L’instant à venir d’Ismaïl Bahri

La Verrière, à Bruxelles, accueille actuellement l’œuvre d’Ismaïl Bahri. L’artiste, qui partage son temps entre Paris et Tunis, a composé une partition inédite pour cette architecture traversée par la lumière. Des gestes à peine déposés dans un paysage agité en joue. Canalisée, maîtrisée, elle vient dessiner une proposition tout en légèreté et profondeur, qui s’inscrit dans le cycle d’expositions « Poésie balistique », déployé par la Fondation d’entreprise Hermès depuis avril 2016.

De gauche à droite : Geste #1 et Geste #2, Ismaïl Bahri, 2018.

Grand bleu sur Bruxelles. Le ciel dégagé laisse passer une lumière crue. A peine réfléchie par la structure métallique de la verrière, elle s’engouffre dans le lieu d’art éponyme mais ne le pénètre pas pour autant. Du moins sans discernement. Avant même de s’intéresser à ce qu’il allait montrer de son travail, Ismaïl Bahri a souhaité la capturer, la diriger, l’obliger à dessiner une part de l’exposition. Réaliser une structure capable de lui imposer une retenue. « L’idée de canaliser cette lumière naturelle, d’en faire une sorte d’instrument laissant apparaître des phénomènes lumineux, de créer des images, de restructurer l’espace, m’est apparue comme un geste fort permettant de faire gravité autour de lui d’autres choses, parfois très fragiles, très légères. C’est peut-être cette rencontre-là qui fait l’exposition. » Un geste qui accompagnait une autre évidence, celle du titre. Un libellé aux accents de manifeste : Des gestes à peine déposés dans un paysage agité. « Ce n’est pas un titre descriptif, mais plutôt un programme, une intuition notée sur un carnet il y a un an. » Ainsi évolue l’artiste entre certitude instinctive et pensée féconde.

Vue de l’exposition Des gestes à peine déposés dans un paysage agité (détail) d’Ismaïl Bahri à La Verrière, à Bruxelles, 2018.

« Depuis la fin des années 2000, Ismaïl Bahri développe un travail fondé sur des situations et des gestes ténus, dont la logique inexorable finit par produire une forme de magie ou de grâce saisie au cœur de la matière. […] Pour sa première exposition personnelle en Belgique, il a imaginé un ambitieux projet qui transforme l’architecture du lieu pour en faire une sorte d’instrument optique, jouant sur les jeux d’ombre et de lumière, d’apparition et de disparition des images, révélées à l’intérieur du bâtiment ou amenés de l’extérieur », commente Guillaume Désanges, commissaire de l’exposition, dans le journal de La Verrière. Au mur, les feuilles de papier calque respirent au gré d’un infime mouvement de l’air. Nimbé de lumière, chaque dessin est une apparition. Trouée par elle, la forme lumineuse se saisit du regard et joue avec la matière. « La mise à disposition des pièces s’apparente à une constellation », glisse l’artiste. Un espace à la fois visible et inaccessible qui agit à première vue comme un ciel étoilé mais nous entraîne plus loin. « Ici, par exemple, il y a une saignée de haut en bas, comme un dessin de lumière, sur lequel est déroulé un scotch transparent empreint du sable de la plage où j’allais quand j’étais enfant à Tunis. Au départ, c’était une tentative de mesure de la hauteur, une volonté de la rendre visible. Maintenant, c’est le croisement de deux espaces qui révèle un autre ailleurs. » La lumière libère et encadre l’œuvre comme si cette dernière était le film et l’écran à la fois.

Des gestes à peine déposés dans un paysage agité (arrêt sur image vidéo), Ismaïl Bahri, 2018.

Un brin d’herbe gracile inscrit un cercle sur le sable autour de lui avec une ténacité quasi mécanique. Il creuse son sillon sans se soucier de toute autre forme d’agitation. « Sur une plage à Tunis, je suis tombé sur cette plante qui dessinait sur le sol une géométrie. J’ai été étonné d’observer que plus le vent était fort, plus l’herbe produisait des cercles presque parfaits. L’étonnement est important pour moi. C’est un sentiment qui revient tout le temps quand je travaille. Comme ici, quand nous nous sommes aperçus de la différence de tension entre l’intérieur et l’extérieur de la structure rendue visible par la vibration des calques. » L’artiste, qui a toujours une caméra sur lui, n’hésite pas à faire des images. Dans la salle d’exposition, plusieurs vidéos sont le fruit de ces prises de vue non préméditées, matériaux qui, souvent, s’accumulent sans autre but que celui de trouver, un jour, leur place, comme un certain rouleau de scotch depuis peu. Le vent souffle. En gros plan, des grains de sable frénétiques. L’objectif est subjugué par cette vie désordonnée de la matière. Le vent encore. Mais silencieux cette fois. Il fait s’envoler tour à tour un petit objet, puis un autre, contenu dans la main de l’artiste, successivement fermée, puis ouverte. « Ce qui m’intéresse, c’est la collecte, la mise en collection de ce geste, cette accumulation de moments, rassemblés en un montage très simple qui reproduit la mécanique d’ouverture et de fermeture de la main, donc d’apparition et de disparition. A chaque fois, on passe d’un site à un autre, donc d’une lumière à une autre. » Le geste cent fois répété livre sa leçon de philosophie. Rien ne se donne qui ne puisse être repris ou offert. Spontanées ou capturées selon un protocole, les images réalisées sur le vif ne sont pas œuvres d’entrée de jeu, mais matériaux d’une future pièce ou pas. Ainsi, cette goutte d’eau en équilibre sur une veine. « Déposée à l’endroit où l’on sent le pouls, elle rend visible la pulsation, la vibration organique. A l’époque de la prise de vue, je me souviens avoir eu l’intention de sculpter un corps avec de l’eau, jusqu’au moment où je suis arrivé à cette minute de film qui provoqua mon étonnement. Encore un moment qui convoque la question du temps, de la mesure, de l’espace. » Toutes les autres images sont alors abandonnées pour ne donner à voir que cette irrépressible expression de la vie. « Ces moments de grâce, Ismaïl Bahri ne sait pas vraiment où il va les trouver. Il travaille à l’aveugle, tout en s’assurant une base. Il les fait advenir à force d’observation. Cela demande de la patience. Prendre le temps est nécessaire à l’obtention de résultats. Le travail se révèle de manière quasi photographique, par émulsion. Il a quelque chose d’extrêmement fragile, porte une sorte d’inquiétude. Il est toujours à la limite de disparaître ou de s’autodétruire », précise Guillaume Désanges.

Vue de l’exposition Des gestes à peine déposés dans un paysage agité d’Ismaïl Bahri à La Verrière, à Bruxelles, 2018.

Au mur, un dessin réalisé la semaine précédente sur un papier qui ne cache rien de ses fibres. Le trait les suit comme s’il surfait une vague, en sondait la moindre rugosité. « Comme s’il s’agissait de dessiner depuis l’intérieur même du papier, lui imposer une forme, poursuit l’artiste. Pour être franc, quand on a commencé à construire l’exposition, nous ne savions pas exactement ce que nous allions montrer. Tout s’est joué jusqu’à la dernière minute. » Pour produire cette écriture minimale, de nombreuses pièces ont été écartées, même celles jugées par l’artiste parmi les plus réussies. Des dessins notamment. Une percée horizontale laisse échapper la lumière de la verrière. En son point central, une forme diffuse s’esquisse. Un ballon trouvé et exposé par-delà la structure. Ce témoin d’un quotidien anonyme rend la zone de contact lumineuse moins fictionnelle, plus réelle. Une feuille de papier froissée entre en écho avec la vidéo Revers, qui montre des mains manipulant une page de magazine jusqu’à en transférer l’encre sur elles. Certains travaux exposés sont les documents d’un geste qui ont présidé à la réalisation d’une proposition. Est-ce important ces résonnances ? « Cela s’est fait organiquement. Il y a des éléments qui reviennent, qui repartent. Je n’envisage pas trop les choses en termes de pièces finies. Mais plutôt comme des éléments d’une construction beaucoup plus large. Certains pourraient réapparaître dans plusieurs années sous une autre forme. L’exposition vient montrer un moment du travail. Il n’y a pas de règles en fait. Certaines propositions sont éphémères et d’autres vont se développer. »

Geste #3, Ismaïl Bahri, 2018.

Et votre relation à l’art minimal ? « Je ne pense pas ainsi. Ce qui m’intéresse, c’est le rapport formel. Très souvent, j’essaie de croiser des phénomènes, un affect, et puis des formes, très géométriques. L’action de la mesure, de la précision, du point, du cube, est très importante parce qu’il n’est possible de récolter de petites vibrations que si on les structure autour de géométries fortes. » La lumière qui transcende, le vent qui dessine, le papier qui se métamorphose, l’eau qui bat comme un cœur… toutes ces matières vivantes servent une œuvre qui ne naît que de l’expérience. Que va-t-il se passer ? Comment les pièces vont-elles réagir ? Un objet. Un moment. Une lumière. Une sensation. Un visiteur. La discussion met au jour certaines petites hypothèses déposées par l’artiste, dont il ne sait encore rien. L’énergie de l’exposition varie tout au long de la journée et va diminuer à mesure que l’hiver arrive. Y aura-t-il du vent tous les jours ? « Parfois, on passe complètement à côté. Mais, c’est cette énergie-là qui m’intéresse », conclut Ismaïl Bahri. Toujours à la recherche d’un instant à venir.

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