Némo, une biennale en quête de sérendipité

Un coup de dés jamais n’abolira le hasard ! Le titre de l’œuvre emblématique de Stéphane Mallarmé, publiée quelques mois avant sa disparition en 1889, donne le ton du Festival Némo, rendez-vous incontournable des arts et de la création numériques institué en biennale depuis 2015. Les dés seront lancés ce mercredi 4 octobre au Trianon, à Paris, pour six mois de spectacles, d’expositions et de réflexion, qui mettent en jeu les interactions entre l’homme et la machine, le son, l’image et le code dans plus d’une soixantaine de lieux de la région Ile-de-France. La programmation en est dense, laissant peu de blanc sur les pages du calendrier. Mais l’histoire, comme chacun sait, se construit au hasard des accidents de parcours. Voici quelques détours possibles.

En ouverture de la cette biennale, dont les 130 événements associés se déploient jusqu’en mars 2018, l’artiste performeur et vidéaste Pascal Lièvre propose aujourd’hui, dès 18h40 au Trianon, de nous mettre au diapason : en guise d’apéritif avant une déferlante de concerts audiovisuels proposés par Julien Desprez, Jean-Baptiste Cognet, Seb Brun et Ben Frost, il nous convie à un aérobic philosophique en toute sérendipité. Le terme, qui emprunte au jargon scientifique l’idée d’une découverte fortuite issue d’une toute autre recherche menée avec sagacité, est le fil d’Ariane de la biennale : des rendez-vous réguliers ouverts au Maif Social Club, rue de Turenne à Paris, nous en donneront des illustrations quelque peu surréalistes.

Retour au corps !

Nexus Architectures X 25 – Nexus Type Opera.tion, Lucy + Jorge Orta, 2001. Exposition L’Autre… De l’image à la réalité 3/3 : L’Autre Nous.

Cependant, à l’heure où les datas centers anticipent la gestion de nos flux et les caméras de surveillance la normalisation de nos mouvements, l’idée de sérendipité donne lieu à des débats bien plus larges, tels que celui intitulé « Le numérique est-il un humanisme » (au collège des Bernardins, le 16 novembre), ou à 36 heures de discussions « art-science » performées (Nous ne sommes pas ce que nous croyons être, du 2 au 3 février à la Cité internationale des arts), menées par l’auteure de science-fiction Ursula Le Guin et tendues vers des futurs positifs, plutôt que sous le joug de la dystopie dont nous avons assez soupé ! Cette idée de projection dans un futur hybride à (re)construire ensemble est également mise en scène dans le troisième volet d’une exposition sur l’altérité à La Maison Populaire de Montreuil, L’Autre… De l’image à la réalité 3/3 : L’Autre Nous, présentée jusqu’au 9 décembre. Mais de quel autre s’agit-il au juste ? Lorsque nous entrons en relation avec une intelligence artificielle ? Peut-on tomber amoureux de son assistant numérique ? A moins que l’inverse ne se produise quand la machine se voit douée d’affect : c’est le sujet de #SoftLove, une pièce issue du roman philosophique d’Eric Sadin, mise en scène par Frédéric Deslias et la Compagnie Clair Obscur, qui nous donneront plusieurs rendez-vous tout au long de la biennale. Par exemple, au Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines, en mars, au cours d’une semaine de réflexion et de propositions scéniques de haute volée (Rencontres InCité #2 : Humain, demain ?), autour de cette production, mais aussi de celle d’Aurélien Bory, Sans Objet, et d’une installation de réalité virtuelle signée Laurent Bazin, Les Falaises de V. Assis ou couchés, connectés ou casqués, bien des expériences seront à tenter, notamment lors du Festival Sors de ce corps !, accueilli à la Gaîté lyrique du 2 au 11 février. Mais pour se mettre en jambes, il est vivement conseillé de prendre son ticket pour rejoindre (La)Horde, le 2 février à la Mac de Créteil, pour un spectacle de « Jumpstyle » en bande organisée : les 10 danseurs de To Da Bone – déconnectés de l’Internet pour l’occasion – feront monter la tension dans la salle par une écriture chorégraphique offensive, sauvage, indisciplinée et frénétiquement collective
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Synchronicités son-image

The diluted Hours, Come Hell and High Water, Magali Daniaux & Cédric Pigot, 2017.

Si la place de l’humain à l’heure du « post Internet » est bel et bien au cœur de cette biennale, les synchronicités entre son et images propres au rendez-vous Némo ne seront pas en reste, notamment dès la Nuit Blanche du samedi 7 octobre, avec l’embrasement spectaculaire de l’église Saint-Merry par le collectif néerlandais Children of the light, alors qu’au Générateur de Gentilly sera donné le coup d’envoi de la 9e édition de Frasq : un mois de performances, clôturé le 28 octobre lors d’une nuit inspirée (de 18 h à minuit), A night of recognition, dédiée aux vingt ans du label Optical Sound. Entre autres lives et DJ sets de Black Nox, Cocoon, Paradis Noir ou Super Stone, quatre compositions sonores de Valérie Vivancos, Radiomentale, Klink et du duo Daniaux-Pigot seront jouées en temps réel face aux flux d’images issues des caméras de surveillance du projet Acoustic Cameras, actuellement déployé au Cube d’Issy-les-Moulineaux ou à découvrir sur le Net*. Autre incontournable de la biennale, le Festival Bruits blancs (du 21 au 25 novembre), programmé par l’artiste Franck Vigroux, nous convie une fois encore dans ce joli lieu expérimental qu’est l’Anis Gras, à Arcueil, où sera verni le 22 novembre l’exposition Reality Check, proposée par la plateforme de production pour les arts médias belges Werktank.

David Rothenberg.

Et si vous avez de La chance, vous serez choisi(e) et relié(e) vers un ou une autre dans le cadre d’un dispositif vidéo éponyme, projeté au sol et réalisé par l’artiste Antoine Schmitt. Libre à vous de saisir ce signe du destin ! L’installation est en libre accès à la Dynamo d’Aubervilliers du 16 novembre au 16 février, deux dates phares de la biennale : en novembre, juste après l’interaction images-musique du Milesdavisquintet, Watchin’with, l’artiste NSD0S, soutenu par le programme européen Shape d’aide aux musiques innovantes et aux arts audiovisuels, présentera Chat’ing, une création musicale électronique générée par l’humain en dialogue avec de petits animaux invertébrés, alors que les 15 et 16 février, la Dynamo nous convie aux lives du DJ Scanner et concerts électroacoustiques du compositeur et philosophe David Rothenberg, illustrant notamment le traité d’ornithologie d’Olivier Messiaen, « un dialogue de bêtes » qui nous promet des improvisations et des extraits vidéos en « collaboration » avec des cigales, des baleines et l’un des oiseaux les plus doués, nous dit-on, pour l’interaction musicale ! Surtout, ne pas attendre le 14 octobre pour réserver sa place dans le bus qui vous mènera à Milly-la-Forêt pour y découvrir, à la tombée de la nuit, le Light show de Caty Olive et Laurent Friquet ! L’exposition, visible jusqu’au 29 octobre, est la restitution d’une résidence menée au centre d’art contemporain Le Cyclop, conçu au milieu des bois autour de l’œuvre monumentale de Niki de Saint Phale, Jean Tinguely et leurs amis.

Connexions cybernétiques

Ecritures silencieuses, Eric Vernhes.

D’autres corrélations spatio-temporelles entre pionniers de l’art cybernétique – tels que Nicolas Schöffer dont on pourra visiter l’atelier en novembre (les 16, 23 et 24) – et les créateurs de formes algorithmiques contemporaines seront à l’honneur cette année, notamment avec la présentation de pièces historiques de Manfred Mohr aux côtés de nouvelles œuvres d’Eric Vernhes, dès le 12 octobre à la galerie Charlot (Beyond the lines, jusqu’au 25 novembre). Volontairement décalée des grandes foires d’art contemporain, Variation, dédiée à la vente d’œuvres issues de la contamination des médias artistiques par le numérique, sera une fois encore accueillie à la Cité des arts, entre le 15 et le 25 novembre, en parallèle d’une exposition documentaire historique qui déclinera, par des projections, catalogues, photos et artefacts, les événements majeurs qui, dans les années 1960, ont scellé l’histoire des arts électroniques et des relations entre art et science. On y découvrira Il n’y a pas de hasard (Jules Petitbidon), les traces de l’exposition Cybernetic Serendipity, proposée en 1968 par la curatrice Jasia Reichard à l’Institute of Contemporary Arts de Londres. Y seront également diffusés, les 21 et 22 novembre, les 10 films témoignant de la mythique performance new-yorkaise, 9 Evenings : Theatre and Engineering (1966), dont les participants artistes, techniciens et scientifiques, galvanisés par l’expérience, donnèrent naissance à la célèbre association E.A.T., pour « Experiments in Art and Technology, Incorporated », afin de faciliter les collaborations entre artistes, industriels et scientifiques. Une utopie qui réunit 4 000 membres dès le départ et mit malheureusement des décennies à s’exporter !
Mais quelles perspectives sérendipiennes nous resterait-il dans un contexte où tout serait déjà programmé ? Une trentaine d’artistes internationaux réunis au Centquatre, à Paris (Les faits du hasard, du 9 au 4 mars), nous promettent par la grâce d’œuvres, pour la plupart génératives, et en hommage au comte de Lautréamont, des expériences inattendues, belles « comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie » ! Tout un programme, en effet, dans lequel faudrait-il comprendre avec Edgard Allen Poe, que « nous faisons du hasard la matière d’un calcul rigoureux »… sachant que « Dieu ne joue pas au dés ! » (Albert Einstein).
Vous l’aurez compris, la totalité du programme est à retrouver sur www.biennalenemo.fr, que la fête commence !

* Le projet en ligne Acoustic Cameras, co-édité par le collectif Optical Sound (Pierre Belouin et P-Nicolas Ledoux) et La Manufacture des cactées (Didier Hochart et Thierry Weyd) sur une proposition de Christophe Demarthe, invite des compositeurs, poètes et artistes sonores à annexer en temps réel les flux de webcams situées dans différents lieux à travers le monde. Il est présenté par Le Cube – Centre de création numérique du 23 septembre au 23 décembre.

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