Une œuvre de Gabrele Dipas à la croisée des regards

L’exercice n’est pas inédit mais ArtsHebdoMédias ne s’y était pas adonné depuis un moment. Voici donc de retour le « décryptage », ou peut-être pourrions-nous l’intituler « variations sur la même œuvre ». Découverte en Tunisie, I’m the idiot that look at the finger when the finger point the moon est signée Gabrele Dipas. A la fois évocatrice et intrigante, cette pièce a été proposée à la réflexion de trois invités, qui ne possédaient rien de plus que les quelques témoignages photographiques, ici présents, accompagnés du nom de l’installation et de celui de son auteur. Ils ont accepté de nous offrir leurs sentiments et commentaires à chaud. Le résultat est à la fois passionnant et édifiant sur la singularité de la perception. Merci à Dominique Billier, historienne de l’art et sociologue, Francesca Caruana, artiste, docteure en sémiotique de l’art et maître de conférences à l’Université de Perpignan, et Thierry Pozzo, professeur de neurosciences à l’Université de Dijon et neurophysiologiste spatial à l’Inserm.

L’invitation à se réorienter par Dominique Billier

I’m the idiot that look at the finger when the finger point the moon, Gabrele Dipas.

L’installation que nous propose Gabrele Dipas désoriente le spectateur. Que regarder ? Dans quel sens lire et décrypter l’escabeau, son reflet de mots ? Si l’on est tenté de penser à l’œuvre de Joseph Kosuth, One and Three chairs, que l’artiste réalise en 1965, la proximité n’en est que formelle, une installation en trois temps, en trois moments. La tautologie de l’œuvre de Kosuth défaille, ici face à la puissance de l’interpellation. Interpeller le spectateur, détourner son regard d’un monde apparemment stable et immobile vers une réalité vertigineuse, tel est le défi que lance Dipas.
L’escabeau, posé en déséquilibre sur une pile de briques, qui recouvert de plâtre en devient plus absurde. Une invitation à monter les échelons restants pour mieux voir ? Voir quoi au juste ? Le rêve de Jacob, relier par une échelle la Terre aux Cieux, devenu un cauchemar ? L’échelle bancale ouvre assurément le récit du pouvoir de la connaissance. L’ombre de l’échelle projetée sur le mur, est d’une inquiétante étrangeté. Distordue, elle est composée de fragments de bibliographies portant sur des références scientifiques, d’articles et d’ouvrages portant sur le terrorisme, écrites en rouge sur du papier fin déchiré. A la différence de l’échelle, son ombre ne vacille pas, bien au contraire, elle s’impose d’une façon monumentale. Il n’en demeure pas moins qu’elle apparaît telle une chimère. L’ombre serait-elle le double qui rassure d’une réalité trop chancelante ? Que regarder ? Comment regarder et penser la réalité des mots, l’actualité à travers le dispositif optique que forment l’échelle et son ombre distordue ? C’est l’aveu de l’idiot, de celui qui ne sait pas. Il s’agit, ici de celui qui ne sait pas regarder et qui confond le doigt et la lune. Défaut d’optique, de perspective qui dénonce l’universalisme, non pas celui de l’interdépendance entre les cultures, mais de l’« universalisme usurpé » selon l’expression de Edward Saïd qui relève de la domination d’un ordre local sur un autre. L’ombre de la connaissance universelle attire vers elle l’échelle, la déséquilibre, et finit par désorienter notre regard, notre point de vue. Le doigt et la lune se perdent. L’installation de Dipas est un récit, tautologique mais concis, de la complexité et de l’interdépendance des cultures qui favorisent l’hétérogénéité des points de vue. A travers les ombres et les mots, l’artiste invite notre regard à s’efforcer à discerner, autrement dit à se réorienter.

La place de l’ombre, l’échelle et la vérité par Francesca Caruana

Au premier regard des éléments qui composent l’œuvre de Gabrele Dipas, c’est un retour poétique que les objets renvoient : une échelle blanche, plâtrée, une apparence de matériaux de construction, une architecture fictive dont l’ombre portée sur le mur s’affiche en commentaires. L’ombre fabriquée de papiers collés abrite la mémoire de la forme. Mais ce n’est pas réellement la sienne… c’est une ombre bavarde… un collage décentré d’un objet flottant dans la trace du regard à la manière d’une comète qui laisse sa queue poudrée derrière elle…
L’œuvre de Dipas propose en raccourci un effet scénique fondé sur le mode de l’absence. Absence de détails, absence de couleurs qui déclineraient la nature des matériaux, effacement de l’humain. L’objet principal de l’installation détermine son ombre portée en la matérialisant par des papiers collés. La densité de l’écriture imprimée crée un simulacre de hachures diversement réparties, et ressemblant à une ombre réelle. Autant dire que les écritures imprimées tiennent lieu non seulement de signes de l’ombre de la forme de l’échelle par contraste avec le fond, mais aussi d’effets plastiques savamment répartis comme les traces d’un geste peint, dont ces effets imitent la présence juste. Un volume qui n’y est pas, une découpe-simulacre venue dire authentiquement l’inconsistance de la forme possible.
Or Dipas emploie pour la matérialité de l’ombre, des listes de titres d’ouvrages thématiques, dédiés à différentes guerres islamiques, à l’analyse du pouvoir de l’Islam, à ses actions et exactions, enfin nous avons affaire à un commentaire très complet au simple travers des titres.
Avec un tel dispositif, l’artiste pose-t-il une question ou affirme-t-il une position ?
La place de l’ombre. Si l’on s’en réfère maintenant au titre de l’œuvre, on peut avancer une amorce de réponse. La question qu’il pose est celle de la relation entre une pensée unique (monolithique) et la singularité, entre ce mouvement global, somme toute grégaire, d’un public lambda peu éclairé, prenant les infos pour argent comptant entièrement tourné vers « la liste », (au sens d’Umberto Eco) et peu enclin à trouver par lui-même la piste des causes. Il s’agit ici de la question de l’Islam largement évoquée dans les titres à la suite des uns et des autres, sans commentaires, sans jugement critique, sans référence. La présence de ces « textes » ne fait qu’informer sur le thème, la critique se situant dans l’installation plastique.
En effet l’artiste propose l’idée de l’échelle dont les premiers barreaux sont brisés, oblitérant ainsi toute pratique d’élévation. En revanche le fait de pouvoir gravir les degrés reste un symbole stable, une possibilité contenue dans le blanc qui, d’une certaine façon, efface l’aspect pragmatique de l’objet, qui n’est pas un objet de travail, il en a perdu les stigmates en le plongeant dans un anonymat factuel.
L’ombre portée de l’échelle inscrit ainsi sur les parois du mur le monde sans issue, celui où la pensée se résume à des slogans (allusion aux titres), à la confusion des idées par le croisement des thèmes et des sujets, à la violence par la couleur qui lui est universellement dédiée (le rouge de l’écriture) ; enfin, un monde où la profusion répétitive annonce un monde mortifère et anonyme. L’ombre du monde blanc, violence inscrite et contenue, pensée absurde qui se forme dans un objet impossible (l’ombre) et surtout le lien établi entre les deux objets : le déséquilibre. Dans un tel univers formel, les images métaphoriques rappellent les circulations en impasses de celui d’Escher, les escaliers sans fin du palais Farnese ou encore la mise en relief de certains jeux de dédales.
L’échelle. L’échelle ne mène nulle part, elle s’annonce en pleine chute, son ombre emporte le vide des commentaires qui en aucun cas n’empêche les causes. Elle est en déséquilibre, en décalage avec son ombre, désinscrite du réel. Du coup, les briques blanches apparaissent comme les pavés poétiques d’une révolution annulée, les barreaux pitoyables affichent leur incapacité à remplir leur fonction, l’ombre, riche et aliénée rend compte d’un désastre formel, symbolique. Une échelle sans fonction, on n’y grimpe pas, sa couleur blanche est repoussoir, elle déclare une fonction passive, l’oxymore du rehaut qui, plutôt que de hisser un personnage plus haut que le sol, le condamne à la transparence des barreaux, pour apercevoir à travers d’indescriptibles lectures rouges. L’échelle ne monte pas, elle dé-monte, plaque au sol dans un questionnement fantomatique.
Il est intéressant de constater aussi dans cette pièce que l’artiste a doublé la jambe de l’échelle, l’ombre agrandit l’objet, en augmente la stature, or cette fiction dans le détail rend plus vraie ou plus présente l’échelle blanche. Son ombre serait ainsi plus vraie que l’objet lui-même.
La vérité. Or ce qui est en cause est bien le problème de la vérité : vérité de l’objet, vérité des écritures, ou encore vérité du sens de l’œuvre. Ce que nous croyons savoir de l’objet est faux : il s’agit d’une illusion. Et ce que l’objet projette est aussi une illusion d’optique, assortie de ses connotations sociopolitiques. L’échelle présente ainsi une double allégorie. D’une part, par une référence au mythe de la caverne de Platon, d’autre part, par ce que l’échelle conduit à penser : un objet de savoir blanc et lumineux… dont pourtant l’identité est corrompue et dont l’ombre portée est fausse. Tout comme dans l’allégorie de la caverne, l’œuvre illustre la crainte et l’ambiguïté des hommes au regard de la connaissance. La connaissance espérée se retrouverait dans l’obscurité, ou l’obscurantisme, selon les points de vue, à savoir la forme dernière prise par la connaissance, sous forme de liste, soit la manifestation la plus indigente du savoir.
La présentation de Dipas, humble en apparence, s’avère contenir une force sous-jacente d’incitation à l’analyse, pour conduire le lecteur non pas à la découverte d’un message dont il serait porteur, mais dont l’œuvre elle-même articule les modalités de l’interrogation. En ce sens Dipas réussit une translation esthétique, entre philosophie et politique.

Dans l’abîme du ciel par Thierry Pozzo

I’m the idiot that look at the finger when the finger point the moon (détail), Gabrele Dipas.

D’emblée le ton est donné et le regard de l’observateur est borné par un canevas spatio-temporel : une échelle découpe l’espace en x et en y, la ligne droite envahit le champ visuel au détriment de quelques arrondis. Cette configuration donne a priori l’impression d’évoluer dans un repère cartésien constitué de portions uniformément distribuées. Néanmoins, l’échelle, pur produit d’une pensée rationaliste, tend à se déformer dès que le point de vue change. L’effet de géométrisation est renforcé par l’inclinaison et la forme triangulaire de l’objet qui donne l’illusion d’un échappement du sommet vers l’infini entravé par l’horizontalité du dernier barreau. L’espace formaté comme une rampe de lancement est une invite au mouvement ascensionnel. Par ces propriétés d’élévation des corps vivants, l’escabeau recule transitoirement les limites de l’espace d’action. Mais l’escapade mentale est brève et l’évocation d’un voyage vers les cieux est vite réfrénée par l’instabilité du dispositif qui ne repose que sur un seul pied. Encore plus paralysant, l’objet figé pour l’éternité en position de chute rappelle à l’observateur l’effet continuel et délétère de la pesanteur sur les corps terrestres.
Quelques briques de plâtre déposées au pied du dispositif suggèrent un chantier en cours ou peut être un projet abandonné. Les couches d’enduis rugueux qui recouvrent l’escabeau donnent l’impression d’utilisation répétée et font perdre à l’objet toute fonctionnalité : il est regardable, mais impraticable et absent de toute intentionnalité. Dès lors, l’attention se porte vers son ombre portée. Surdimensionnée et produite par un faisceau de lumière inexistant, l’ombre infidèle agit comme un piège à curiosité qui pousse l’observateur à s’en rapprocher afin de vérifier la réalité du trompe-l’œil. Faite de collages imprimés de minuscules caractères dactylographiés à l’encre rouge, l’illusion se révèle un peu plus à son approche. De ce mouvement naît la forte impression d’entrer dans une zone à part, de faire passer du monde des choses à celui des idées, de la pratique à la théorie. Les caractères, trop petits pour être lus à bonne distance, prolongent le mouvement amorcé du corps jusqu’à adopter une inclinaison qui suit celle de l’échelle : là, sont accumulés des titres d’articles ou d’ouvrages, dont la langue sous-entend une origine occidentale des écrits. La présence récurrente des termes Islam, terrorisme ou violence au sein de cette agrégation arbitraire constitue la partie plus ésotérique de l’installation.

Quelques informations glanées à la source par Marie-Laure Desjardins

I’m the idiot that look at the finger when the finger point the moon, écrit Gabrele Dipas pour signifier son œuvre. Mais s’il est cet idiot, qui regarde le doigt quand le doigt pointe la lune, alors à qui appartient ce doigt ? A lui ? Au sage, comme le suggère un proverbe chinois ? L’artiste philosophe se tient à cette exacte place où bascule le sens commun pour verser dans le doute, terreau de toute recherche. Croisé en novembre dernier, à Gammarth, en Tunisie, où il comptait parmi les invités de l’exposition Polarisation, présentée à la galerie Alain Nadaud, le plasticien italien avait échappé aux questions. Ce n’est que des semaines plus tard, qu’il envoya par mail quelques indications. « Je suis très curieux de capter l’impétuosité de l’invisible. Je tente d’explorer ce qui n’apparaît pas mais qui donne forme aux choses. J’aime regarder ces dernières avant que leur ombre ne disparaisse, l’ombre du mouvement qui les a engendrées, et avant que le mouvement lui-même ne devienne insondable. En ce moment, je cherche à raconter à travers une série d’objets sur lesquels j’interviens la grande déstabilisation vécue par le monde islamique d’aujourd’hui. Née lors de ma première rencontre avec l’Islam rural en Algérie voilà plusieurs années, cette réflexion est devenue une source de motivations et de questionnements. Avant ce projet, je me suis intéressé à la relation que nous avons à l’espace à travers diverses expériences dans des environnements restreints comme un bateau sans confort navigant en mer. En général, j’aime trouver des façons de réduire les distances entre les êtres humains, quitte à les contraindre au confinement. La rationalité agit alors après les invisibles émotions. Me concernant, il n’y a pas beaucoup de différences entre ce que je suis et ce sur quoi je travaille. Je m’intéresse à l’art, l’épistémologie et aux sciences sociales en général. Je viens du monde de l’activisme, de la coopération et de l’interculturalité. » L’artiste ne porte pas le même nom que l’activiste. Une histoire pour une nouvelle variation ? Sans doute.

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