L’invitation de Reza à révéler le monde

Reza

Depuis près de quarante ans, ses photos ont fait la une des titres de presse internationaux les plus prestigieux et ont reçu de multiples prix. Témoignant du chaos de la guerre et des injustices dont seul l’homme est capable, comme des bonheurs simples du quotidien saisis au cours d’inlassables pérégrinations menées tout autour de la planète, Reza entend faire partager son inextinguible espoir d’un monde meilleur. A la fois journaliste et artiste, profondément humaniste, le photographe s’appuie sur l’alphabet universel que constituent les images pour développer une démarche où s’entremêlent engagement, transmission et poésie. D’innombrables reportages, une trentaine de livres, des dizaines d’expositions et des centaines de projets de formation en sont les fruits multiples. Retour sur un parcours unique, lucide et sensible, qui s’est construit de rencontre en rencontre, porté par des convictions nées dès l’enfance.

Reza.
Reza.

Tout est parti d’un bouillonnement intérieur… celui d’un enfant très tôt attentif à son environnement, né en juillet 1952 à Tabriz, au nord-ouest de l’Iran, et marqué par quelques vers du poète perse Hafez (1) entendus tous les jours à la radio. « Dès l’âge de 5-6 ans, j’avais pris l’habitude d’écouter un programme matinal qui débutait toujours par un même poème, énoncé par une voix qui m’attirait énormément. » Dans son souvenir, les mots d’Hafez évoquaient une personne au cœur fatigué, lasse de la vie, et qui, malgré tout, sentait en son for intérieur un bouillonnement silencieux. « Au début, je n’y comprenais pas grand chose, mais en grandissant, j’ai commencé à “ressentir” ce que cela signifiait. Je n’avais que 7-8 ans lorsque j’ai pris conscience d’un bouillonnement similaire en moi, d’une sensation incroyable qui se produisait dans deux cas de figures précis : soit quand je me trouvais face à quelque chose de très beau, qu’il s’agisse d’un objet ou d’une personne, soit quand j’étais confronté à la pauvreté et aux mendiants. » Ce bouleversement intérieur, le jeune Reza Deghati le vit comme un sentiment « continuel » et presqu’un état de fait. Jusqu’à ce qu’adolescent, il commence à s’interroger sur la légitimité de la pauvreté comme sur l’impression d’être l’un des rares à la trouver anormale. « Je me disais que, peut-être, les gens ne s’en rendaient pas compte, qu’ils ne la voyaient pas et que, du coup, ils ne pouvaient comprendre ce que je ressentais. Donc, il fallait leur montrer. » Bien loin de lui, alors, l’idée d’avoir recours à la photographie, dont son expérience se limite à d’éprouvantes séances de pause, face au soleil, sollicitées par son père lors des pique-niques en famille ! Il essaye plutôt de dessiner tout ce qu’il voit et le bouleverse dans la rue. « Mais je n’étais pas très doué et quand je montrais mes gribouillis, ça n’intéressait personne ! J’ai persévéré pendant deux ans ; c’était un vrai challenge pour moi. »

C’est un peu par hasard qu’il s’empare un jour du boîtier photographique carré de son père pour glisser un œil dans le viseur et s’apercevoir que – « Même sans soleil ! » –, l’appareil peut enregistrer tout ce qu’il voit. « Ça a été la grande découverte de ma vie, glisse-t-il dans un sourire. Je ne suis pas venu à la photographie par le biais de l’art, ni ne m’en suis emparé pour faire de l’art ; elle a été avant tout un outil nécessaire pour m’aider à m’exprimer. » Dès lors, Reza entreprend un long et patient apprentissage en autodidacte. Il est à l’époque inimaginable en termes de coût de faire développer ses films chez un professionnel. Les seuls photographes existants exercent en studio et font essentiellement des portraits. « Comme tout le monde, nous y sommes allés quelquefois, en famille ou pour faire une photo demandée par l’école, par exemple. » A chaque occasion, il en profite pour se faufiler derrière le rideau et poser tout un tas de questions. « Toutes les réponses obtenues étaient enregistrées au mot près dans mon esprit ! Bien sûr, j’ai fait pas mal d’erreurs au début, j’ai mis plusieurs années à apprendre tout ça. Mais j’ai fini par réussir à inventer mon premier agrandisseur, en utilisant la lumière du jour. C’était quelque chose d’incroyable. »

Afghanistan. April 1983. An old man sitting on a bench is reading Koran near the Pakistani border. He is a refugee fleeing the Soviet invasion with his family. Afghanistan. Avril 1983. Un vieil homme assis sur un banc lit le coran, près de la frontière pakistanaise. C'est un réfugié, fuyant l'invasion soviétique avec sa famille.Sagesse, Afghanistan, frontière pakistanaise, 1983. « Il avait fui la guerre, laissant son village, son passé, et s’était installé avec les siens non loin de la frontière. Il avait, d’une main levée, arrêté la caravane. Il avait dit qu’il n’irait pas plus loin, que le campement serait dressé en cet endroit et que sa décision était irrévocable, contre toute raison. Personne n’osa contredire l’ancien, le sage, et la vie s’organisa ainsi. Il passait ses journées à lire les sourates du Coran ou de la poésie. Mon exil était récent. Il me dit : “Ta maison, ton pays, ton histoire sont en toi, si tu les laisses entrer. Où que tu sois, ils te suivent”. Puis, dans un souffle, le regard accroché au flanc de la montagne afghane, il avoua qu’il ne pourrait survivre sans voir sa terre, chaque jour que Dieu faisait. »

Tout à fait conscient de la force de l’image, de sa capacité à troubler le regardeur, le jeune garçon se prend à rêver d’éveiller les consciences, de faire passer des messages, de militer. « Nous vivions dans une dictature, en cercle fermé, rappelle-t-il. Aucune image ne nous parvenait de l’extérieur. Il n’y avait pas de journaux d’opposition, qu’une seule chaîne de télévision, celle du gouvernement du shah. » Reza a tout juste 16 ans lorsqu’il entreprend de relater dans le journal du lycée une scène de corruption, mettant en cause un policier et à laquelle il a assisté sur le marché. Naïvement, le jeune homme est persuadé que le roi n’est certainement pas au courant et qu’il faut l’en avertir. « Nous étions éduqués avec l’image d’un monarque tout puissant (Mohammad Reza Pahlavi), qui veillait sur le bon peuple, dans un pays magnifique où tout était censé aller bien… » L’article suscite bel et bien une réaction, celle de la police secrète qui va l’arrêter et le passer à tabac. « Cela a été terriblement violent. Ils m’ont frappé, ont déchiré tous mes journaux, m’ont interdit de poursuivre ce genre d’activités… Mais cela a donné le résultat inverse. » La réaction de ses parents y sera pour beaucoup. Lorsque Reza rentre chez lui, bouleversé par son expérience, il s’attend à être grondé pour la dangerosité de son action. « Mon père a fait tout le contraire. Il s’est approché de moi et a murmuré – il parlait tout bas pour me montrer que même à la maison, on n’était pas à l’abri d’être surveillés – quelque chose comme “si tu crois à ce que tu fais, fais-le, mais essaie de ne pas te faire attraper”. » Dans les années qui suivent, il n’aura de cesse de réfléchir au meilleur moyen d’utiliser l’image. A la sortie du lycée, il entreprend des études d’architecture – « Cela avait l’avantage de réunir l’ingénierie, qui m’intéressait beaucoup, et la beauté, la couleur, le graphisme, le dessin, etc. » – à Téhéran. Il se rend régulièrement, en cachette, dans les bidonvilles de la capitale iranienne pour y photographier la misère et l’injustice. « Il faut rappeler qu’à la même époque, le régime donne de grandes fêtes, comme celle de Persépolis, en 1971 (2), où étaient servis des plats provenant de chez Fauchon, à Paris ! » Une fois les tirages effectués, toujours dans la plus grande discrétion, il profitait de la nuit pour aller les scotcher sur les grilles de l’université, y adjoignant à chaque fois quelques lignes explicatives. « Sans le savoir, j’étais en train de lancer les premiers tracts visuels, sinon dans le monde, au moins dans cette région, par le biais de l’utilisation de l’image comme un acte politique fort. La plupart des personnes qui les découvraient n’avaient aucune conscience de ce qui se passait aux portes de la ville, parce qu’elles n’en sortaient tout simplement jamais. » Pendant trois ans, Reza va jouer au chat et à la souris avec la police, jusqu’à son arrestation, en 1974, pour une raison n’ayant au départ rien à voir avec ses activités nocturnes – il a été dénoncé par un étudiant qui, lors d’un interrogatoire musclé, a laissé entendre qu’il avait peut-être des idées subversives – ; c’est en fouillant son domicile, que les autorités découvrent son matériel et ses négatifs. A 22 ans, il va subir des mois de torture – « Ils ne voulaient pas croire que tout cela n’était le travail que d’une seule personne. Ils pensaient que je n’étais qu’un petit exécutant et qu’il y avait derrière moi un groupe plus important. » – et débute un séjour de trois années en prison aux côtés d’innombrables prisonniers politiques. « Imaginez avoir une vingtaine d’années et être entouré de gens comme Sartre, Truffaut, Robbe-Grillet, etc. ! Ça se transforme en une autre université. Il y avait des intellectuels, mais aussi Rafsandjani (3) et de nombreuses personnalités qui prendront le pouvoir après la Révolution. »

01_0270_0165Résistant, Afghanistan, vallée du Panjshir, 1985. Le commandant Massoud, chef de la résistance afghane contre les Russes jusqu’en 1989 puis contre les Taliban jusqu’en 2001. « C’est d’abord une rencontre, un face-à-face en 1985, puis une reconnaissance dans le regard, une première partie d’échecs dans la vallée du Panjshir. C’est une main qui se serre, une accolade, un premier échange, une première discussion et une promesse de se retrouver. Ce sont dix sept années d’attaques essuyées, toujours déjouées, de discussions à tout rompre, de joutes verbales poétiques jusqu’à l’aube et d’observation. C’est une entrée dans la ville libérée de Kaboul. C’est une visite dans l’unique enclave qui ne fut jamais sous le joug des Taliban. C’est le souvenir de ces rêves éveillés de paix, une envie de liberté, un devoir de résister. C’est le vide de sa disparition. C’est tout simplement une promesse à un ami. »

Une fois libéré, Reza trouve un emploi d’architecte, tout en continuant de passer son temps libre à manier un appareil photographique dans les villages de la région de Téhéran. A l’été 1978, les manifestations contre le shah, qui ont démarré quelques mois plus tôt en province, prennent de l’ampleur et atteignent la capitale. « Un jour, depuis notre cabinet d’architecture, qui était au premier étage et donnait sur la rue principale, j’entend des bruits de manifestants, se souvient-il. Un groupe d’étudiants commence à crier “A bas le shah !”. Très vite, deux groupes de véhicules de l’armée sont arrivés de chaque côté et ont ouvert le feu. Certains sont tombés, d’autres couraient ; un étudiant prenait des photos. Ça m’a complètement bouleversé. J’ai soudain pris conscience de ce qui se jouait, ressenti le besoin de témoigner, et j’ai demandé à prendre quelques jours de congé. Ils m’attendent encore au cabinet ! »

Témoigner, une nécessité

Jusqu’au départ du shah, en janvier 1979, Reza observe donc l’évolution du mouvement contestataire, appareil photo en main. Il rencontre de nombreux reporters occidentaux envoyés couvrir les événements – parmi eux le Français Marc Riboud ou le Britannique Don McCullin – et découvre qu’il existe un métier de photographe. Les contacts initiaux sont compliqués : personne ne veut croire que les photographies qu’il montre sont de lui. Les premiers moments de vexation passés, Reza se fera nombre d’amis parmi les journalistes français, qu’il va retrouver à Paris lors d’un premier voyage en mars 1979. Le hasard veut qu’il débarque deux jours avant une importante manifestation des ouvriers de la sidérurgie programmée le 23 mars. Poussé par la curiosité, il s’y rend pour y prendre quelques photos : « A un moment donné, j’ai entendu des bruits de course, de violences, et mon réflexe a été de me diriger vers là d’où ça venait… tout en croisant tous les autres photographes qui couraient dans le sens opposé. » Ce sont les images prises ce jour-là qui retiendront l’attention de Gökşin Sipahioğlu, fondateur de l’agence Sipa. « Il avait envoyé six photographes couvrir la manifestation et aucun n’avait vu ces scènes ! » Quelques semaines plus tard, il retourne à Téhéran couvrir pour Sipa l’actualité de son pays. Peu après sa constitution, au printemps 1979, le régime islamique a réprimé dans le sang toute tentative, voire présomption, de contestation, qu’elle soit portée par les intellectuels, les étudiants ou les minorités ethniques. « En tant qu’ancien prisonnier politique, je connaissais beaucoup de gens de l’opposition, et parmi eux certains mollahs, d’ailleurs, pas tout à fait encore en phase avec le nouveau régime. Ils me donnaient des informations et j’étais toujours au bon endroit au bon moment. Ce qui fait que mes photos ont commencé à devenir la bête noire du régime. » Très vite, ses images feront en effet le tour du monde dans les pages de magazines tels Newsweek, Paris Match ou Stern. Le fait de signer Reza – prénom aussi répandu en Iran que Jean en France –, lui garantit une forme d’anonymat… temporaire. Son identité finit par être connue des autorités et au début de l’année 1981, il apprend qu’il est sur la liste des « hommes à abattre ». Reza quitte son pays pour Paris le 25 mars 1981. A l’époque, les frontières sont étroitement contrôlées ; personne n’a le droit de sortir à de rares exceptions près : les blessés de guerre et les étudiants inscrits dans une université à l’étranger. Reza remplit les deux conditions ! Quelque temps auparavant, il s’est en effet rendu sur le front de la guerre Iran-Irak, où il a été blessé à la main – il obtient l’autorisation d’aller se faire soigner en France –, et lors de son premier séjour parisien, un ami avait tenté de le convaincre de rester étudier l’urbanisme avec lui et l’avait inscrit d’office. « Ces deux éléments m’ont sauvé la vie », dit-il simplement.

rezaL’envol, France, Normandie, Etretat, 2008. « Depuis des années, je travaille sur les manifestations de transe présentes dans certains rites et prières. Confréries, mouvements populaires liés à une commémoration, transes violentes ou apaisée mais toujours habitées : tout m’intéresse. La télévision française faisait un reportage sur ma vie et mon métier de photographe. Nous sommes partis en Normandie, à Etretat, non loin de la plage du débarquement. Il m’arrive souvent de partir en famille quand les circonstances le permettent. Pour voler à nos vies séparées un peu de temps partagé. Et pour que mes enfants puissent comprendre un peu le métier de leur père. Je les ai toujours impliqués dans ma vie de photojournaliste. Cette fois-ci, plusieurs séances photo de deux heures chacune ont lieu chaque jour. Le vent est glacial sur les falaises. Le paysage est beau mais il fait froid. Je cherche toujours l’alchimie de l’endroit, de la lumière, du mouvement qui me fera dire : “Voilà, c’est cela.” Nous avons longtemps ce jour-là, cherché en famille cet envol vers la liberté, entre passé et futur, entre Orient et Occident. Un envol en souvenir de tous ces soldats morts sur des plages du débarquement, au nom de la liberté et de la justice. Si la photographie est une histoire d’attente, ce métier impose aux autres une patience respectueuse et sans retour. Ni l’un ni l’autre de mes enfants ne s’impatiente ni ne se plaint jamais. De cela, je leur serai toujours reconnaissant. »

Installé depuis dans la capitale française, Reza n’a cessé de parcourir le monde, de l’Afghanistan à l’Afrique du Sud, en passant par le Liban, le Pakistan, la Chine, les Balkans ou encore le Rwanda, pour ne citer qu’eux. S’il a témoigné, durant les 35 dernières années, de conflits meurtriers et de la détresse humaine qu’ils engendrent, il n’a eu de cesse de traquer les signes d’espoir et autres petits bonheurs portés par les innombrables visages croisés au fil de ses pérégrinations. La photographie est pour lui un outil d’expression et de transmission, notion centrale dans sa démarche. Elle prend source dans ses racines – « Mes ancêtres étaient soit paysans, soit enseignants ; dans les deux cas il est question de transmission. » –, comme dans ses souvenirs de jeune élève. « On nous apprenait à lire directement à partir de textes qui nous donnaient de véritables leçons de vie, et non pas comme aujourd’hui à partir de syllabes, de mots, de phrases toutes faites et souvent absurdes. J’ai toujours gardé en mémoire celui qui reprend l’histoire d’un très vieux paysan qui, malgré son âge, creuse la terre tous les jours avec acharnement pour planter des noyers ; des jeunes passant par là lui demandent pourquoi il se donne autant de mal pour planter des noyers, sachant qu’il faut à ces arbres 25 ans pour donner des fruits et qu’il ne sera plus là pour en profiter. Et lui de leur répondre : “Mes enfants, toutes les noix que j’ai mangé au cours de ma vie provenaient d’arbres qui avaient été plantés avant moi ; si je n’en plante pas, où mangerez vous des noix ?” La transmission a pour moi cette valeur. Elle est humaine, nécessaire et fait partie de nos missions premières. » Convaincu du fait que nous sommes dans une ère où l’image est devenue un langage universel, un véritable alphabet – « Comme au temps des hiéroglyphes, sauf qu’aujourd’hui cela s’appelle des emoji ! » –, Reza a commencé à former les autres à l’image il y a 30 ans. « Ce langage est en train de bouleverser le quotidien, le politique. De nombreux changements que nous vivons aujourd’hui sont dus à l’image. » Le premier projet a vu le jour en 1983, dans un camp de réfugiés afghans au Pakistan. « J’avais acheté cinq appareils, et quelques rouleaux de film, sur le marché avec mes derniers sous. A l’époque, je me disais qu’on était peu nombreux, en tant que photographes professionnels, et qu’il se passait beaucoup de choses à plein d’endroits où les seules personnes qui pouvaient témoigner étaient les gens vivant sur place. Il fallait donc les former à être témoins de leur propre histoire. » Deux ans plus tard, il intervient dans les ghettos du Cap, en Afrique du Sud. « Aucun journaliste n’avait le droit d’y pénétrer quand la police menait des opérations. Je suis parti du principe qu’il n’était pas interdit aux noirs d’avoir des appareils photo ! Je leur en ai donnés et les ai formés. »

Un outil qui parle toutes les langues

Suivront des actions menées aux Philippines, en Union soviétique, au Bangladesh, à Kaboul – où il intervient par le biais de l’association Aina (mot signifiant miroir en farsi) depuis 2001 – ou encore en France. Chaque fois qu’il commence un cours, Reza a l’habitude de semer le trouble en indiquant qu’il n’est pas venu pour enseigner la photographie. Puis il ajoute : « J’ai aussi une bonne nouvelle pour vous : je vais vous apprendre à utiliser un outil qui parle toutes les langues et va vous permettre de dire au monde entier ce qui se passe ici ! » Un outil qui n’est pas seulement la photographie, mais l’image et le média au sens large. « Tous ceux que j’ai formés ont en commun de vivre dans une société civile endommagée. Que ça soit en banlieue, au fin fond d’un camp de réfugiés du Kurdistan irakien ou à Kaboul, c’est la même chose. Les gens ont besoin d’outils pour se faire entendre et si on ne les leur donne pas, ils vont jusqu’à se faire exploser pour se faire entendre… Mon combat est de cet ordre-là. »

Qu’ils soient au long cours ou éphémères, mûrement réfléchi ou nés au hasard d’une rencontre, les projets de Reza sont tous liés à cette volonté de transmettre et d’utiliser l’image pour révéler ce qui nous entoure. « Mes photographies et mes livres sont les révélateurs d’une histoire, d’un peuple, d’un événement. Mais pour pouvoir mener tous ces projets de transmission, il faut trouver d’autres êtres humains qui ont les mêmes convictions, mais à d’autres niveaux. » Début février, il était à Buenos Aires où il a croisé un directeur d’université qui lui a confié son envie d’emmener l’art dans la rue, dans le cadre d’une biennale d’arts visuels. Au fil de la discussion, le photographe a accepté de monter une exposition – à de nombreuses reprises, il a exposé en extérieur à Paris : sur les grilles du Jardin du Luxembourg en 2003, dans le métro en 2013, sur les quais de Seine en 2015, notamment – et fait part de son souhait de travailler en parallèle dans des quartiers en difficulté et d’y mener une action de formation. « Les murs de nos villes sont pour moi comme les pages d’un livre de formation collective, de vrais lieux d’éducation, de transmission de sagesse, de connaissance, d’une culture, précise-t-il. Ces pages blanches sont aujourd’hui très mal utilisées par des entreprises de publicité qui se servent du langage de l’image pour idiotiser la population. » Très prochainement, sera publié Kurdistan Renaissance, un ouvrage qui vient conclure un travail et des reportages menés depuis décembre 2013 par Reza au Kurdistan irakien, mettant en lumière les combats et la culture d’un peuple « aux multiples facettes qui, entre tradition et modernité, participe à l’émergence d’un monde de demain, plus juste, dans lequel le mot liberté prendra tout son sens. » La liberté, aux yeux de Reza, est « l’attitude la plus précieuse » dans la vie. « C’est cette sensation d’exister en tant qu’individu, mais tout en respectant la collectivité, conclut-il. S’il n’y a pas ce respect, de la collectivité comme de l’individu, cette implication de l’autre, la liberté ne veut rien dire. »

(1) Hafez de son vrai nom Khouajeh Chams ad-Din Mohammad Hafez-e Chirazi est un poète, philosophe et mystique persan du XIVe siècle.
(2) Les fêtes de Persépolis ont eu lieu en octobre 1971 dans le cadre des célébrations des 2 500 ans de l’empire perse. De nombreux chefs d’Etat et de gouvernement avaient à l’époque fait le déplacement et participé aux agapes fastueuses organisées par le shah d’Iran et la shahbanou Farah.
(3) Ali Akbar Hachemi Rafsandjani a été le président de la République iranienne de 1989 à 1997. Il est mort en janvier 2017.

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Gouvernement régional du Kurdistan-Irak, Lalesh, temple Yézidi « Lalesh Nourani ». « Depuis 2013, j’ai réalisé un reportage au long cours sur le peuple du KRG (Gouvernement régional du Kurdistan en Irak) – leur capacité à résister, leurs espoirs et leurs peines. Ce travail sera publié sous différentes formes bientôt. L’intolérance étouffe notre monde. Nous suffoquons de tous ces antagonismes, étranglés par la stridence des dogmes religieux si éloignés de l’idée même de Dieu. L’apparition de divisions violentes au cœur de nos sociétés met en péril tout espoir d’une existence pacifique et équilibrée. Le peuple kurde est très ouvert aux autres. Il refuse de nier ses multiples identités religieuses, et sait s’unir pour leur liberté. Ici, j’ai pu suivre le rituel ancestral de cette communauté yézidie, qui chaque soir allume les feux grâce à des mèches de coton trempées dans l’huile sacrée. Disposant ensuite ces mèches dans des endroits précis, ils honorent l’incarnation du Soleil sur Terre, qui est sacré pour eux. »

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