L’invitation au voyage du CCC OD à Tours

Lars Laumann

Dans quelques heures, le CCC de Tours, né en 1977, deviendra officiellement le Centre de création contemporaine Olivier Debré, un centre d’art unique en son genre puisqu’à présent dépositaire du fonds du peintre français, disparu en 1999, tout en restant dédié à la production et à la diffusion de la création contemporaine auprès du grand public. Tout un week-end portes ouvertes marque, ce samedi 11 et dimanche 12 mars, le lancement de sa saison inaugurale, placée sous le signe du voyage – la Norvège est la destination choisie –, de la (re)découverte – celle de l’œuvre d’Olivier Debré comme de la scène artistique oslovienne – et de la rencontre. En voici un avant-goût.

Vue de l’exposition Innland.
Vue de l’exposition Innland.

Encore masqué par des palissades livrées à l’imagination de street artistes, le bâtiment en pierre claire se dresse en bordure de Loire. Conçu par le cabinet d’architectes portugais Aires Mateus, il abrite trois espaces principaux répartis sur 4 500 m2 : la nef, immense volume qui fût autrefois le pavillon d’entrée de l’Ecole des beaux-arts, la galerie blanche, vaste espace situé à l’étage et essentiellement dédié à l’œuvre d’Olivier Debré, et la galerie noire, au rez-de-chaussée, dévolue à la création contemporaine et aux projets expérimentaux. Un couloir vitré s’étend tout autour de l’édifice, offrant aux curieux l’opportunité d’apercevoir les œuvres qui y seront régulièrement présentées ; véritable passerelle donnant sur la ville, il illustre la volonté du centre d’art de nourrir le dialogue avec son public. Celui-ci est convié, durant tout le week-end, à venir explorer les lieux et leurs propositions inaugurales, construites autour d’une thématique inspirée par la vie d’Olivier Debré. « Ni nomade, ni artiste voyageur, il est néanmoins très souvent peint en territoire étranger, rappelle Alain Julien-Laferrière, le directeur du CCC OD. Nous sommes partis en voyage avec lui, en Norvège, car c’est sans doute le pays où il s’est le plus souvent rendu. » Il en résulte un accrochage d’œuvres, méconnues en France, réalisées entre 1966 et 1998, dans la péninsule scandinave. En contrepoint, le centre d’art propose de découvrir la jeune scène artistique norvégienne à travers une exposition collective et une invitation faite à Per Barclay de s’emparer de l’espace particulier de la nef, haute de 11 mètres et bordées de quatre larges baies vitrées ouvrant sur l’espace urbain. Le plasticien, né en 1955 à Oslo, y déploie l’une de ses Chambres d’huile (photo ci-dessus), installation monumentale – la quasi totalité du sol de la salle laisse place à un bassin empli d’un mélange huileux et noir – qui, par un jeu de matière et de reflets métamorphose l’architecture des lieux et joue avec les repères et perceptions du visiteur.

Season of Migration to the North, Lars Laumann, 2015.
Season of Migration to the North, Lars Laumann, 2015.

Tout comme la nef, la galerie noire est un plateau dédié à la création actuelle et qui, comme son nom le laisse deviner, est parsemé de cimaises peintes en noir. Elle accueille Innland, une exposition qui réunit les travaux de onze artistes* ayant un lien avec Oslo – ils y sont nés, y ont étudié ou y sont installés – et entend mettre en lumière le dynamisme ainsi que la singularité d’une scène née au tournant des années 2000. « Il existait à l’époque très peu d’espaces présentant la création émergente, explique Elodie Stroecken, co-commissaire de l’exposition avec Thora Dolven Balke. Les artistes se sont pris en main et ont créé leurs propres espaces de production, de diffusion et de monstration. Notre proposition pluridisciplinaire n’est pas exhaustive. Elle est le fruit de rencontres, de choix, d’accointances entre les œuvres, également. » Innland est l’orthographe norvégienne du terme anglais inland, qui signifie intérieur des terres. Il est question ici de territoire et de frontières, de collectivité, de politique et d’intimité. Sculptures, installations, photographies, peintures et vidéos témoignent de démarches très diverses, qui ont cependant en commun de refléter une attention soutenue au monde comme un regard critique sur la société. Parmi les thématiques abordées, la question des réfugiés est plusieurs fois évoquée, par Lars Laumann et Tiril Hasselknippe, notamment. Le premier présente Season of Migration to the North, une installation vidéo qui retrace l’histoire d’Eddie Esmail – lequel raconte son parcours en voix off –, un jeune Soudanais arrêté à Khartoum pour avoir organisé un défilé de mode et parce qu’il était soupçonné d’être homosexuel, avant de fuir son pays pour la Norvège où il sera accueilli dans un camp. La seconde offre aux regards plusieurs balcons de béton comme autant de traces d’un monde en ruine, qui aurait fini par s’annihiler. « J’ai débuté ce projet il y a un an et demi, à un moment où la crise des réfugiés et le questionnement de l’identité européenne étaient au cœur de l’actualité, précise-t-elle. Je me suis rendue compte des limites de notre compassion, qui pour beaucoup se réduit finalement à soi-même et à son entourage. » L’artiste imagine une remise à plat radicale des jeux de pouvoirs, ces petits bouts d’architecture devenant autant d’abris où reconstruire le vivre ensemble. Une notion de collectif nécessaire qui se retrouve dans la scénographie même de l’exposition : si chaque pièce peut être appréhendée dans sa singularité, l’espace qui lui est dévolu reste très ouvert sur les autres dans un souci de créer « une libre circulation entre les œuvres », note Elodie Stroecken. « L’accrochage a donné lieu à une véritable réflexion de groupe – qui fait écho aux relations entretenues entre les artistes à Oslo –, chacun ayant été attentif au dialogue pouvant se nouer entre les pièces. »

A K Dolven
Tours Voices 2013, A K Dolven.

En ressortant sur le parvis, ne pas oublier d’appuyer sur la pédale de guitare, posée à même le sol près du mur. Un « oui » clamé haut et fort s’échappe alors de deux enceintes accrochées en hauteur. En dessous, sont déclinés sur une petite plaque de métal les noms, prénoms et dates de naissance de 22 femmes, toutes tourangelles, rencontrées en février 2013 par A K Dolven et invitées par l’artiste à clamer ensemble leur consentement. A quoi ? « A ce qu’elles veulent, répond l’intéressée. On célébrait cette année-là le centenaire du droit de vote féminin en Norvège. J’avais été choquée d’apprendre qu’il n’avait été accordé que bien plus tard en France. L’utilisation de la voix est pour moi liée à la mémoire. Elle permet de créer une image, sans avoir besoin d’une représentation concrète. Le fait d’indiquer les noms et dates de naissance de chacune des participantes fait entrer en jeu le temps. Comme la voix, il est l’un des matériaux de mon travail. » Tours Voices 2013 est une œuvre subtile à l’énergie positive. Elle fait admirablement écho à celle qui anime le nouvel écrin du CCC OD.
* Thora Dolven Balke, Ahmad Ghossein, Tiril Hasselknippe, Saman Kamyab, Ignas Krunglevičius, Kamilla Langeland, Lars Laumann, Solveig Lønseth, Ann Cathrin November Høibo, Linn Pedersen et Tori Wrånes.

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