Ondes nippones et transports sonores

De la méditation zen à la résistance radiophonique, la scène minimaliste japonaise s’expose jusqu’au 11 mai au 26BY, l’un des deux espaces de la galerie Félix Frachon situés rue Saint Georges, à Bruxelles, tandis qu’une anthologie de Tetsuo Kogawa, théoricien activiste et pape du radio-art nippon des années 1980, vient d’être publiée en français aux Editions UV. Tetsuo Kogawa : Radio-art a été présentée dans le cadre du festival parisien Sonic Protest, le 30 mars dernier, et a fait l’objet d’une conférence assortie de performances le 25 avril à la Gaité lyrique (voir notre encadré).

Stupa, Yagi Lyota.

Si l’impact de John Cage et du mouvement Fluxus a incité des générations d’artistes à se pencher sur la question du son, toute une partie de la scène nippone contemporaine, dans une approche sensorielle tendue vers l’épure, joue un rôle essentiel dans le champ des arts plastiques et des esthétiques de l’écoute. Conviés depuis le 14 février dernier par le jeune galeriste et curieux esthète bruxellois Felix Frachon, dans la belle lumière traversante de l’Espace 26BY, huit artistes japonais issus de trois générations confondues – Yukio Fujimoto, Mamoru, Lyota Yagi, Atsushi Nishijima et le collectif Softpad qui réunit Takuya Mianani, Hajime Takeuchi, Ichiro Awazu et Hiroshi Toyama) –, mettent en tension des installations plastiques qui convoquent l’ouïe. « C’est une expérience avant tout sensorielle qui est présentée dans cette exposition Voice and Sound Waves: the Japanese scene et, en quelque sorte, un retour à l’analogique, précise la commissaire et historienne de l’art Anne-Laure Chamboissier qui, depuis 15 ans, explore les rapports entre le son, les arts visuels, la littérature et le cinéma. Comme dans la cérémonie du thé ou l’art du jardin japonais, chaque objet est relié à un environnement, à un rituel qui fait partie d’un tout. D’ailleurs si vous demandez aux artistes ici présents s’ils se considèrent comme des artistes sonores, ils vous diront “non, nous utilisons le son pour proposer une expérience, mais c’est un élément parmi d’autres”. »

Revolution & Gravity, Yukio Fujimoto, 2017.

Ainsi, l’évocation sonore ne serait qu’un prisme, un prétexte pour aiguiser nos cinq sens, pour guetter les micro déplacements d’une bille de verre dans un tube à essai à l’allure d’une composition ikebana horizontale en rotation. Pour créer des analogies contradictoires entre la rythmique sérielle de 121 petites pendules alignées au-dessus de la cheminée et le mouvement aléatoire d’une boîte à musique, affublée d’une tige métallique que le visiteur peut remonter lui-même pour qu’en déroulant sa partition dans la transparence d’un verre, la music-box active, là encore, quelques billes de couleurs acidulées. Yukio Fujimoto, l’auteur de ces installations, qu’il nomme ses « jouets philosophiques », est né en 1950 et possède une belle collection vinyle de 14 albums des Beatles, qu’il décida un jour d’abraser. Mais pourquoi donc ce geste d’effacement ? « Pour faire écho au bruit. J’ai voulu créer le silence », dit-il. Pour offrir un contrechamp au son de la pop dans une recherche perpétuelle d’équilibre entre yin et yang.

Sky fishing (détail), Atushi Nishijima, 2005.

Arrivé au monde en 1965, Atushi Nishijima nous raconte l’histoire d’un piètre pêcheur qui, ne ramenant pas de poissons à déguster au bord du lac, voulut capturer le souffle du vent dans les airs : à l’aide d’une canne à pêche à moulinet, reliée à un cerf-volant équipé d’un microphone, il crée ainsi l’installation Sky fishing, en 2005. Lyota Yagi, né en 1980, utilise pour sa part des objets manufacturés dont il détourne les usages, comme ces haut-parleurs qu’il empile de manière à façonner une fontaine à gouttes sonores. Avec Stupa (2018), ou encore par le biais de l’écoute au casque d’un sablier qui s’écoule sous nos yeux (Music for Lazy Susan, 2018), l’artiste interpelle notre rapport au temps. Les expériences proposées par le collectif Softpad, pour la plupart inaudibles, convoquent quant à elles le son par une approche tactile, ou bien par le verbe – par des jeux de mots comme savait en inventer Lewis Carroll –, passant de « Voice » à « Waves » par la substitution d’une lettre au fil de 11 onze glissements sémantiques. Par l’apparition du signifiant « echo », dès lors que l’on observe au compte-fil le motif que sa répétition compose dans la trame du papier (notre photo d’ouverture) ; ou encore, par la fabrication d’un glitch dans la musicalité d’une phrase écrite sur la tranche infime de milliers de feuilles alignées à la verticale, comme les livres d’une bibliothèque.

Détail de l’installation signée Mamoru.

Le son s’exprime ici par tout un ensemble d’œuvres graphiques quasi silencieuses, comme la trajectoire d’un avion plié façon origami, que vous pouvez créer vous-même dans la galerie ; il y a aussi cette sculpture du premier enregistrement d’Edison – une comptine traduite en japonais et gravée sur un disque métallique –, ou encore le bruit subtil d’un livre d’artiste immaculé, dont la matérialité de chaque page induit un bruissement différent dès lors qu’on les tourne avec discernement, irisées par les rayons de soleil du jardin adjacent. A l’étage du 26BY, Mamoru (le cadet de l’exposition est né en 1977) crée ses propres jeux de lumière, via des projections, à travers une œuvre vibratoire : à partir des gravures d’un Japon (re)découvert par le prisme de l’orientalisme hollandais du XVIIe siècle, l’artiste réactive des performances dansées, des gestes corporels dans des lieux aujourd’hui transformés, urbanisés, mais dont il met en résonnance les overtones : ces sons que l’on n’entend pas, a priori, mais qui demeurent en vibration dans l’air et créent des strates invisibles qui se répondent dans les replis du temps.

 

L’hommage à Tetsuo Kogawa

Tetsuo Kogawa.

« Si l’on considère nos mains comme l’unité minimale du corps, l’acte de transmettre à l’échelle de mes mains atteste temporairement d’un processus visible et audible au cours duquel la technologie, l’art et l’existence se mettent à résonner ensemble », écrivait Tetsuo Kogawa le 27 juin 2004 dans Le chiasme radiophonique, manifeste repris dans Tetsuo Kogawa : Radio-art, le bel ouvrage francophone que viennent de lui consacrer les plasticiens et fondateurs des éditions UV, Magali Daniaux et Cédric Pigot. Artiste activiste et enseignant, Tetsuo Kogawa, est une figure incontournable des arts sonores : né en 1941 à Tokyo, il est considéré à plusieurs titres comme le père fondateur du radio-art, cette pratique performative qui se détourne de la question des contenus radiophoniques pour s’intéresser au phénomène électromagnétique des ondes, à la possibilité de les sculpter, de les rendre tangibles. Des expérimentations collectives de la mini-FM (avec Radio Polybucket qu’il a créée avec ses étudiants en 1982 ; baptisée par la suite Radio Home Run) à la disruption créative des ondes, Tetsuo Kogawa nous démontre comment le radio-art contribue à matérialiser une politique électromagnétique des affects, qui met notamment en exergue la manière dont la technologie et les médias traversent et façonnent le corps social, le corps physique et l’attention. Coordonnée par Pali Meursault, lui-même artiste sonore, critique et enseignant, cette belle anthologie de la résistance sonore nippone de plus de 300 pages reprend les textes autobiographiques de Kogawa qu’elle met en regard avec ceux de pionniers de la performance, des radios pirates et des scènes musicales expérimentales en Europe et aux Etats-Unis, ainsi qu’un passionnant entretien illustré par les clichés de la rencontre, à Tokyo, entre l’artiste et théoricien des médias et Félix Guattari (en octobre 1980 et en mai 1981). Le cœur de l’ouvrage nous plonge en outre dans le quartier d’Akihabara, qui était à la même époque une vaste jungle électronique – qui a vu naître le mouvement DIY – où l’on pouvait encore acheter des composants susceptibles de façonner ses propres expérimentations. Et Tetsuo Kogawa de conclure dans Akiba, son dernier livre autobiographique qui est aussi au cœur de l’édition anthologique publié par UV : « Les dernières étincelles de la vie du quartier sont sur le point d’être consumées dans le cyberspace. Rien d’étonnant, au juste ; ce qu’il y a peu nous pouvions encore tenir en main est en passe de devenir digital. »

Contact

Voice and Sound Waves: the Japanese scene, jusqu’au 11 mai au 26BY, à Bruxelles.

Crédits photos

Image d’ouverture : Echo (détail) © Softpad, photo Orevo – Stupa © Yagi Lyota, photo Orevo – Revolution & Gravity © Yukio Fujimoto, photo Orevo – Sky fishing © Atushi Nishijima, photo Orevo – Détail de l’installation signée  Mamoru © Photo Orevo – Portrait de Tetsuo Kogawa © Photo Alex Woodward