Nuit Blanche 2016 – Le songe d’une nuit d’automne

Oliver Beer

Paris s’apprête à vivre demain soir la 15e édition de sa Nuit Blanche. Imaginée par Jean de Loisy et l’équipe du Palais de Tokyo, elle sera rythmée par une quarantaine de propositions artistiques – sculptures, installations, créations sonores, performances – disséminées le long de la Seine, depuis la Gare de Lyon jusqu’à l’Ile Saint-Germain à Issy-les-Moulineaux, comme autant d’épisodes d’une histoire directement inspirée du roman médiéval Hypnerotomachia Poliphili (Le Songe de Poliphile). Voici une sélection d’œuvres – déterminée en toute subjectivité ! – à découvrir sur et sous les ponts, le long des berges et aux abords du fleuve.

L’affiche de l'édition 2016 de la Nuit Blanche signée Fabrice Hyber.
L’affiche de l’édition 2016 de la Nuit Blanche signée Fabrice Hyber.

« Pour cette quinzième Nuit Blanche, la Mairie de Paris a pour la première fois choisi une institution, avec sa personnalité, son identité, ses curators, pour en assurer la direction artistique, précisait Jean de Loisy fin août, à l’occasion de la conférence de presse de rentrée du Palais de Tokyo. Nous le voyons comme une forme de reconnaissance de tout le travail qui a été fait depuis douze ans et c’est un projet passionnant. Notre proposition, qui s’articule autour d’une histoire d’amour très précise, celle de la passion du moine Poliphile pour la nymphe Polia, va suivre un parcours le long de la Seine, depuis le Paris médiéval jusqu’au Grand Paris. » Un parcours divisé en douze grands épisodes, évoquant différents moments – l’attente, le rêve, les dangers encourus, etc – du voyage entrepris par ce héros d’un roman du XVe siècle (Hypnerotomachia Poliphili), attribué à l’Italien Francesco Colonna et dont une interprétation contemporaine – Le retour des temps désirables – a été écrite par Yannick Haenel pour accompagner le programme 2016 de la déambulation nocturne. Le texte, mis en ligne il y a quelques jours, est disponible en version papier dans l’espace Paris Rendez-Vous (29, rue de Rivoli) et dans les Points Infos Nuit Blanche (ouverts ce samedi 1er octobre).

En attendant Poliphile (dessins préparatoires), Alain Séchas, 2016.
En attendant Poliphile (dessins préparatoires), Alain Séchas, 2016.

Il n’est pas la seule œuvre à découvrir en amont de l’événement : les voyageurs et simples passants circulant près de la Gare de Lyon auront sans doute remarqué un bien curieux individu perché depuis le lundi 26 septembre au sommet d’un mât planté devant l’édifice (Vigie/Stylite). Installé 24 h sur 24 sur une minuscule plateforme (90 cm x 1,60 m), Abraham Poincheval lance comme à son habitude une passerelle poétique entre réalité et fiction, l’artiste endossant le rôle de la vigie guettant l’arrivée de Poliphile, tout en se référant aux stylites, ces anachorètes des débuts du christianisme qui s’installaient au sommet d’une ruine, d’une colonne ou d’un portique pour y pratiquer l’ascèse. Sa mission « remplie », l’artiste redescendra de son singulier poste d’observation ce samedi à 19 h, pour donner le coup d’envoi des festivités de la nuit. Vingt mètres plus bas, à l’intérieur de la gare, Alain Séchas a quant à lui confié à une foule d’immenses personnages arborant des têtes de chat – récurrentes dans son œuvre depuis une vingtaine d’années – la tâche d’accueillir l’invité d’honneur de cette soirée du 1er octobre 2016. « Poliphile, ta nuit sera blanche », lui est-il annoncé par écrit au-dessus des silhouettes peintes sur un miroir installé dans la Galerie des Fresques (En attendant Poliphile). Le train tant attendu enfin « à quai », la quête amoureuse du héros et de ses suiveurs noctambules peut débuter.

Descension (simulation du projet), Anish Kapoor, 2016.
Descension (simulation du projet), Anish Kapoor, 2016.

Au cours du long trajet tracé à leur intention, une halte s’impose place de l’Hôtel-de-Ville, métamorphosée en une forêt enchantée (Sommeil), déposée sur un lac de glace par Stéphane Thidet. « Une forêt sombre comme dans tous les romans initiatiques », décrit Jean de Loisy. A quelques pas, sur le Pont d’Arcole, Estelle Delesalle et Jean-Marc Ferrari ont installé un atelier des cœurs brisés (De Amore : 1. La fabrique des cœurs brisés), dont les fragments, métaphores des sentiments malmenés, seront distribués dans l’espoir de les voir amenés jusqu’à la passerelle Debilly pour y être « réparés » (De Amore : 2. L’Ermitage des consolations). En chemin, tendez l’oreille en approchant du Pont des Arts : Oliver Beer se propose de vous y faire entendre les voix des nymphes aquatiques (Live Stream). C’est également du Pont d’Arcole que s’élancera, à 23 h 30, une Parade fluviale orchestrée par Fabrice Hyber – par ailleurs auteur de l’affiche de l’édition 2016 de la manifestation – : une trentaine de bateaux appareilleront pour rejoindre le Pont d’Iéna, laissant échapper des sons empruntés au milieu sportif – il faudra deviner le bruit d’un mouvement, reconnaître celui de l’effort, de l’essoufflement, ou encore de la vitesse d’une balle – et animés du va-et-vient de milliers de drapeaux blancs brandis par les passagers. Plaisir et dépassement de soi – caractéristiques communes du sport et de l’amour ? – sont au cœur du propos. Ne pas manquer d’observer les flots à la pointe du square du Vert-Galant, juste après le Pont Neuf : ils s’engouffrent dans un fascinant tourbillon (Descension) créé par Anish Kapoor.

Speaking in Flames, Davide Balula.
Speaking in Flames, Davide Balula.

Ceux qui n’auront pas embarqué se seront arrêtés autour du bassin du Palais de Tokyo, sur les bords d’une mer où affleurent les morceaux d’une roche claire ; la même, extraite d’une carrière de la région parisienne, qui servit à bâtir les immeubles haussmanniens de la capitale. « Observateur avisé de l’invisible des villes, Rodrigo Braga s’est intéressé à toutes ces traces fossiles du monde maritime – vieux de 45 millions d’années – que l’on voit dans les murs de Paris ; on ne les regardera certainement plus de la même manière par la suite », glisse le directeur des lieux. Sur la rive gauche du fleuve, l’Ecole nationale supérieure des beaux-arts est le théâtre de phénomènes étranges : un homme tente vainement d’émouvoir des statues par son chant ; un autre, secondé par un interprète, « harangue » la foule en crachant des flammes ; une danseuse laisse à peine deviner son corps derrière les mouvements harmonieux d’une large robe de soie. Trois performances imaginées respectivement par Sâadane Afif (Parler en langues), Ola Maciejewska – qui revisite la Dancing Dress créée il y a 120 ans par Loie Fuller – et Davide Balula (Speaking in Flames – The Voice of the Fire Breather).

Dans un tout autre esprit, Ryan Gander imagine une version contemporaine du Songe de Poliphile dans laquelle le héros, comme nombre de ses congénères de l’univers du cinéma ou du jeu vidéo, subit une attaque de zombies (Sometimes you cannot fight it because you are a part of it). En contrebas du Pont des Invalides, une scène au mieux inquiétante – des voitures abandonnées au milieu de la route, leurs occupants en fuite, poursuivis par des revenants – attend les promeneurs, transformés en figurants d’un film d’épouvante ! Moins dramatique est la proposition de Nicolas Buffe, qui invite pour sa part le public de la Nuit Blanche à une partie de jeu vidéo (Super Polifilo/Pulcino). Le Français, installé à Tokyo, a la particularité d’avoir articulé, depuis le début des années 2000, tout un pan de son travail autour de la figure de Poliphile. Au Théâtre du Châtelet, il présente un jeu conçu par ses soins, dont chaque niveau correspond à un chapitre du livre original, empli d’épreuves à « surmonter » afin de poursuivre le voyage. Au fil de la Seine, celui-ci se fait au long cours, ponctué d’une multitude d’étapes – de la mélancolie à la joie, de la peur à la sensualité, de la colère à l’espoir –, à vivre parfois jusqu’à l’aube pour atteindre, enfin, l’amour fou… Ou tout du moins celui dont on rêve… comme Poliphile.

Super Polifilo/Pulcino - Chapitre 1, Les ruines (détail), Nicolas Buffe.
Super Polifilo/Pulcino – Chapitre 1, Les ruines (détail), Nicolas Buffe.

 

Tours et détours par le Off

Voûtes Célestes, Miguel Chevalier, 2016.
Voûtes Célestes, Miguel Chevalier, 2016.

Avec plus de 130 propositions, le parcours Off de la Nuit Blanche offre nombre de réjouissantes découvertes. Seul bémol : son éclatement géographique, puisque s’étendant à travers toute la capitale et en divers points de la région parisienne ! Parmi les étapes « intra-muros », citons la magie de l’installation numérique générative et interactive des Voûtes Célestes, projetée par Miguel Chevalier dans l’église Saint-Eustache, près des Halles ; la contemplation du visiteur sera accompagnée d’improvisations musicales jouées sur le grand orgue et de chants interprétés par Les Chanteurs de Saint-Eustache. L’école maternelle et élémentaire de la rue Saint-Merri est le théâtre d’un poétique hommage rendu par Jérémy Gobé à Charlie Chaplin : A Day’s Pleasure est une installation tragi-comique mettant en scène une chaise longue se repliant et se dépliant inlassablement en de multiples directions.

It’s getting dark (série), Christophe Beauregard.
It’s getting dark (série), Christophe Beauregard.

Un peu plus loin, dans le Marais, le Musée d’art et d’histoire du judaïsme (Mahj) est l’hôte de Sigalit Landau. L’artiste israélienne, qui a fait des questions de frontière et de mémoire ses thèmes de prédilection, y présente un film récent (I Wanted Better for Her – Not Worse) et une sculpture monumentale (Shelter, 2012), laquelle restera exposée jusqu’en mars prochain. Les murs extérieurs d’une autre école, rue Pierre-Budin dans le XVIIIe arrondissement, accueille le projet mené par le photographe Christophe Beauregard : It’s Getting Dark, une série tirée en grand format pour laquelle l’artiste a demandé à ses modèles masculins et féminins de se voiler la face, dans un geste d’aveuglement, avec un vêtement ou une étoffe de leur choix. Dernier détour, de l’autre côté de la Seine, cette fois, où Moncef Frigui déploie devant l’église Saint-Germain-des-Près un diptyque vidéo intitulé Traverser. Trois performeurs y évoluent de part et d’autre d’une frontière imaginaire. « Celle de l’entre-image, ce noir entre deux écrans de lumière, précise l’artiste. La traversée a lieu par la circulation des regards. » Ceux qui seraient tentés de faire une pause au cours de leurs pérégrinations nocturnes sont conviés à rejoindre Moncef Frigui à la terrasse du café voisin, « pour se rencontrer et débattre une partie de la nuit autour du projet ».

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