomplie.

(1) L’Américain Andrew Wyeth, disparu en 2009.
(2) et (3) Extraits d’un entretien à Libération publié le 23 mars 1999.

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