L’Internet et son double

Avec I was raised on the Internet, Oma Kholeif propose un tour du Web en 60 artistes au Musée d’art contemporain de Chicago. Plongé au cœur des réseaux, le visiteur passe des préoccupations les plus sérieuses, comme la collecte des données ou la surveillance, aux jeux vidéo et à la réalité virtuelle. Commissaire et critique indépendant, Franck Bauchard a rejoint la rédaction d’ArtsHebdoMédias comme conseiller éditorial. Basé à Atlanta, il s’attachera à commenter des manifestations d’art contemporain s’intéressant aux enjeux importants du monde actuel. Son prochain article sera consacré à Hyperobjects, l’exposition pensée par Timothy Morton et Laura Copelin pour le Ballroom, à Marfa, au Texas.

L’une des affiches de l’exposition I was raised on the Internet sur le mur du Musée d’art contemporain de Chicago

Une jeune fille outrageusement maquillée nous scrute d’un côté, un chat roux au regard intrigué arpente le clavier d’un piano de l’autre, c’est ainsi que s’affiche I was raised on the Internet sur les murs du Musée d’art contemporain de Chicago. Le maquillage et le masque comme modalité de la construction de l’identité en ligne et la difficulté à domestiquer le Net ne forment qu’un angle d’une exposition, dont l’ambition est de démêler l’écheveau du Web en cinq séquences successives : Look at Me considère les formes de construction de soi sur les réseaux ; Touch Me met en avant des artistes qui rematérialisent dans l’espace et en volume le monde du Web ; Control Me porte sur la surveillance, la collecte et le traitement des données; Play with Me se concentre sur les formes interactives et immersives propres aux jeux vidéo et à la réalité virtuelle ; Sell Me Out s’attache à mettre en avant les mécanismes de commercialisation sur le Web. L’Internet est ici considéré comme un nouveau médium qui suscite des processus de création inédits et l’exposition répond directement à la mission du musée : « Générer de l’art, des idées et des débats autour du processus créatif. »

Excellences & Perfections (mise à jour sur Instagram le 5 septembre 2014), Amalia Ulman.

Considérée par le site Artsy comme « la Monet du XXIe siècle », Petra Cortright compose ainsi des tableaux sur Photoshop en utilisant des motifs trouvés sur le site Deviant Art, puis imprimés sur des panneaux d’aluminium. Dans Excellences & Perfections, Amalia Ulman se met en scène sur Facebook et Instagram pour montrer comment les réseaux sociaux se conforment à une vision stéréotypée du genre au prix de confrontations difficiles avec les internautes. Dans More Songs of Innocence and Experience, le duo Thomson et Craighead met en place un dispositif de karaoké dont les paroles sont des spams. « I am the wife of the late Libyan leader Colonel Muaamar Ghadafi »  (« Je suis la femme de feu le leader libyen, le colonel Mouammar Kadhafi ») affirme d’emblée une des chansons. Pour sa part, Jon Rafman propose de suivre son avatar Kool-Aid-Man dans les bas-fonds de Second Life et expose des clichés trouvés sur Google Street View captant de manière machinale des scènes d’accident ou de violence.
Au fil de cette exposition foisonnante, la perspective sur les enjeux contemporains de l’Internet se déplace. Plus qu’un médium, la Toile apparaît aussi et surtout comme un vecteur et une infrastructure primordiale de la construction sociale de la réalité. La proposition ne se contente pas, malgré son titre, de rendre compte des pratiques des digital natives. En nous plaçant au cœur des ressorts et des dynamiques de la construction sociale qu’opère l’Internet, elle prend une dimension politique, même si celle-ci n’est pas complètement développée. Ces logiques qui nous concernent tous sont à maints égards inquiétantes. Elles s’appuient sur la collecte et le traitement systématique des données, pour nourrir des entreprises commerciales sur lesquelles nous n’avons aucune prise. Cette multiplication exponentielle des data devient le substrat profond et la boîte noire d’un ordre social dont nous ignorons les contours et dont nous ne mesurons pas encore toutes les implications. Les interactions sur les réseaux sociaux, où nous sommes en représentation sous peine de disparaître, sont filtrées par des algorithmes. Comme l’ont mis en évidence les derniers processus électoraux dans les démocraties occidentales, nous ne voyons plus la même réalité en fonction de notre profil. Et cette dernière devient quelque chose sur laquelle il est de plus en plus difficile de s’accorder. Ces logiques ne sont-elles pas en train d’absorber toutes les facettes du Web tout en restructurant de manière sauvage un ordre social ?

Catt, Eva et Franco Mattes, 2010.

Dans sa récente chronique vidéo sur la culture de l’Internet, la journaliste du New York Times Amanda Hess faisait malicieusement remarquer que le chien était en train de détrôner le chat comme mascotte de l’Internet et qu’à travers ce changement, on pouvait discerner un conflit autour de ses valeurs où ordre et obéissance triompheraient. Dans l’œuvre Catt du duo italien Eva et Franco Mattes, un matou est enfermé dans une cage à oiseaux au sommet duquel pavoise un canari. Une confirmation que l’époque du chat – comprendre celle de l’anarchie et de la liberté – est révolue ? Si le contrôle et la surveillance ont toujours été des préoccupations importantes des artistes du numérique, elles sont aujourd’hui plus que jamais au premier plan. Comme le montre Autonomy Cube de Trevor Paglen, sans aucun doute une pièce clé de l’exposition (notre photo d’ouverture). Conçue en collaboration avec l’activiste Jacob Applebaum, la sculpture post-minimaliste propose de se connecter au réseau Tor qui, en chiffrant les adresses IP, permet d’échapper à toute surveillance. Elle redéfinit le musée comme un espace radical où la liberté est préservée. Le futur rôle des institutions culturelles par temps troublés ?

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