La nébuleuse réjouissante de Christian Lhopital

Dédié à la promotion du dessin contemporain et installé au sous-sol du Drawing Hotel*, situé rue de Richelieu à Paris, le Drawing Lab est un centre d’art privé et libre d’accès accueillant, trois fois par an, un duo artiste/commissaire d’exposition sélectionné dans le cadre d’un appel à projet. Jusqu’au 9 janvier, il offre de plonger dans l’univers étrange et envoûtant de Christian Lhopital, sur une proposition curatoriale signée Jean-Hubert Martin. Déployée à même les murs comme sur petits formats, ainsi qu’à travers des installations entremêlant sculpture et collage, l’œuvre de l’artiste lyonnais regorge d’indices, clins d’œil et autres bribes d’une narration énigmatique dont le regardeur et son imagination ont toute liberté d’inventer les clés. Rencontre.

Glissando, Christian Lhopital, 2018.

Un sourire malicieux, un regard en coin, une chevelure agitée par une brise imaginaire sont autant de détails qui interpellent le visiteur dès les premières marches descendant vers la grande salle du Centre d’art Drawing Lab. Au mur de la cage d’escalier, une farandole énigmatique en noir et blanc surgit de ce qui semble être les volutes d’une brume, à moins qu’il ne s’agisse des méandres d’un nuage, voire des pentes d’une drôle de montagne… En contrebas, se dresse Glissando, haute sculpture composée de sept cubes évidés et superposés que vient traverser, dans un plongeon pour le moins insolite, un singe en peluche. Son poil, de même que le bois de la structure, sont recouverts d’une peinture d’un blanc immaculé, tout comme le chien (Malheureux) écrasé sous le poids d’un autre parallélépipède et étendu un peu plus loin dans l’exposition, au pied d’un dessin couvrant tout un pan de mur à l’exception d’un carré laissé à nu, venant faire écho au volume échoué sur le dos de l’animal. « J’ai commencé à inclure les peluches dans ma pratique artistique dès 1998, précise Christian Lhopital. Ce ne sont jamais des objets qui ont été utilisés par des enfants, il n’y a pas de lien d’affect comme d’autres artistes pourraient le rechercher. Ce qui m’intéresse, c’est qu’il y en a de toutes sortes, partout dans le monde ; certains animaux sont très reconnaissables, d’autres complètement déformés, c’est très étrange. Ce qui me fascine plus particulièrement, ce sont les yeux en plastique et ce regard un peu vide, un peu terrible qu’ils confèrent à l’animal. »

Danse de travers (détail), Christian Lhopital, 2018.

Si l’artiste réalise des sculptures par assemblages depuis une dizaine d’années et pratique également la photographie – « Je navigue avec grand plaisir dans toute forme d’image » –, le dessin reste « le noyau dur » de son travail, le support papier ayant ses faveurs pour sa texture, sa légèreté et sa facilité d’utilisation. Ce depuis sa sortie des Beaux-Arts, au milieu des années 1970. A l’époque, en proie à divers questionnements, voire au doute, le jeune diplômé laisse de côté la peinture pour s’essayer au dessin au stylo-bille ; un an s’écoule à remplir avec bonheur des blocs de papier à lettre. « Petit à petit, le dessin a pris le dessus sur la peinture. J’aime sa fragilité qui fait également sa force. Et puis, c’est vraiment pour moi la question de la fulgurance, de la spontanéité. C’est aussi une forme de liberté, celle de pouvoir être un peu nomade, se passer d’atelier. » Christian Lhopital explique avoir autant de plaisir à dessiner en petit format – essentiellement sous forme de séries – qu’en très grand. « Même s’il est à la taille de la main, l’espace du petit format est pour moi gigantesque, au même titre que pour les dessins muraux. Il est un terrain d’expérimentation, de renouvellement constants. » Ses premières installations murales datent de la fin des années 1990. Toutes impliquent une dimension performative, un engagement total du corps. « Il y a quelque chose de très physique, d’en même temps vertigineux et attirant, dans ce rapport avec l’immensité des murs. »

Danse de travers, Christian Lhopital, 2018.

Si la couleur l’accompagne souvent sur le papier, c’est à la poudre de graphite, appliquée par frottage au chiffon, avec la paume de la main, du bout des doigts ou des ongles, que l’artiste entreprend de dialoguer avec les murs. Très peu de matière lui est paradoxalement nécessaire pour investir de larges surfaces, révéler la texture, le grain, à chaque fois différents, de la paroi, établir de subtiles variations d’ombre et de lumière, créer des atmosphères mystérieuses, façonner des univers nébuleux, denses, mouvants, habités de personnages intrigants, souvent à l’allure enfantine, tour à tour souriants, étonnés, effrayés ou inquiétants, dont on ne sait jamais bien s’ils viennent de surgir ou sont sur le point de disparaître. Il règne quelque chose de l’ordre de l’incertitude, de l’hésitation. Rien n’est figé, les frontières sont floues, les limites indistinctes, l’heure est au passage. Par ailleurs omniprésente, est la question du regard, celui des figures participant à guider le trajet de celui du spectateur à la surface du dessin. « Les regards peuvent aussi, par exemple, faire basculer la narration vers l’humour, voire le grotesque », note Christian Lhopital. Une narration toujours livrée par bribes, s’inspirant d’une observation attentive du réel, des gestes, des corps en mouvement, et du monde des images, qu’ils s’agissent de ses croquis, de clichés prélevés dans la presse, sur Internet, ou encore de publicités remarquées dans la rue ou le métro. Au spectateur de laisser des correspondances avec son propre vécu, ses souvenirs ou simplement son imaginaire voir le jour au fil de ses déplacements devant le mur. « Il y a plusieurs étapes, divers moments d’approche qui impliquent un effort de la part du regardeur pour construire et reconstruire, souligne l’artiste. Lorsque l’on regarde de près, l’image explose complètement, tandis que s’éloigner permet de percevoir les corps, les mouvements, etc. ; si l’on recule davantage, quelque chose de plus nébuleux encore se met en place. »

En continu (au premier plan) et Danse de travers (détail), Christian Lhopital, 2018.

En retrait d’un mur, deux grands lés de papier industriel, non préparé, se déroulent du plafond jusqu’au sol, couverts d’un dessin particulièrement dense, tumultueux (En continu). C’est la première fois que Christian Lhopital adjoint une dimension spatiale à une œuvre murale – celle déployée au Drawing Lab est sa vingt-cinquième –, d’habitude vouée à disparaître totalement, imprégnant la mémoire du lieu avant d’être recouverte par l’intervention d’un autre artiste. « Dessiner sur les murs, c’est éphémère, temporaire, mais la perte du dessin fait partie de la beauté du jeu. Reste alors des traces sous forme d’images. L’immensité du dessin se condense sur un format qui est celui de l’écran d’ordinateur, d’une carte postale, d’un catalogue, etc. L’on retrouve l’idée de passage, là aussi, et ça me plaît beaucoup. »

* Le Drawing Lab Paris est situé au niveau bas du Drawing Hotel, fondé par Carine Tissot, qui affiche pour vocation la mise en avant du travail d’artistes contemporains : Clément Bagot, Abdelkader Benchamma, Thomas Broomé, Françoise Pétrovitch et le duo Lek & Sowat ont ainsi été conviés à s’approprier chacun le couloir d’un des cinq étages de l’établissement. Stéfane Perraud a quant à lui investi le pignon de l’hôtel.

Contact

Danse de travers, jusqu’au 9 janvier au Drawing Lab à Paris.
Mardi 4 décembre, de 19 h à 20 h, est organisée une discussion publique entre Christian Lhopital, Jean-Hubert Martin, commissaire de l’exposition, et Christine Phal, directrice du Drawing Lab. A noter également l’organisation d’ateliers pour enfants les samedis 24 novembre, 8 et 19 décembre, de 15 h 30 à 17 h (10 euros ; sur réservation).

Crédits photos

Image d‘ouverture : Vue de l’exposition <i>Danse de travers</i> © Christian Lhopital, photo Rebecca Fanuele – Glissando © Christian Lhopital, photo Rebecca Fanuele – Les détails de Danse de travers et de En continu sont crédités © Christian Lhopital, photos S. Deman