L’œuvre phénix de Gao Bo

Gao Bo

La Maison Européenne de la Photographie, à Paris, accueille une rétrospective consacrée au travail de Gao Bo. Des premières photographies prises au Tibet jusqu’aux installations imaginées ces dernières années, l’œuvre de l’artiste chinois s’offre au regard. L’exposition, qui se termine dimanche, révèle les spécificités d’une recherche à la fois conceptuelle et plastique qui prend source dans les vicissitudes du monde et transfigure la réalité.

Gao Bo.
Gao Bo.

C’était un soir d’hiver. La Maison Européenne de la Photographie avait décidé d’annoncer Les Offrandes, future exposition de Gao Bo, en présentant les films et les ouvrages qui accompagneraient l’événement. Il faisait nuit et la petite grille de l’entrée était à portée de main quand un « Bonsoir » retentit. Cigarette à la main, Gao Bo était là, s’accordant probablement cinq minutes de pause avant de rejoindre les invités. Quelques mots échangés décident alors d’un prochain rendez-vous. Discuter avec l’œil qui avait saisi en 1989 les événements de la place Tian’anmen était une tentation irrésistible. Mais l’œuvre à découvrir outrepassait largement l’idée que l’on pouvait en avoir. Pendant plusieurs années, Gao Bo avait refusé toute distraction. Il s’était replié dans son atelier. « Cela faisait longtemps que j’avais envie d’ouvrir une parenthèse, d’opérer une mise à distance vis à vis de mon propre travail pour comprendre un peu mieux les moments clefs de ma vie, les mouvements souterrains ou les influences extérieures qui avaient façonnés ma sensibilité. Ces sept années ont permis ce nécessaire travail introspectif. Elles ont également rendu possible une aventure formelle d’une totale liberté qui m’a amené à interroger mes propres limites, à travers celles du langage photographique », a-t-il expliqué à Jean-Luc Monterosso, directeur de la MEP et commissaire de l’exposition avec François Tamisier et Na Risong. Si aller à la rencontre de soi-même est la quête d’une vie, celle de Gao Bo a débuté en 1964 à Deyang dans la province du Sichuan.

Gao Bo
Offrande à ma mère, Gao Bo, 2011-2015.

L’écoute et le temps long de la réflexion s’imposent. Les mots de l’artiste ne sont pas comptés, mais choisis. De nouveau soumis aux contingences du monde, Gao Bo sourit. Il interroge sa mémoire. Quel est son premier souvenir d’art ? « Je cherche… Des tableaux de propagande à la fin des années 1960. La Chine est alors en pleine révolution culturelle. Le mot artiste n’existe pas. Il est interdit. Il appartient au vocabulaire de la bourgeoisie capitaliste. » Après l’échec du Grand Bond en avant, Mao Zedong lance en 1966 sa « grande révolution culturelle prolétarienne ». Tout enseignement devient un outil de propagande, les intellectuels sont bannis dans les campagnes, toute forme d’opposition est éliminée. Apprendre à lire, à chanter, à dessiner… ne peut avoir qu’un objectif : servir le pouvoir en place, consolider le culte voué au Grand Timonier. En 1973, la mère de Gao Bo met fin à ses jours. La vision de son corps meurtri marque l’enfant plus profondément qu’un fer chauffé à blanc. « Aime ce monde ! », lui avait-elle ordonné. Avant de poursuivre : « Pour la haine, je m’en suis chargée. »

Offrande au peuple du Tibet (série), Gao Bo, 2009.
Offrande au peuple du Tibet (série), Gao Bo, 2009.

Dix ans plus tard, c’est un jeune homme qui sort diplômé du Collège des beaux-arts de Chongqing. Deng Xiaoping est à la tête de la République populaire de Chine depuis cinq ans. L’ouverture du pays est amorcée. L’art occidental n’est plus exclusivement synonyme d’art soviétique. Des livres arrivent à franchir les frontières. Le regard s’enrichit de formes venues d’Europe. « Van Gogh, c’est l’avant-garde ! Monnet, l’art contemporain. Et Matisse, difficile à comprendre ! » Mais le réalisme social demeure la règle. « Si l’on dessine le portrait de quelqu’un, il faut qu’il soit ressemblant comme une photo, sans oublier d’avoir un coup de crayon très chouette ! » Quant au paysage, chacun doit pouvoir y observer jusqu’à l’air qui y circule. Gao Bo en a assez d’utiliser des sculptures de plâtre en guise de modèles, de dessiner des natures mortes. « Nous ressemblions plus à des scientifiques qu’à des étudiants en art. » Pas question pour autant d’arrêter ses études. Il vise l’université et obtient son admission à l’Institut des beaux-arts de l’Université Tsinghua, à Pékin. « Je voulais aller au centre de la Chine. A l’époque, pour moi, c’était le centre du monde. » Inscrit au département des arts appliqués, il espère enrichir sa pratique. Mais ce sont les écrits de Rousseau, Voltaire et Pascal qui élargissent son horizon. En 1985, Gao Bo se rend pour première fois au Tibet. Equipé d’un appareil photo prêté par un professeur, il réalise une série de portraits saisissants. Et, l’année suivante, remporte grâce à eux le prix Hasselblad Camera du concours national de photographie. Il revendra l’appareil reçu en récompense et disposera ainsi d’un petit pécule qui lui permettra, non seulement, de refuser le poste offert à l’obtention de son diplôme (1987), mais aussi de repartir pour le Tibet et d’autres contrées lointaines du pays. « En Chine, quand tu sors d’une université comme celle de Tsinghua, on dit que tu as un bol d’or dans les mains. Ton statut social est assuré. Tu as droit à un poste, un logement et d’autres avantages. Je ne me voyais pas vivre comme un fonctionnaire. J’ai choisi de refuser le bol d’or ! »

Disparition de la figure III, Gao Bo, 1995-2010.
Disparition de la figure III, Gao Bo, 1995-2010.

S’ensuit une vie de voyage et de photographie entrecoupée de séjours à Pékin où Gao Bo fait développer ses nombreux clichés de gens issus de minorités ethniques, de paysages à couper le souffle, de scènes de la vie quotidienne, d’endroits habituellement soustrait au regard des visiteurs… « J’admirais beaucoup les photographes du National Geographic. Je les imitais ! » 1989, le jeune homme est de retour dans la capitale chinoise quand débutent les manifestations de la place Tian’anmen. Il mitraille. « J’ai fait des photos. Pour moi, pour mes camarades. Cette période, à bien des égards horrible, compte aussi parmi les plus belles de ma vie. Pour la première fois, je sentais un lien unir les gens. Nous vivions quelque chose en commun dans un respect mutuel. Nous étions ensemble. » Face au gouvernement, face à l’armée, face à la répression. Grâce à l’entremise d’un journaliste de Libération, ses pellicules atterriront à l’Agence VU, qui se chargera de les diffuser. « Les images que vous avez vues à l’époque étaient probablement les miennes. Elles furent parmi les plus publiées au monde. » Même si lui ne les verra que des mois plus tard. Cette même année, son premier livre de photographies – prises au Tibet – est publié en Allemagne et ses clichés de Tian’anmen sont primés à la première édition de VISA, Festival international de photojournalisme de Perpignan.

Gao Bo
Disparition de la figure I-II, Gao Bo, 2000-2015.

Une fois son passeport en poche, Gao Bo débarque à Paris. Initialement pour deux semaines. Il y restera plus de quatre ans. « Je ne parlais pas un mot de français. Grâce aux droits d’auteur de mes photos, j’ai pu décider de rester en France. C’était la première fois que je sortais de Chine. » La première fois aussi qu’il entrait dans un supermarché. Choisir un article sans rien demander à personne : du j’avais vu ! Pour le photographe, rester en France ne peut pas s’envisager sans en apprendre la langue. Il passe deux semestres sur les bancs de l’Institut catholique. Et écume les musées. « Durant toute cette période parisienne, j’ai fait des photos et je suis aussi retourné au Tibet. Je ne dirais pas que je faisais de l’art, j’apprenais à le faire. C’est en France que je me suis rendu compte du peu que j’avais appris durant mes huit années d’études. J’avais vraiment soif de rattraper le temps perdu. » Gao Bo fait son miel de tout ce qu’il voit, de toutes les œuvres qu’il croise. En 1994, il épouse une jeune française qui étudie le chinois. Parce qu’elle obtient une bourse pour poursuivre son cursus en Chine, il décide de rentrer à Pékin. « Après toutes ces années de pratique photographique, j’ai commencé à douter. Je me suis demandé si la photographie était le bon langage, si je devais poursuivre dans cette voie. Je ne me sentais pas très libre. » L’artiste commence alors à détruire les négatifs, à retravailler les tirages. Il les gratte, les recouvre d’encre, de peinture, de son sang. Cette nouvelle expression n’est pas du goût de tout le monde et provoque l’incompréhension de son milieu. De nouveau, Gao Bo refuse de conserver le bol d’or pour voler de ses propres ailes, tracer sa route. Les portraits réalisés au Tibet sont systématiquement repris. On y voit des Tibétains bâillonnés, le visage barré par des mots, des phrases. Plusieurs séries se succèdent. « J’écris sur les photos, j’invente un alphabet. Ce ne sont pas des citations. J’ai toujours souhaité rester dans l’art visuel, sinon je serai devenu écrivain ! C’est le début de mon travail de plasticien. » Au fil des années, l’artiste va accentuer ses interventions jusqu’à inventer une pratique performative qui, tantôt, le poussera à recouvrir de peinture noire des tirages monumentaux ou à brûler des portraits de condamnés à mort pour en récolter les cendres. Gao Bo met en scène ses photographies, les métamorphose, pousse jusqu’à l’extrême la limite du medium, s’interroge sur la trace, la destruction et engendre une œuvre phénix.

Gao Bo
Offrande du Mandala (série), Gao Bo, 2016.

Mais que vient donc faire Mona Lisa dans toutes ces métamorphoses ? Son visage aussi porte en stigmates l’écriture de l’artiste (Chute des valeurs, 2009). En 2011, les traits de la Joconde apparaissent sur le ventre d’une muse et se dissolvent sous l’effet de l’eau. Cet Essai pour une œuvre d’art performatif est un hommage à l’œuvre intitulée L.H.O.O.Q. de Marcel Duchamp, parodiant le chef-d’œuvre de Léonard de Vinci. Gao Bo s’inscrit dans cet esprit d’impertinence et transforme le pubis de son modèle en barbichette pour la Joconde ! Si l’artiste interroge à travers cette figure de l’histoire de l’art toutes les images qui peuplent l’inconscient collectif, il évoque aussi un souvenir beaucoup plus personnel. « La première fois que j’ai vu Mona Lisa, la Chine était encore en pleine révolution culturelle. C’était dans une méthode pour apprendre à dessiner un portrait datant des années 1940. Ce livre était composé notamment de deux pages, imprimées en couleurs, sur lesquelles avaient été reproduits un autoportrait de Rembrandt et La Joconde. Ne connaissant pas Vinci, je n’imaginais pas qu’elle datait de plusieurs siècles. C’était une représentation incroyable de la femme. Pour un garçon chinois d’une dizaine d’années, une peinture presque érotique ! » Toile qu’à ce jour l’artiste n’a toujours pas pu apprécier de visu. Préférant, peut-être à jamais, conserver intact le sentiment de son « premier choc esthétique ».

Gao Bo
Micro-Polyphonie, Gao Bo, 2015.

Mais reprenons un instant le chemin du Tibet, pays où Gao Bo affirme avoir découvert le sens de la vie et de la mort. « J’ai oublié de parler de l’amour. Car entre la vie et la mort, il y a l’amour. Qu’est-ce que la vie ? Pour la saisir, il faut comprendre la mort. Dans la culture chinoise, on n’en parle pas, il ne faut pas la regarder, même si on sait qu’elle finira par venir et que cela fait peur. Au Tibet, la mort est une partie de la vie. Elles sont indissociables. Ce fut énorme pour moi de le comprendre et évident de transformer cette révélation en expression plastique. Mais il faut aussi dire que l’amour est indispensable car pour aimer la vie, il faut aimer les gens. La peur disparaît avec la confiance. » Est-ce que l’amour a une couleur ? « Certainement, mais quand il est évoqué, j’ai souvent l’impression que les gens ne parlent pas de la même chose. A chaque fois, la couleur est donc différente ! »

Deux films à découvrir le week-end

A noter que durant le temps de l’exposition chaque samedi et chaque dimanche, la Maison Européenne de la Photographie propose de découvrir deux œuvres cinématographiques consacrées à Gao Bo : à 15 heures, Gao Bo – Dans le noir de l’Histoire, réalisé par Alain Fleischer (97 minutes) et, à 16 h 38, Gao Bo, entre Pékin et Paris, réalisé par Wu Wenguang (70 minutes). Le premier s’attache à retracer « le destin d’un artiste dont la vocation a surmonté les obstacles et les difficultés pour produire une œuvre d’une force singulière » et le second offre un télescopage entre des images documentaires tournées en 1989 par le réalisateur et celles du film qu’il consacre aujourd’hui au plasticien.

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