L’œuvre unique de Pierre Courtin

L’aventure débute en 2001 par un échange entre l’ENSBA de Paris et l’Académie des beaux-arts de Sarajevo. Alors étudiant, Pierre Courtin découvre la capitale bosnienne durant trois mois. Deux ans plus tard, un nouveau séjour le persuade de n’en plus repartir. Avec Claire Dupont, il fait un pari fou : ouvrir un lieu d’art destiné aux jeunes artistes de Sarajevo. La galerie de 10 m2 (tel est également son nom) devient alors un lieu de création et d’échange. Les artistes s’y succèdent avec la plupart du temps des projets spécifiques. Ils viennent aussi de France ou d’ailleurs pour soutenir l’élan et permettre des connexions. En 2009, l’espace historique de 10 m2 est abandonné pour plus grand. « Duplex est un espace vivant, ouvert, flexible et engagé dans la recherche et la découverte. Derrière toute représentation se loge un soupçon, celui de n’avoir pas choisi le bon scénario ou, plus exactement, l’idée que nos vies ne valent la peine d’être vécues qu’à la condition d’accepter nos rêves et de plonger une fois pour toutes dans l’exubérance et les contradictions de notre époque », déclare Pierre Courtin à cette occasion. Depuis lors et malgré toutes les difficultés de l’entreprise, cet engagé volontaire au service de l’art contemporain bosnien n’a jamais cessé de présenter et de faire connaître les artistes de Bosnie-Herzégovine et, plus largement, des Balkans. Dans le même élan, il a également fait grandir une collection composée aujourd’hui de plus de 300 pièces témoignant du travail d’environ 200 créateurs. Si la moitié de celle-ci est conservée à Paris, l’autre est actuellement exposée à la Galerie nationale de Bosnie-Herzégovine. The Sarajevo Storage – Collection Pierre Courtin présente plus de 160 œuvres et objets essentiellement réunis ces cinq dernières années. L’exposition est soutenue par la Fondation agnès b., l’association Superstrat, le WARM festival de Sarajevo et l’Institut français de Sarajevo. Qu’ils en soient remerciés.

De gauche à droite : œuvres respectivement signées Radenko Milak et Milomir Kovačević.

ArtsHebdoMédias. – Comment est née la collection ?

Pierre Courtin. – C’est une longue histoire qui débute aux Beaux-Arts de Paris en 2001. J’ai en quelque sorte naturellement commencé à échanger des œuvres avec des amis étudiants ; dans le même temps, j’aimais beaucoup passer par les musées et les galeries lors des démontages d’expositions. J’y glanais des choses. Avec l’ouverture de la Galerija 10m2 à Sarajevo en 2004, puis de Duplex de 2009, la collection s’est considérablement élargie. The Sarajevo Storage constitue en quelque sorte une mémoire de la programmation, un miroir des expositions réalisées dans ces deux galeries.

Quelles en sont les spécificités ?

La collection a été construite sur le principe d’échanges et de dons. Elle est divisée en deux parties. La première composée de « vraies » œuvres : peintures, dessins, sérigraphies, gravures, photographies… La seconde réunissant ce que j’appelle les reliques ou « choses indéfinissables », qui sont des morceaux d’installations, des restes de performances, des objets en tout genre, qui élaborent une certaine archéologie de l’art contemporain. Ils n’ont pas de valeur en soi. Ils représentent, se souviennent, renvoient à des événements passés. Ils racontent une autre histoire de l’art. Chaque pièce possède la sienne.

Comment est née l’idée de cette exposition ?

Pièce signée Andrej Ðerković.

Suite à une difficile réflexion, j’ai finalement décidé de cesser l’activité de la galerie Duplex, fin décembre 2017. Depuis 2004, elle avait produit un nombre conséquent d’expositions et de projets autant localement qu’internationalement. J’avais besoin d’une pause. Cette fermeture a permis de faire un état des lieux, de prendre du recul sur tout ce qui avait été réalisé, de ranger de fond en comble le dépôt. Et, bien sûr, de s’interroger sur la suite car il n’était évidemment pas question d’abandonner la collection, la seule collection privée rassemblant autant d’artistes de Bosnie-Herzégovine, toutes générations confondues. C’est alors qu’est née l’idée de The Sarajevo Storage. Toutes les œuvres présentées ont été réalisées dans le pays ou sont en lien avec lui d’une manière ou d’une autre. Maintenant, il est question de faire circuler cette exposition. Plusieurs possibilités sont à l’étude. Dont une envisagée avec le Eesti Kaasaegse Kunsti Muuseum, à Tallinn, en Estonie.

Quelles œuvres aimeriez-vous acquérir pour finaliser une collection idéale ?

La liste est longue ! Mes goûts sont très éclectiques. J’accrocherais volontiers chez moi des œuvres du Caravage, de Jan van Eyck, de Bosch, mais aussi une nature morte de Cézanne et une autre de Giorgio Morandi ! Sans compter que j’aime également particulièrement le travail de Courbet, de Monet et de Renoir. Enfin, il me faudrait absolument une œuvre de Robert Filliou, un de mes artistes préférés, qui sans nul doute aura toute sa vie remis en question les fondements même de la création. Mais, plus sérieusement, j’aimerais continuer à développer ma collection d’art de Bosnie-Herzégovine et des Balkans. Cette région du monde est incroyablement riche d’œuvres puissantes.

Si vous ne deviez conserver que trois « fragments » de la collection ?

La question est difficile. Derrière chaque pièce, il y a une histoire, une rencontre, un moment de vie. Chacune me parle, me renvoie à des souvenirs. Que ce soit des œuvres d’artistes reconnus ou de très jeunes artistes, elles sont toutes aussi précieuses à mes yeux. Je ne suis pas intéressé par leur valeur marchande. L’ensemble forme un tout. En quelque sorte, un puzzle complété par de nouvelles pièces au fur et à mesure des années, une œuvre unique.

De gauche à droite : photographies respectivement signées Enrico Dagnino et Bojan Stojčić.
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