Les œuvres de soin de Katinka Bock

Tomorrow’s Sculpture est le titre générique d’un projet en trois temps conçu par Katinka Bock pour être déployé, de manière inédite et au fil de toute une année, dans différentes institutions européennes : d’abord au Kunst Museum de Winterthur, en Suisse (Sonar, de janvier à avril dernier), puis au Mudam Luxembourg (Smog, d’avril à septembre), et, enfin, à l’Institut d’art contemporain de Villeurbanne, qui accueille le troisième volet, Radio, jusqu’au 20 janvier 2019. A l’image d’un work in progress, l’exposition se présente comme un corps en mutation, forte des jeux de correspondance sans cesse renouvelés entre les œuvres, des métamorphoses engendrées sur certaines par le temps et/ou les éléments, ainsi que du dialogue singulier noué systématiquement par l’artiste allemande avec chacun des espaces investis. Morceaux choisis d’une proposition à la fois subtile et puissante, empreinte de poésie et ancrée dans la vie.

Katinka Bock.

Ses matériaux de prédilection sont l’argile, le bois, le cuivre, le bronze ou encore la toile. Autant d’éléments bruts à partir desquels Katinka Bock explore, par le biais de gestes simples – plier, poser, enrouler, mouler, marquer, etc. – les fondements de la sculpture que sont la matière, la forme et l’espace. Les notions de flux et de temps, qu’il s’agisse de celui qui passe ou de la météo, sont également centrales dans sa pratique, et bien sûr au cœur du projet Tomorrow’s Sculpture. S’articulant autour d’un ensemble de pièces existantes et de productions in situ, chacun des trois volets a été pensé en écho à l’institution accueillante. « Ce qui était très intéressant en faisant circuler les œuvres d’un lieu à l’autre, c’était de voir jusqu’à quel point une pièce est autonome, résiste à l’espace et est néanmoins poreuse, de manière à coopérer avec cet espace et d’autres œuvres. Comme dans une société, où l’on doit être autonome et coopératif en même temps », souligne l’artiste. A Villeurbanne, elle s’est inspirée à la fois des spécificités du bâtiment abritant l’Institut d’art contemporain, une ancienne école primaire, et de l’histoire de la ville, théâtre, dans les années 1920 et 1930, d’un projet moderniste d’habitat social unique en France, dessiné par l’architecte Môrice Leroux. « Je connais bien Lyon depuis des années, j’y ai enseigné, rappelle la sculptrice qui, née à Francfort en 1976, vit aujourd’hui entre Paris et Berlin. Mais je connaissais finalement assez mal Villeurbanne et, lorsque j’ai fait des recherches, j’ai trouvé des photographies d’époque montrant à la fois des chaussées en terre battue et ce grand projet utopique du quartier des Gratte-Ciel. J’y ai retrouvé ce rapport qui m’intéresse beaucoup entre horizontalité et verticalité. » Un rapport qui tient lieu de fil rouge tout au long du parcours.

Vue de l’exposition Radio / Tomorrow’s Sculpture à l’IAC, Katinka Bock.

La première salle donne le ton, offrant au regard une dizaine de pièces s’élevant vers le plafond ou disposées au contraire à même le sol. Autumn, par exemple, a été conçue en trois temps : constituée au départ de 54 dalles en terre crue, de 80 cm sur 80 cm, couvertes d’une toile marine sur laquelle les visiteurs étaient invités à marcher, elle a ensuite été extraite de l’espace d’exposition pour être mise à sécher, puis cuite, avant que les plaques « imprégnées » du passage des gens ne soient de nouveau déployées, dans un ordre aléatoire. Au sol toujours, 50 pavés en céramique émaillée bleu foncé sont alignés le long d’un mur. Kalender (Calendrier) bouge dans l’espace comme dans le temps, chaque jour la dernière pièce de l’ensemble étant déplacée pour prendre la tête du singulier rang d’oignons. A quelques pas l’une de l’autre, se dressent Population (low culture) et Population (high culture), deux colonnes en bronze soutenant chacune l’un des pliages en céramique caractéristiques de Katinka Bock. « Ce sont des sculptures qui ont leur histoire avec, en l’occurrence, un point de départ se situant au Mudam, précise-t-elle. L’une a été déposée, le temps de l’exposition au Luxembourg, sur le toit du musée, l’autre dans l’Alzette, la rivière qui coule en contrebas. J’aime beaucoup avoir des conditions de création très spécifiques, mais aussi, ensuite, couper les pièces de leurs origines. Il faut qu’elles vivent ailleurs, par elles-mêmes. Comme nous tous, finalement. » Parmi les différents hérauts de cette autonomie revendiquée, citons encore For Your Eyes Only, roof, une installation composée d’une large pièce de tissu bleu accrochée au mur et d’un ensemble de grandes plaques de cuivre dispersées sur le sol. Avant d’être démonté pour prendre à Villeurbanne une autre forme, le dispositif – le tissu recouvert des plaques – a été exposé neuf mois durant à la lumière et aux aléas climatiques, toujours sur le toit du Mudam, chacun des matériaux marquant l’autre de son empreinte. « Comme lors d’un processus photographique, jusqu’à ce qu’on ne sache plus quel est le négatif, glisse l’artiste. Sur les plaques, on discerne les traces du tissu… et sur ce dernier, on peut voir les marques laissées par l’oxydation du cuivre. »

Warm Sculpture – relaxed, Katinka Bock.

Pour chacun des trois volets du projet Tomorrow’s Sculpture, Katinka Bock s’est appuyée, outre sur ses dimensions historiques, sociales et politiques, sur les conditions physiques et matérielles du lieu d’exposition. A l’IAC, elle détourne par exemple ni plus ni moins le système de chauffage. Au cœur d’une petite pièce s’intercalant entre la grande salle d’ouverture et l’ancienne cour d’école – l’espace est aujourd’hui surmonté d’une verrière –, des tuyaux descendant du plafond sont raccordés à un radiateur posé sur le sol (Warm Sculpture – relaxed). « Si on les suit, on remonte jusqu’au grenier où est installée la chaudière. Ce radiateur est comme un parasite, d’autant qu’il ne vient pas d’ici, mais de l’un des appartements des Gratte-Ciel. A sa place, j’ai laissé là-bas une de mes sculptures (Citizen) en prêt*. » Dans la « cour » voisine, c’est sur une gouttière récoltant l’eau du toit que l’artiste opère l’une de ses dérivations. « J’ai réalisé comme un geste d’acupuncture, pour prélever l’eau qui y circule. » Quand il pleut, le système permet de récolter un peu de liquide amené alors jusqu’au-dessus de Je te tiens, October, sculpture composée d’une chaise soutenant deux plaques de verre très légèrement espacées par de fines aiguilles. C’est dans l’interstice de ce double vitrage improvisé que viennent glisser les gouttes d’eau récoltées selon le bon vouloir de la météo extérieure. « C’est une fontaine qui ne fonctionne que quand il pleut », glisse Katinka Bock dans un sourire.

Balance for books, Katinka Bock.

C’est l’eau, encore, qui sert à la fois de témoin de passage du temps et d’élément clé de l’équilibre de deux sculptures situées à proximité : Lion Balance se déploie de part et d’autre d’un mur traversé d’une barre en métal aux extrémités de laquelle sont accrochés, d’un côté, une vasque en argile remplie d’eau et, de l’autre, un fil tendu par le poids d’un poisson en bronze. L’idée est de laisser l’eau s’évaporer naturellement, jusqu’à ce qu’un mouvement de balancier s’opère. « Ce n’est pas progressif, ça arrive d’un coup, il y a un point de basculement, précise Katinka Bock. C’est justement cela que je trouve beau. » Et l’artiste de dresser le parallèle avec la tolérance dont chacun peut faire preuve, selon des critères qui nous sont propres et jusqu’à un certain moment. Non loin, Balance for books prend la forme d’un singulier mobile, d’une balance épurée, où deux citrons – présents dans différentes installations, ces fruits sont les seuls éléments organiques « vivants » de l’exposition – jouent les maîtres de cérémonie : l’équilibre se modifie au fur et à mesure que les citrons sèchent et doit être réglé quotidiennement pour préserver l’horizontalité de la pièce. « C’est une pièce de soin : il faut s’en occuper sinon on la retrouve par terre ! » Le nez toujours en l’air, le visiteur se perd dans la contemplation des Affres qui le surplombent, formés de dizaines de délicats moulages en bronze d’écorces de platane suspendus dans les airs.

smog (détail), Katinka Bock.

Qu’il s’agisse du métal, du bois ou de la terre, l’artiste procède lors du moulage, du coulage ou de la cuisson quasiment toujours de la même manière : en laissant l’élément d’origine dans la sculpture. « Il y a souvent des objets, ou ce qu’il en reste, dans mes sculptures, confirme l’intéressée. En général je ne fais pas de moule qui permette de dupliquer la forme, le métal est coulé directement dedans et la matière de départ est brûlée. » Smog, par exemple, est une installation qui réunit un ensemble de cactus – présentés ici verticalement, posés au sol, ou horizontalement, émergeant du mur – qui ont été entourés d’un plâtre avant de faire couler dans celui-ci du bronze. Le choix du cactus vient souligner le goût de l’artiste pour les lignes simples et pour ces formes, toutes singulières, qui sont selon elle « les sculptures les plus belles que la nature a créées ». L’œuvre a donné son titre à l’exposition du Mudam, tout comme Sonar avant elle à celle du Winterthur Museum, et Radio – composée notamment d’un long rouleau en céramique, suspendu dans les airs, à l’intérieur duquel reposent les restes d’un poste radio portatif – à celle de l’IAC. « Ce sont trois mots qui désignent quelque chose de fluctueux, d’impalpable mais qui influence notre corps, notre façon de communiquer. » La circulation, l’échange ainsi induits s’appliquent aussi aux visiteurs, dont le cheminement fait partie intégrante de la réflexion de l’artiste, comme aux œuvres, qui entretiennent toutes avec le réel des relations poreuses. « L’art reste toujours dans la vie, c’est une contribution à la vie », aime à affirmer Katinka Bock.

* Le radiateur domestique est issu d’un appartement mis à disposition de l’URDLA, centre d’art dédié à l’estampe contemporaine, pour ses résidences d’artistes. Deux visites de l’appartement sont programmées les jeudi 22 novembre et vendredi 18 janvier de 12 h 30 à 14 h (sur réservation auprès de urdla@urdla.com ou au 04 72 65 33 34).

L’IAC, un quarantenaire en pleine(s) forme(s) !

Vue de l’exposition Collection à l’étude – Chaosmose, Rivière d’une nuit d’hiver, Gloria Friedmann, 1983 (au mur) et Observables d’Apeiron, Celia Gondol, 2016.

L’Institut d’art contemporain de Villeurbanne célèbre cette année son quarantième anniversaire. A la fois centre d’art et Frac, depuis sa fusion avec le Frac Rhône-Alpes en 1998, l’institution a fait de l’expérimentation et de la recherche deux mots clés de son développement. Ses 40 ans sont l’occasion de proposer un instantané de ses activités : expositions, bien sûr, mais aussi projets du Laboratoire Espace-Cerveau – initié en 2009 par la plasticienne Ann Veronica Janssens et la directrice de l’IAC Nathalie Ergino, il réunit artistes et chercheurs autour des liens unissant l’espace, le temps, le corps et le cerveau –, soutien à la jeune création ou encore enrichissement de la collection. Cette dernière fait l’objet d’une double présentation : in situ avec l’exposition Chaosmose et dans le cadre d’un parcours d’art contemporain à travers Villeurbanne, dont Jean-Luc Parant est l’invité d’honneur. Au cœur du propos général, l’idée d’un monde cosmomorphe, où l’homme se doit de prendre acte de la part relative qu’il occupe dans la chaîne du vivant et de recomposer son appréhension du monde selon un principe fondamental de coexistence. Plus d’informations sur la programmation multiple de l’IAC qui court jusqu’à janvier 2019 sur http://i-ac.eu/fr.

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