Love in the digital dark

Valentina Peri signe pour la galerie Charlot, à Paris, une des plus intéressantes expositions du moment dans la capitale. Data Dating explore l’univers des relations amoureuses à l’heure d’Internet et des réseaux sociaux. Tout le monde a entendu parler des sites et des applications de rencontres, mais combien ont eu la curiosité, le temps, l’envie de se pencher sur leurs modes de fonctionnement et/ou leurs codes ? Il faut être concerné pour vraiment s’y intéresser, assure la commissaire dans un sourire. Annonçant ainsi, les œuvres d’Adam Basanta, Olga Fedorova, Zach Gage, Moises Sanabria et Antoine Schmitt, entre autres*, qui nous guident, avec humour et sagacité, dans des contrées parfois roses, mais souvent glauques.

Kill your darlings, Jeroen Van Loon, 2012.

Le sujet de l’exposition est étonnant, sa mise en œuvre(s) impeccable. Comme à son habitude, Valentina Peri a méticuleusement sélectionné les pièces présentes à la galerie Charlot, à Paris. « Data Dating a pour thème l’amour, les rapports intimes à l’ère d’Internet. Data fait référence à la collecte des données et aux côtés dark du Web. Dating, aux rencontres ». En entrant, le regard bat immédiatement pour un cœur en Plexiglas transparent habité par 87 autres formes identiques, mais rouges, affichant chacune d’adorables minois, portraits utilisés par dix jeunes filles pour le profil de leur compte Twitter, entrecoupés de tweets écrits par elles. Quelle surprise de découvrir que derrière de si charmants visages se cachent de si méchantes pensées. Ces demoiselles écrivent des horreurs ! Et surtout, ne les croyez pas inventées par Jeroen Van Loon. Non, non. L’artiste a collecté tant les photos que les propos sur le Web sans les transformer ou les réattribuer selon ses fins. Chacun des tweets brise l’image idéale que les intéressées veulent donner d’elles. « Kill Your Darlings montre les cercles sociaux soi-disant privés des adolescentes. Ici, nous pouvons tout voir, regarder au-delà de leurs jolis profils et prendre connaissances des tweets souvent choquants qu’elles écrivent pour insulter, offenser et trompe. » L’œuvre ne laisse place à aucune.

A Truly Magical Moment, Adam Basanta, 2016.

Posé sur un socle blanc, deux perches à selfie agrémentées de Smartphones sont ancrées au centre du parallélépipède et se font face. Il est évident que le dispositif doit dialoguer, mais il faut poser quelques questions si l’on veut entrer dans la danse ! Adam Basanta n’est pas loin et explique que chaque visiteur peut initier une relation romantique avec un autre, connu ou pas, présent ou non dans la galerie. En effet, si l’activation de l’œuvre oblige à être deux, elle peut se faire à distance. Dans les faits, les visages des deux protagonistes s’affichent chacun sur un écran et les « bras mécaniques » se mettent à tourner comme pour valser. « Les technologies nous ont offert de nouvelles opportunités de communication. Nous pouvons désormais échanger avec un interlocuteur qui se trouve à l’autre bout du monde tout en le visualisant. Mais si je parle avec ma petite amie ainsi en face-à-face, ce n’est pas aussi intime que de l’entendre à travers un appareil que je tiens dans ma main et contre mon oreille. L’utilisation de Skype ou de Facetime, par exemple, crée des ponts, mais aussi installe une nouvelle forme de distance, de tension. » Tout à la joie de retrouver le visage de l’ami(e) ou de l’amant(e) tant espéré(e), peut-être n’avions-nous jamais pensé aux sensations que procure les ondes qui s’immiscent dans notre conduit auditif sans se perdre d’abord dans l’espace qui nous sépare de la source émettrice. Et puis, la sensation de cette main qui relie, touche. N’est-ce pas un peu de la chaleur de l’autre que l’appareil nous transmet ? Sur fond de musique, chaque duo s’engage dans plusieurs tours de piste de plus en plus rapides. A mesure que leurs yeux se fixent, le décor s’estompe et les traits de l’autre se font de plus en plus précis. Le reste du monde disparaît. A Truly Magical Moment n’est évidemment pas une œuvre romantique, mais elle utilise l’humour pour mettre en exergue l’absurdité de toute distance séparant des gens qui s’aiment, les mirages des technologies de la communication ou plutôt les conséquences non évidentes de leurs utilisations. Ce pourquoi elle est une véritable expérience.

Green Room, Olga Fedorova, 2017.

Au mur, deux visions d’Olga Federova. L’artiste russe utilise un logiciel de modélisation tridimensionnelle pour créer des espaces qu’elle insère ensuite dans ses mises en scène photographiées. Que voit-on ? Une fourrure vert fluo reposant sur le plateau noir lisse et brillant d’une table, le tout dans un espace aseptisé fermé par un rideau à larges plis arborant un dégradé de vert et masquant en partie sur la droite la présence d’une femme juchée sur des chaussures à talons hauts, vêtue d’un unique short fluide, vert lui aussi. Ses cheveux raides et noirs répondent à la tête d’un yéti de pacotille plantée sur une tubulure brillante et verticale. Au premier plan, l’écran d’un ordinateur portable blanc affiche des éléments de la scène. Identifiables mais pas tout à fait identiques. Tout semble faux et froid, comme une publicité. « Olga Federova crée des scènes kinky, qui distillent une tension sexuelle sans que rien ne soit déclaré », précise Valentina Peri. Kinky, traduisons « coquines ». Des propositions qui font de nous les observateurs de scènes étranges, presque dérangeantes, et surtout incompréhensibles, comme le sont généralement les fantasmes des autres.
Heureusement qu’à côté de ce monde sophistiqué et faussement civilisé, il y a Deep Love d’Antoine Schmitt. A travers une tablette numérique, un gentil programme nous interpelle avec son amour de principe : « Hello, I love you ». Juste au-dessous de cette déclaration, un champ informatique est à remplir. Si l’on veut. Accepter d’être aimé sans discuter ou chercher à en savoir plus ? Se taire ou tenter de dialoguer ? Un tel « Je t’aime » en attend-il un autre en retour ? La machine nous singerait-elle ? « Hello, I love you. » Vraiment ? Est-ce par habitude ou par nécessité que la chose est lancée ? Et puis, ce « Hello »…, quelle désinvolture tout le même ! Merci à Antoine Schmitt pour cette proposition minimaliste, mais qui renvoie à des réflexions bien essentielles.

Deep Love, Antoine Schmitt, 2017.

A cet étage reste encore à explorer le travail de Tom Galle, Moises Sanabria, John Yuyi. Valentina Peri s’arrête particulièrement devant VR Hug (notre photo d’ouverture) signé conjointement par les deux premiers. Une photographie de grand format imprimée sous Plexiglas montre une jeune femme blottie dans les bras d’un garçon, tous deux portant des casques de réalité virtuelle. « Je l’aime beaucoup. Si cette image possède plusieurs niveaux de lecture, ce qui me touche le plus, c’est la fragilité des deux jeunes en train de s’enlacer avec ce casque qui les rend aveugles. Bien que dans des mondes virtuels, ils cherchent une sorte de matérialité, de physicalité. » Photographié sans décor dans une ambiance tamisée de couleur rouge, le couple devient le symbole d’un amour dévoyé par la technologie mais qui chercherait (désespérément) à s’ancrer dans la réalité. Mais l’amour n’était-il pas, par essence et pour une large part, immatériel, donc virtuel ? Toujours en puissance et en devenir. Il faut se faire l’avocat du diable, de la technologie. Que nous montre-t-elle que nous ne connaissons pas déjà ? Peu de chose assurément. Mais elle a cette capacité à exacerber les comportements, à faciliter la mise en actes d’intentions, utiles ou inutiles, intéressantes ou stupides, enrichissantes ou bêtifiantes… Elle peut mettre en évidence nos contradictions, nos manquements, nos ignorances… et tout aussi bien les masquer. La penser sans cesse est donc une urgence. VR Hug est le travail iconique de l’exposition, affirme Valentia Peri.

Ashley Madison Angels at Work in Paris, !Mediengruppe Bitnik, 2017.

Au sous-sol, une installation de !Mediengruppe Bitnik fait sensation. Cinq écrans portés par des pieds métalliques affichent en gros plan des visages de femmes portant des masques couvrant le pourtour de leurs yeux. Ces loups sophistiqués évoquent des parures de guerrières comme si une escouade d’amazones s’était rendue dans un photomaton. Mais, surprise, elles parlent ! Mais pas à n’importe qui… à des hommes qui cherchent à avoir une liaison sans attaches. « Cette œuvres fait partie d’une série de travaux sur Ashley Madison, un site canadien de rencontres conçu pour les personnes mariées à la recherche d’une aventure. En juillet et août 2015, un groupe se faisant appeler The Impact Team a volé et publié toutes les données du site y compris celles des clients. Non seulement ce piratage a mis en évidence un rapport extrêmement disproportionné entre le nombre d’abonnés masculins et féminins mais il a révélé l’utilisation de 75 000 chatbots. » Et c’est ainsi que des femmes totalement virtuelles avaient attiré quelque 32 millions d’utilisateurs masculins dans des conversations tarifées et fort coûteuses. La raison du plus virtuel n’est peut-être pas toujours la plus forte. Une certitude toutefois : il n’y a pas plus crédule que celui qui veut croire.

Peeping Tom (porn version), Thomas Israel, 2006.

Tournant le dos à ces femmes qui n’en sont pas, le visiteur ne peut ignorer qu’il est observé. Au milieu d’un écran, un œil unique le regarde. « C’est un œil voyeur, prisonnier d’une salle entièrement recouverte d’écrans diffusant des films pornos », explique Thomas Israel. L’artiste a créé Peeping Tom en 2005. « Contrairement à aujourd’hui, les vidéos qu’on trouvait à l’époque sur Internet étaient de très mauvaise qualité. Cette dégradation m’intéressait car elle allait avec une certaine dégradation du corps induite par cette activité à la fois physique et numérique. Quand il n’y a personne devant l’écran, l’œil est calme, il regarde son porno, et dès que quelqu’un se tient devant lui, il vient le voir et ne le lâche plus. » L’œil est dans l’écran et regarde les voyeurs… que nous sommes ! Depuis sa création, Peeping Tom s’est métamorphosé plusieurs fois. Alors, si vous vous souvenez avoir été confronté dans une salle obscure à des yeux de 2 mètres de diamètre collant à chacun de vos déplacements, sachez que c’était lui. Ne l’auriez-vous pas également croisé en passant devant la façade de l’Espace Pierre Cardin non loin des Champs-Elysées ? Absolument. « Un collectionneur l’a acheté et mis devant le bureau de sa femme, qui m’a avoué être soulagée le jour où je leur ai emprunté pour une exposition. Elle ne supportait plus d’être en permanence observée ! »

Webcam Venus, Addie Wagenknecht & Pablo Garcia, 2013.

Mais est-ce vraiment nous que cet œil regarde ? Au mur, un écran diffuse une vidéo réalisée par Addie Wagenknecht et Pablo Garcia s’intéressant à un phénomène né avec l’Internet. « Pour Webcam Venus, les artistes ont demandé à des performeurs de sexcam de répliquer des œuvres appartenant à l’histoire de l’art », explique Valentina Peri. Utilisant des interfaces de chat, ils ont sollicité hommes et femmes : « Aimeriez-vous poser pour moi ? ». En cas de réponse positive, ils montraient le tableau et demandaient de reproduire la scène. La vidéo explore à la fois l’univers de ces parties de sexcam et montrent les scènes posées en regard des toiles originales. Un transexuel prend la pose de La Joconde. Sans la juxtaposition des images, peut-être n’y aurions-nous pas pensé ? Quoique.

Glaciers (détail), Zach Gage, 2015-2016.

Avant de remonter à la lumière, il ne faut pas manquer d’observer attentivement la proposition de Zach Gage. Les Glaciers sont trois petits boîtiers en bois incrustés chacun d’un écran affichant trois courtes phrases : does he want to be my boyfriend ; does he want to date me ; does he want to marry me, puis does she want to be more than friends ; does she want to marry me ; does she want to date me, et pour finir I never want to lose you ; I never want to dance again ; I never want to date again. Chaque haïku est constitué des trois premiers résultats automatiquement suggérés par Google quand une requête est inscrite dans le moteur de recherche. Présentés sur un écran à encre électronique, elles sont programmées pour se mettre à jour si les propositions initiales de Google liée aux premiers mots tapés diffèrent. Il est peu probable d’assister en direct à l’évolution du classement, mais les différentes notes et photos prises prouvent l’évolution constante de l’œuvre. Lente mais inexorable, comme celle des glaciers.

* Adam Basanta, Olga Fedorova, Zach Gage, Tom Galle, Thomas Israël, Moises Sanabria, Antoine Schmitt, Jeroen van Loon, Addie Wagenknecht & Pablo Garcia, John Yuyi et !Mediengruppe Bitnik.

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