La mécanique sensible d’Eric Vernhes

Eric Vernhes

Diplômé en architecture, Eric Vernhes a d’abord évolué dans l’univers du cinéma puis celui du spectacle vivant avant de s’engager pleinement, vers 2009, sur la voie des arts plastiques, à travers des créations cinétiques, visuelles et/ou sonores. Un choix né de son goût pour la transversalité et l’interdisciplinarité, qui s’appuie sur les possibilités exponentielles offertes par les technologies numériques. Hôte de la galerie Charlot, jusqu’au 3 décembre à Paris, l’artiste y déploie quelques-unes de ses créations récentes ainsi qu’une installation, Machine à écrire, spécifiquement pensée pour l’occasion.

Eric Vernhes
Machine à écrire, Eric Vernhes, 2016.

Adossé au mur, un piano noir laisse entrevoir les cordes et marteaux de sa mécanique intérieure. Le tabouret qui lui fait face est vide, pourtant les touches du clavier s’enfoncent à intervalles plus ou moins réguliers ; l’espace environnant résonne d’une musique complexe qui semble entretenir un dialogue complice avec des dessins projetés au-dessus de l’instrument. Sur la droite, un balancier bat la mesure au rythme des secondes ; il est surmonté d’un écran rectangulaire noir sur lequel apparaissent de temps en temps une série de mots, formant des phrases avant de dégringoler hors champ. Un autre écran, plus petit et accroché à hauteur du regard, offre un défilé d’images s’accordant vraisemblablement au tempo de la musique ambiante. L’ensemble du dispositif – l’œuvre s’intitule Machine à écrire – est relié en réseau et activé par l’intermédiaire de plusieurs logiciels mis au point par Eric Vernhes lui-même. L’un d’eux confère à la composition jouée par le piano son caractère à la fois aléatoire et contrôlé par un ensemble de règles définissant une octave, une accélération ou une dynamique, ainsi que « tout un système de probabilités selon lesquelles il y a par exemple trois fois plus de chances de jouer une double croche qu’une croche ou deux fois plus de chances de jouer une croche qu’une noire », précise l’artiste. Il en va de même pour les images, prélevées au hasard par l’ordinateur parmi une heure et demie de petits bouts de films familiaux ou de série B. « Il ne faut pas essayer d’y donner un sens », souligne-t-il, chaque fragment d’image – un visage, le détail d’une scène – étant susceptible d’évoquer au spectateur un souvenir propre. Le logiciel présidant à l’apparition des dessins sur le mur a quant à lui été conçu autour de figures géométriques appelées courbes de Bézier. « Chaque note enfoncée au piano crée un dessin ; c’est ensuite la vélocité du marteau sur la corde qui va faire varier la complexité de la ligne. Différents paramètres sont par ailleurs liés aux mouvements de la musique : le fait que le dessin apparaisse de manière brusque ou pas, qu’il soit progressif, etc. »

Machine à écrire (détails), Eric Vernhes, 2016.
Machine à écrire (détails), Eric Vernhes, 2016.

Pour résumer sommairement, Eric Vernhes établit des règles, puis laisse l’ordinateur se « débrouiller » avec elles. « C’est par définition non répétitif et permet de pouvoir parfois se laisser surprendre. Il n’y a que dans les arts numériques que l’on peut faire intervenir ainsi l’aléatoire. Cela génère des associations d’images, de signes, de mots, de sons qui n’étaient pas envisagées et qui résonnent en nous, artistes et spectateurs, faisant naître de nouvelles idées. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas de communiquer une réflexion précise, mais de créer des outils qui donnent aux gens la possibilité d’accéder à leur imaginaire. »

Eric Vernhes
Figure (au premier plan) et Aléas, Eric Vernhes.

Eric Vernhes instaure des circonstances propices à la spontanéité. Celle-là même qui fait généralement défaut dans les arts contraints que sont l’architecture, dont il est diplômé, et le cinéma, qu’il a longtemps pratiqué. « Lorsque je faisais des films, j’en composais toujours la musique, se souvient-il. Or une image est une chose, un son une autre, et il est très difficile de travailler les deux simultanément : on se retrouve toujours à faire de la musique sur des images ou des images sur de la musique… » Pendant plusieurs années, il mène des recherches autour de cette question en collaboration avec des musiciens improvisateurs – dans l’univers du théâtre, également –, instaurant des dialogues image/son en temps réel par le biais de systèmes permettant de s’évader du linéaire. « Finalement, l’on se rend compte que le médium principal n’est ni l’image, ni le son, c’est le temps. Aussi bien en cinéma, qu’en littérature ou en musique. Je suis d’ailleurs très attaché à la définition d’Edmund Husserl quant aux objets temporels. Ils sont dotés d’un mouvement propre, intrinsèque, qui évolue dans le temps et que la conscience du spectateur épouse. C’est ce qui se passe quand vous écoutez une musique ou regardez un film et que vous “rentrez” dedans ; leur temps va alors façonner le vôtre. De mon côté, je m’appuie sur cette plasticité du temps que je vais sculpter avec des événements utilisant aussi bien l’espace, que l’image ou le son. »

La vague, Eric Vernhes, 2015.
La vague, Eric Vernhes, 2015.

Son inspiration, Eric Vernhes l’alimente au fil de ses recherches ; chaque projet naît au croisement d’une envie d’évoquer un sujet particulier, d’un désir de travailler avec un certain matériau, d’une disponibilité technique, etc. A la galerie Charlot, après s’être attardé devant Machine à écrire, laissant tour à tour l’ouïe et la vue prendre l’avantage jusqu’à se laisser glisser dans un entre-deux sensitif des plus réjouissants, le visiteur est invité à poursuivre un cheminement au cours duquel il pourra, entre autres, découvrir l’Ikebana électronique (Figures 1, 2 et 3), qui revisite avec beaucoup de poésie la notion de nature morte, observer une petite fille commander à la mer et au temps (La vague) ou encore déchiffrer les étranges présages délivrés par des « insectes » numériques (Gerridae) comme autant de « petites propositions à s’approprier » sans modération.

Dans le cadre d’« Un dimanche à la galerie », événement qui voit une centaine de galeries parisiennes ouvrir exceptionnellement leurs portes, le dimanche 27 novembre de 12 h à 19 h, Eric Vernhes invite à la galerie Charlot le musicien Benoît Delbecq pour une performance improvisée alliant piano et vidéo, autour de l’installation Machine à écrire. Le rendez-vous est donné à 15 h 30.

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