La note bleue de Michel Fourquet

Donner un mot en pâture. Un mot étincelle. Le laisser infuser, s’insinuer et exploser en un nombre incontrôlé de phrases. Eviter la question qui fâche, qui met en avant, qui cherche sa réponse. Laisser l’interlocuteur libre d’offrir un souvenir, un poème, une pensée. Chaque artiste qui s’adonne à ce jeu montre son caractère : rêveur ou terre-à-terre, pragmatique ou théorique, enjoué ou grave, spontané ou réfléchi… Faire des associations d’idées, passer du coq à l’âne, s’amuser, se raconter, partager. Ainsi va le Jeu des mots. Ici et maintenant, celui du peintre Michel Fourquet.

Enfance

Michel Fourquet.

Mon père, instituteur, aimait la « grande musique », la peinture et le dessin qu’il pratiquait, l’ébénisterie à laquelle il s’adonna une fois la retraite venue. J’ai écouté la Cinquième symphonie de Beethoven de très nombreuses fois : le chef d’orchestre allemand Eugen Jochum lui conférait une compacité digne des marbres de Michel-Ange. Je l’écoutais distraitement, occupé certainement à des activités annexes, mais elle s’est gravée en moi comme l’Italienne de Mendelssohn ou la symphonie Haffner de Mozart. Je n’ai pas eu l’envie d’apprendre la musique, mais j’en ai gardé le goût et lorsque je travaille, j’écoute aussi bien les Partitas de Bach que The Velvet Underground. Carnet de dessin en main, mon père arpentait les environs pour « croquer » des paysages. Revenu à la maison il les « mettait » à l’encre de Chine. Certains dessins devenaient ensuite des tableaux, sur des panonceaux d’isorel qu’il apprêtait à la colle de peau et au blanc d’Espagne. Il m’arrivait fréquemment de l’accompagner dans ses sorties et de croquer moi aussi ce qui s’offrait à mes yeux. Lors d’une de ces virées dans les Corbières, un de ses amis, qui pratiquait lui aussi la peinture en amateur, nous avait accompagnés. Installés devant la même vue chacun se mit au travail. Ma surprise vint du fait que mes voisins avaient adopté chacun un point de vue totalement différent. L’un avait noyé le mas dans le paysage, l’autre, tout au contraire, l’avait privilégié en lui offrant l’espace le plus grand sur le papier. Quant à moi, je ne savais plus trop comment choisir ! Mais de ce temps, j’ai gardé l’appétit de voir, d’entendre, de lire…

Atelier

Vue de l’atelier de Michel Fourquet.

Durant plus de trente ans, j’ai travaillé dans le même atelier : le deuxième étage de ma maison, aux murs bruts de pierre et de ciment. J’ai beaucoup aimé ce lieu qui était devenu un espace « habité », réceptacle d’années de travail, de traces indélébiles, de moments particuliers, de rencontres, d’instants d’excitation et de doutes… De 2005 à 2009, j’ai vécu en Nouvelle-Calédonie, dans le nord, sans possibilité de trouver un lieu approprié pour travailler. J’ai donc utilisé le carport de mon habitation, un auvent accolé à la maison et destiné à abriter une voiture. J’y ai peint assez difficilement de petites toiles. Je travaillais aussi des papiers sur la table de la cuisine. Dans la solitude la plus totale, ou presque, tant le nombre de personnes qui voyaient ma peinture, ou plus exactement qui la regardaient, était restreint. A mon retour, j’ai réinvesti mon ancien atelier pour quelques années, y poursuivant un travail dans la continuité de ce qui avait été entrepris en Nouvelle-Calédonie, mais avec des formats plus amples. 2014, déménagement pour une petite maison en bordure de mer… sans atelier. Retour aux carnets, aux doutes. Deux années éprouvantes. J’occupe aujourd’hui un grand espace prêté par un ami, à l’étage d’un garage accessible par une échelle mais bien éclairé. La nudité des murs me convient. J’apprécie même de ne pas avoir dans ces lieux toute la production depuis les années 1970, stockée chez un autre ami. Je n’ai sous les yeux que ce je suis en train de peindre. L’accès à l’atelier m’a poussé à ne travailler que sur papier. Une fois terminées, les peintures sèches rejoignent les cartons de stockage. Petit à petit, j’ai repris d’anciennes habitudes : j’y lis de la poésie, écoute de la musique, ou plutôt des musiques, de Bach à Philip Glass, des Stones à Bashung. J’y reste assis à « méditer », aussi.

Couleur

Œuvre sur papier signée Michel Fourquet.

En jazz, on parle de la « note bleue ». Dans la peinture, l’histoire a chargé les couleurs de tout un tas de significations, de valeurs symboliques… La religion n’étant jamais très loin. J’avoue ne me soucier que très peu de ces questions dans mon travail, voire pas du tout ! Lorsque je commence une peinture, devant la « page blanche » (qui n’est au demeurant à mes yeux jamais blanche, mais grouille de tout ce qui l’a précédée), je me tourne vers la table sur laquelle sont disposés mes tubes de couleur, sans ordre aucun. Dans l’instant j’en choisis un : ce choix peut découler du fait que la peinture précédente avait une certaine tonalité. Dans ce cas, je peux décider de continuer dans le bleu, par exemple, parce que le précédent ne m’a pas totalement satisfait ou qu’il a ouvert une envie durable. Ou alors de partir arbitrairement de tout autre tube. Ou encore de procéder à un mélange pour obtenir une couleur que je n’affectionne pas et que j’ai du mal à utiliser ; un rose par exemple, un vert pâle, une couleur terre… Pour voir comment je vais m’en sortir. Ce n’est qu’une fois la couleur étalée en partie ou en totalité que se pose réellement la question des couleurs à venir, de la tonalité finale de la peinture. En fait, de la « note bleue », soit comment mettre en œuvre des rapports qui rendront le résultat valide à mes yeux. Autant contraindre la couleur que la laisser me guider, par choix, par nécessité, peindre la couleur, dans la couleur.

Abstraction

Œuvre sur papier signée Michel Fourquet.

Encore une question qui ne m’a préoccupé que de brèves années, celles de mes études aux Beaux-Arts. J’y étais entré avec la tête pleine de « classicisme » et mon horizon allait de la Renaissance aux Impressionnistes. Le choc fut rude et salutaire, vivifiant. Je découvrais, après Picasso et Matisse pour ne citer qu’eux, la peinture américaine, Pollock, Newman, De Kooning, Kline, Gorky et tant d’autres. En France, BMPT, Supports Surfaces… qui allaient plus ou moins nous attirer dans leur sillage. Les débats faisaient rage et j’avoue avoir eu assez peu de goût pour les joutes « théoricoidéologiques » qui se développaient alors. Très vite, je me suis affranchi de tout cela pour aborder un travail dont la couleur était le moteur. Je n’ai jamais considéré par la suite que ma peinture pouvait être qualifiée d’abstraite (et à vrai dire je m’en fiche totalement), puisque le sujet même de mon travail repose sur la couleur elle-même, dans sa matérialité, dans sa qualité, dans sa confrontation à son espace, à la tension de cet espace qu’elle génère, et qu’elle est tout sauf abstraite.

Geste

Vue de l’atelier de Michel Fourquet.

Produire une peinture procède forcément d’un geste ou, plutôt, le plus souvent d’une multitude de gestes. Par geste on peut aussi parler du « geste » d’un Duchamp (le ready-made), d’un Warhol (les boîtes de Campbell’s Soup)… Le geste dans la peinture dite gestuelle avait pour corollaire l’intégration de la notion de spontanéité, d’inconscient… La peinture française des années 1950 porte cette marque. J’ai été quant à moi beaucoup plus intéressé par la peinture américaine de ces mêmes années qui, si elle ne reniait pas ces composantes, s’ouvrait sur de nouvelles rives telles que l’espace, la matérialité de la couleur, le all-over… Pour n’en citer que quelques-uns, j’ai beaucoup regardé Pollock, De Kooning, Joan Mitchell, Bishop… Mon geste, celui qui consiste à charger la surface du papier par de la couleur liquide, largement diluée, est un geste « neutre », je veux dire par-là qu’il ne cherche pas d’effets ou du moins le moins possible. J’étale la couleur que je verse d’un coup sur le papier, à l’aide d’une raclette, en prenant soin de saturer l’espace, ou plutôt de le recouvrir entièrement ou en partie par de larges mouvements de va-et-vient du bras, acceptant les aléas qui peuvent survenir. A aucun moment, je ne recherche une gestualité qui s’inscrirait en tant que volonté de produire des « effets ». Par la suite, quelques traces (je parle de traces, non pas de gestes, car elles n’ont aucun caractère de spontanéité, leur emplacement étant évalué avant inscription) exécutées au pinceau (ou bien aussi dans le cours même du travail, entre deux couches de couleur) viendront structurer l’espace. Actuellement, ces traces, ou bâtons, ou lignes précèdent les épanchements de couleur, disparaissent plus ou moins en cours de travail, pour être « réactivés » à la fin.

Emotion

A Cabourg. Pénétrant dans le Grand Hôtel, plus précisément dans la salle à manger dont les immenses baies vitrées donnent à voir la grande plage, la mer… A cette époque, je lisais avec assiduité et délectation La Recherche de Proust. Me retrouver « miraculeusement » (je n’ai fait que passer, comme en pèlerinage en quelque sorte) dans cet espace aussi chargé de mémoire a provoqué une émotion assez intense… Je ne sais pas pourquoi, c’est la première chose qui me vient à l’esprit, certainement parce que j’ai lu récemment le Dictionnaire amoureux de Proust de Jean-Paul et Raphaël Enthoven. Comme chez tout un chacun, les émotions surviennent à l’occasion de la rencontre entre un élément réel et le remue-ménage qu’il provoque avec une situation vécue, un souvenir, une image, des mots, des notes de musique, une couleur, le vent. Une voix… Je n’ai jamais pu écouter l’Affiche rouge d’Aragon, chantée par Léo Ferré, sans que les larmes me montent aux yeux. A Barcelone, je ne me souviens plus de l’année exacte, fin des années 1980. Au musée Picasso. Les Demoiselles d’Avignon avaient fait le voyage depuis New York. J’avais photographié à la sauvette (c’était interdit) ma fille devant le tableau, et j’ai gardé cette photo dans mon atelier jusqu’à mon départ de celui-ci. Elle est seule devant Les Demoiselles et se tourne vers moi.

De gauche à droite : vues de l’atelier de Michel Fourquet.

Transmission

« Il est inutile de se préoccuper de savoir si on est lié à quelque chose puisque, de toute façon, il est impossible de ne pas l’être. » Willem de Kooning. Et encore : « Quels que soient les sentiments personnels d’un artiste, dès lors qu’il remplit une surface donnée de la toile, il entre dans l’Histoire. Il subit l’influence d’autres artistes ou les influences. Un artiste est aussi quelqu’un qui fait de l’art. Il ne l’a pas inventé… Il est évident qu’il n’y a pas de progrès. » Au sortir des Beaux-Arts, dans les années 1970, il semblait important aux artistes d’être rattachés à un groupe, non pas toujours formellement, mais par les options politico-culturelles. Supports Surfaces régnant en maître, c’est tout naturellement que nous fûmes nombreux à nous inscrire dans leur sillage. Dans les trois ou quatre années qui suivirent, à l’initiative, entre autres, de Michel Bertrand (qui fut mon professeur, puis devint un ami), nous avons ouvert la galerie Le Flux à Perpignan. Y exposèrent Viallat, Bioulès, Valensi, T Grand, Pagès, Ben… Bouillon de culture riche en échanges… pendant quelques temps. A ce moment-là, mon travail (sur liteaux de bois peints et ficelés, bâtonnets « habillés » de ficelle, moulés puis peints en blanc, ou non) se voulait avant tout déconstructeur et matérialiste… Mais je me suis très vite rendu compte que cette histoire n’était pas la mienne et que je ne « jouissais » pas dans le faire. J’avais envie de couleur. C’est à ce moment-là, je crois, que la peinture d’artistes comme Joan Mitchell, Willem de Kooning, Bram Van Velde et tant d’autres a réveillé mon goût pour la peinture (ce que quelques critiques appelaient à l’époque par opposition à l’air ambiant la « peinturepeinture »). A partir de là, j’ai essayé de tracer mon chemin sans me préoccuper de ce que dictaient les modes successives. J’en termine avec deux citations, encore, de De Kooning : « Certains peintres dont je fais partie se moquent bien de la chaise sur laquelle ils sont assis » et « On sait seulement s’en aller de là où on était ».

Verticalité

Vue de l’atelier de Michel Fourquet.

Je peins au sol, à l’horizontale, et ce depuis très longtemps. Mes tableaux ont pratiquement toujours eu un format privilégiant la verticalité à l’horizontalité, la hauteur donc, à la largeur. En 2009-2010, je me suis orienté vers un travail sur le papier. Je peins sur des feuilles de format « grand aigle » qui mesurent 150 cm par 105 cm. Juxtaposant deux feuilles côte à côte (jointes dans leur verticalité) afin d’obtenir une surface suffisamment importante pour accepter le geste du bras. Par conséquent, mes peintures offrent aujourd’hui un format horizontal. Pour autant, les passages de couleur, les tracés qui s’inscrivent sur la surface (ils « entrent » dans la couleur systématiquement par le haut et/ou le bas de la surface) obéissent à une lecture dans laquelle la verticalité continue de s’imposer. Il en est de même pour les formats plus petits ou les pages de carnet sur lesquels je continue de travailler. Cette verticalité qui m’a toujours frappé dans les toiles de De Kooning, notamment celle des femmes de Women qui « tiennent » debout, littéralement. Je ne vois mes peintures redressées que le temps de les photographier. Elles rejoignent ensuite l’obscurité d’un carton à dessin.

Souvenir

Je n’ai aucune envie de fouiller dans ma mémoire pour en extraire un souvenir qui serait « le souvenir » emblématique… De quoi, d’ailleurs ? Fin juillet de cette année, nous dînons dans un restaurant éphémère de plage, au bord de l’eau. La fin de l’après-midi a densifié les couleurs environnantes, l’orage menaçant et le ciel s’étant teinté d’un gris violacé intense. L’orage finit par éclater, bref mais terriblement méditerranéen ! Aussi vite qu’il s’était déclaré, il cesse soudainement, laissant place en quelques secondes à un silence tout aussi abrupt. Le ciel se troue, les rayons d’un soleil bas sur le ciel viennent balayer en quelques secondes l’espace jusqu’à la mer, puis l’horizon. De violacé, le ciel se teinte d’un gris acier profond, à la fois sombre et paradoxalement lumineux. La mer se colore d’un bleu de Prusse intense que vient rencontrer le sable de la plage subitement jaune orangé. Le poste de surveillance paraît tout d’un coup plaqué sur le sable comme un collage aux lignes tranchées, violemment découpé dans l’espace. Et un arc-en-ciel surgit alors. Un « vrai » arc-en-ciel, total, enjambant la mer. Un arc-en-ciel comme je pense n’en avoir jamais vu, d’une intensité colorée hallucinante, conférant au paysage marin une allure surréelle, et qui durera de longues minutes avant que l’une de ses jambes ne s’estompe lentement. Comme dans certains paysages de Chirico.

Liberté

« L’art est une route qui finit en sentier, en tremplin, mais dans un champ à nous. » René Char.

Œuvre sur papier signée Michel Fourquet.

 

Le site de l’artiste.
Les images sont créditées © Michel Fourquet, photos MLD