La matière à toucher de Laurent Verrier

Héraut de la diversité des abstractions contemporaines, le Salon Réalités Nouvelles bat actuellement son plein au Parc Floral de Paris. Pour la troisième année consécutive, ses organisateurs ont invité ArtsHebdoMédias et plusieurs de ses confrères à primer chacun une œuvre, ou deux, parmi les quelque 365 présentées. Pour notre part, nous avons choisi de mettre à l’honneur le travail du Français Laurent Verrier. Ce dernier présente une pièce extraite de la série …and the night came…, qui explore notamment les notions de vue, d’image et d’apparence. Et aussi, la légèreté géométrique des sculptures du Japonais Go Segawa.

Laurent Verrier.

La forme imposante en acier est installée à même le sol. A la fois triangulaire et oblongue, massive et creuse, elle attire le regard, invite à la contemplation mais aussi au mouvement ; le visiteur tourne autour, s’en approche, se penche, la curiosité piquée par la présence, en surface, d’une multitude de petits points évoquant le braille. « Il s’agit en effet de la retranscription, dans ce langage destiné aux personnes aveugles et malvoyantes, du début d’une nouvelle écrite par Herbert-George Wells en 1904 : Le pays des aveugles  », confirme Laurent Verrier. Le texte raconte l’histoire d’un guide de montagne qui se perd pendant une expédition et est accueilli dans un village dont les habitants sont tous aveugles. L’homme prend le parti d’essayer de les dominer, de devenir leur roi, mais le groupe s’avère plus fort que l’individu. Rendu captif, ce dernier tombe amoureux d’une jeune fille qu’il souhaite épouser. Le conseil du village donne son accord à la condition qu’il accepte de subir une opération pour perdre la vue. L’histoire se termine par une lâcheté, celle d’un homme rattrapé par son manque de courage et qui s’enfuit.

Vue du Salon Réalités Nouvelles 2017 avec, au premier plan, …and the night came…, Laurent Verrier.

« L’œuvre présentée sur le Salon Réalités Nouvelles s’intitule …and the night came… et est la plus petite d’une série de cinq pièces – au titre éponyme – réalisée à l’occasion d’une exposition proposée cet été à Beaugency, près d’Orléans, en collaboration avec la peintre Azara San », précise encore le sculpteur. Tous deux ont puisé dans le texte de H.G. Wells matière à réflexion quant à la domination visuelle répandue dans notre société. « C’est bien à la vue que nous confions l’essentiel de notre compréhension du monde tandis que nos autres sens fanent, analysent les deux artistes dans leur texte d’intention. Oui, les images nous envahissent et, devant la somme de clichés visuels, notre empressement à consommer des yeux nuit à notre présence. L’art et l’esthétique subissent aussi cette automatisation forcée du regard. Pourtant, voir est bien plus complexe que d’avoir des yeux. Les formes, les lignes, les couleurs, les textures, les reliefs, les pleins, les vides sont largement perçus par les aveugles. C’est qu’il circule des ondes, des signes et des codes en filigrane, des caractères invisibles à l’œil nu. On ne possède pas la vue, elle se pratique en lien avec le réel. »

…and the night came… (détail), Laurent Verrier, 2017.

Avec …and the night came… (…et la nuit vint…), Laurent Verrier s’applique à prendre l’observateur à contre-pied, à rappeler combien les apparences sont souvent trompeuses. Pas moins de cinq tonnes de métal – des barres de 6 m de long et 30 mm au carré en acier plein – ont été nécessaires pour réaliser la série composée de différentes formes géométriques. A terme, c’est la nouvelle de Wells dans son entier qui sera transcrite d’une pièce à l’autre – une d’entre elles et la moitié d’une autre sont à ce jour recouvertes de texte en braille – ; un travail de soudure à l’arc de longue haleine qui vient transformer la surface en table d’écriture, métamorphoser la figure géométrique en paysage littéraire, tisser un lien entre la main de l’artiste et celle du regardeur, invité à toucher pour s’imprégner du récit comme de la matérialité de la pièce.

Vue de l’exposition Points de suspension (série …and the night came…), Laurent Verrier, 2017.

Né en 1966 non loin de Loches, où il est aujourd’hui de nouveau installé, Laurent Verrier a d’abord été archéologue, puis sculpteur ornementiste avant de passer un diplôme d’architecte et d’exercer ce métier durant 13 ans à Paris. « J’ai toujours fait un peu de sculpture en parallèle – les mondes de l’architecture et de la sculpture se rejoignent d’ailleurs sous divers aspects – jusqu’à ce qu’il y a cinq ans, je décide de m’y consacrer pleinement. Je travaille pour l’instant essentiellement l’acier, en essayant d’adopter un parti pris iconoclaste. » Une affection pour le métal qui prend source dans son histoire familiale et, plus particulièrement, dans une enfance ponctuée de dimanches passés dans l’atelier de son grand-père qui était serrurier. « Nous avions des repas hebdomadaires avec mes grands-parents et, juste après le dessert, nous filions avec mon grand-père et je passais une heure ou deux à limer, à scier, à taper sur l’enclume, etc., se souvient-il. C’était une sorte de caverne d’Ali Baba ! Quand je vais à l’atelier, aujourd’hui, je suis dans cette ambiance et même un fil de fer tordu, je le regarde avec toujours la même curiosité. Le métal possède une qualité précieuse, comme la terre par exemple, on peut en enlever, ou en rajouter. C’est sa qualité plastique. Alors, même les chutes sont exploitables et, dans l’atelier, c’est un recyclage permanent. Les objets, dont je sais d’avance qu’ils ne serviront pas, représentent un fond, une ambiance. Ils sont un arrière-plan. Et puis l’acier est un matériau “vivant”, changeant, le feu le fait apparaître et disparaître, il rouille, il se patine, il se dégrade lentement. Il nous ressemble. Le contact est immédiat et ses altérations nous touchent. »

Go Segawa ou la lévitation des formes

Dessin/volume (série), Go Segawa.

Au salon Réalités Nouvelles, ArtsHebdoMédias a également décerné un prix à Go Segawa. L’artiste japonais, installé à Paris, crée des mondes évanescents et géométriques qui interrogent notre perception de l’espace. Des cercles rouges dessinés sur de minces feuilles de matière plastique forment une sphère au milieu d’un cube. Cette présence en lévitation à l’intérieur de l’hexaèdre fascine. A la fois virtuelle et réelle, apparition et matière, lumière et couleur, elle est un monde qui se déploie en 3D, mais pourrait se résumer en un plan. « On peut certes penser que les trois dimensions des espaces numériques ne sont qu’une illusion de plus à l’écran. Et jusqu’à cette étape de ma recherche, j’étais essentiellement préoccupé par deux systèmes antagonistes, par des sculptures contenant deux types d’éléments opposés : la matérialité et l’immatérialité, la pesanteur et la légèreté. Et c’est à l’intérieur de ces deux systèmes, que je me suis peu à peu familiarisé avec la notion d’espace virtuel, en tant qu’espace indéterminé, là où notre perception est perturbée et doit être du même coup réinterprétée », explique l’artiste. La pièce présentée à Réalités Nouvelles témoigne de la série Dessin/volume, débutée en 1999 et poursuivie jusqu’à aujourd’hui. De mi-novembre à mi-janvier 2018, la galerie Marie Robin, à Paris, en exposera les plus récentes pièces.
Marie-Laure Desjardins

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