L’insurrection picturale de Barontini et Joubert au Cyclop

Orevo-ATELIER-JOUBERT-BARONTINI-7

Onze drapeaux sérigraphiés, hissés aux couleurs d’une révolution joyeuse, résonnent avec les revendications du Chiapas dans le Bois des Pauvres, à Milly-La-Forêt. Une création à quatre mains, signée Raphaël Barontini et Laurent-Marie Joubert, à découvrir dès ce samedi 24 septembre.

Joubert-Barontini-La figure sans visage
Œuvre à quatre mains réalisée par Laurent-Marie Joubert et Raphaël Barontini, 2016.

Relation à la nature, création collective, recherche artistique alliant la musique aux arts visuels, tels sont les trois axes définis par le Centre d’art Le Cyclop, ouvert à la création contemporaine depuis 2012 à l’endroit même où, en 1969, Niki de Saint Phalle, Jean Tinguely et leurs amis érigèrent, à partir de matériaux recyclés, une tête de géant grande comme un immeuble de sept étages, scrutant de tous ses miroirs les environs boisés. Invités dans le cadre d’une résidence, Laurent-Marie Joubert et Raphaël Barontini ne se connaissaient pas avant que le directeur du Cyclop, François Taillade, ne révèle les accointances qui animent ces deux plasticiens. Leur projet, conçu à quatre mains, s’intitule La figure sans visage ; il rend hommage – à partir d’un corpus d’images du Chiapas, de peintures, de dessins et de calques – au soulèvement des cultivateurs indigènes mexicains ralliés, en 1994, sous la bannière du sous-commandant Marcos*.
Les deux artistes vivent à Paris ; l’un aurait pu être l’élève de l’autre, mais il n’en est rien. Laurent-Marie Joubert, qui enseigne à l’Ecole nationale supérieure d’art et de design de Nancy, a travaillé et exposé récemment en Serbie et en Chine où il était professeur invité. Raphaël Barontini est quant à lui diplômé de l’Ecole nationale supérieure des beaux-arts de Paris ; son travail a notamment été montré cet été à Cape Town, en Afrique du Sud, dans le cadre de l’exposition The quiet violence of dreams (La violence tranquille des rêves). Nous les avons rencontrés à l’œuvre, quelques heures avant que leurs derniers collages ne quittent l’atelier pour devenir étendards.

ArtsHebdoMédias. – Comment avez-vous mis en place la réalisation d’une œuvre commune, alors que vous ne vous connaissiez pas ?

Orevo-ATELIER-JOUBERT-BARONTINI-4
Laurent-Marie Joubert (à gauche) et Raphaël Barontini à l’œuvre.

Raphaël Barontini. – Nous avons imaginé une façon de travailler totalement nouvelle pour nous. Si Laurent avait déjà travaillé dans un groupe d’artiste, ni l’un ni l’autre n’avait déjà véritablement créé à quatre mains. Cette pratique est d’ailleurs assez rare en France, mis à part les duos déjà constitués. Mêler des langages picturaux différents représentait un réel « challenge », même si nous avons tous les deux un attrait pour la figure, le portrait, et la recherche d’une dimension historique, symbolique – voire politique – dans nos œuvres respectives.
Laurent-Marie Joubert. – Nous nous sommes retrouvés tous deux comme dans une chambre d’écho. C’est même impressionnant à quel point nous pouvions partager des périodes et des référents communs dans l’histoire de l’art, tel Velasquez et la figure équestre, pour ne citer qu’un exemple. De façon assez troublante, nous sommes tout de suite tombés d’accord sur la figure du sous-commandant Marcos et l’idée du passe-montagne : d’où La figure sans visage. Ça nous a semblé en relation – ne serait-ce que sur le plan strictement formel –, avec la mythologie du Cyclop, qui porte ici son nom à cause de tous les miroirs incrustés par Niki de Saint Phalle, formant le visage de la sculpture et dans lesquels se reflète la forêt.

Que représente la figure cagoulée pour vous ?

Orevo-ATELIER-JOUBERT-BARONTINI-6
Vue du travail à quatre mains en cours dans l’atelier de Laurent-Marie Joubert, à Aubervilliers, Laurent-Marie Joubert et Raphaël Barontini, 2016.

L.-M. J. – Ce ne sont pas des cagoules, mais des passe-montagnes, que portent tous les combattants – y compris les femmes – dans cette lutte ; ce sont les températures du territoire qui l’exigent. L’idée du passe-montagne apparaissait comme un beau contrepoint face à l’obsession très contemporaine de la terreur. Face à cette logorrhée des identités mises en avant par les médias en faveur des gens qui fomentent des actions terroristes. Au Chiapas, les habitants luttent masqués, pour des causes et des finalités extrêmement progressistes et démocratiques. Ils résistent au service du collectif, plutôt qu’au service de l’ego ou d’un culte de la personnalité. Ce qui est intéressant, d’ailleurs, c’est que personne ne connaît le vrai visage du sous-commandant Marcos, puisqu’il n’enlève jamais son passe-montagne. C’est un personnage très littéraire. Professeur de philosophie et enseignant à l’université, tout en étant révolutionnaire. Il s’est démarqué, de Fidel Castro à Cuba par exemple, en se faisant appeler « sous » commandant. Il y a là une réflexion sur la relation au pouvoir qui nous passionne.

Quel a été votre processus de création en commun ?

Laurent-Marie Joubert.
Laurent-Marie Joubert (et Raphaël Barontini, de dos).

R. B. – Nous avons inventé notre façon de travailler, de manière improvisée, au fur et à mesure…
L.-M. J. – Raphaël a tout de suite fait remonter, via Internet, des quantités impressionnantes d’images existantes sur le Chiapas. Ensemble, nous avons réalisé un inventaire iconographique assez complet, à partir duquel j’ai peint à l’encre ou à la gouache. J’ai notamment réalisé des fonds colorés, à partir de choix chromatiques liés aux images d’origine, telles que les fresques mayas ou les costumes traditionnels populaires mexicains. Les femmes du Chiapas, par exemple, luttent en tenues traditionnelles, dont on retrouve toute la gamme de couleurs – rose, jaune, violet ou bleu – sur nos drapeaux.
R. B. – Ayant recours à la sérigraphie de façon récurrente dans mon travail de peinture, je suis arrivé avec un autre corpus d’images que sont les calques imprimés en noir et blanc, figurant des matières tels que les palmes, la paille, le rotin, le maïs… et des masques ou des motifs qui, dans une recherche de compilation et de collages, fonctionnaient bien avec les « papiers peints » de Laurent.
L.-M. J. – Et puis, toutes les révolutions ont leur slogans : celui auquel fait référence le commissaire François Taillade, sur le carton d’invitation, appréhende l’insurrection comme une danse ou une fête : « Si ta révolution ne sait pas danser, alors ne m’invite pas à ta révolution ! » Dans nos collages, nous avons choisi des slogans plus concis : « Existo porque resisto », « J’existe parce que je résiste ! » ou encore « Rien pour nous, tout pour tous » – traduit de l’espagnol –, qui est l’un des mots d’ordre du mouvement zapatiste.

Raphaël Barontini.
Raphaël Barontini.

R. B. – Quand Laurent est rentré de Chine, nous nous sommes retrouvés à l’atelier avec toute cette base d’images, dans laquelle nous avons pioché. Ainsi, nous avons commencé à composer les drapeaux un par un, à partir de collages sur des grands formats de l’ordre de 2,2 m de large, qui ont été agrandis plus tard à 5 m pour une impression sur tissu.
L.-M. J. – Nous avons travaillé dans la perspective de réaliser une image qui doit être perçue de très loin, qui doit être efficace. Une fois la composition définitive sur papier arrêtée, un photographe professionnel a réalisé une prise de vue parfaite, avec les bons rapports couleurs. L’étape suivante consistait à renforcer ces couleurs, pour leur donner un peu plus de piqué et obtenir une image plus résistante face à la forêt qui les dévore.
R. B. – J’ai, par exemple, réinjecté les calques de façon virtuelle à l’aide de Photoshop, à partir de deux prises de vue, pour ne pas avoir cet effet blanchâtre du papier transparent qui a servi à construire les collages.

Qu’avez-vous retenu de cette création commune ?

L.-M. J. – Ce qui m’a beaucoup touché dans ce travail quotidien, mené avec Raphaël, c’est cette absence d’hystérie, malgré l’intensité que nous avons dû fournir pour réaliser un drapeau par jour, ou presque, en période de production ; nous avons vécu une relation au travail très simple, très humaine, sans cet amphigouri, ce côté « show off » parfois indécent que l’on peut rencontrer dans le milieu de l’art.
R. B. – C’est une association non courante qui s’est avérée très enrichissante. Mais le plus intéressant pour nous, c’est de découvrir la réception que fera le public de cette œuvre commune !

Rendez-vous au Cyclop, dans « La clairière des possibles » !

* Le 1er janvier 1994 entre en vigueur l’Alena, un accord de libre-échange conclu entre les Etats-Unis, le Canada et le Mexique, qui place sur le même plan les productions intensives nord-américaines et les cultures agricoles vivrières pratiquées par les peuples indigènes, forcés de cesser de cultiver leurs terres pour acheter les produits à moindre coût au nord du continent. Sans possibilités de paiement, ceux-ci se soulèvent en vertu du respect des droits humains élémentaires et déclarent alors la guerre au gouvernement fédéral mexicain, par la voix de Rafael Sebastian Guillén Vicente, dit le sous-commandant Marcos.

Contact
Crédits photos