L’ikebana vaudou de Stéphane Margolis

La galerie parisienne Iconoclastes accueille, jusqu’au 15 juin, les compositions aux accents sacrés de Stéphane Margolis, mi-florales mi-animales. Sous la forme d’installations éphémères et de grands tirages photographiques, l’artiste y explore le thème des abysses et témoigne, à travers l’exposition Terra Incognita, d’une nature sous-marine menacée de destruction avant même que nous en fussent dévoilés tous les secrets.

Stéphane Margolis
Photo de famille, Stéphane Margolis, 2014.

C’est à l’espace de création Red Bull Space*, à Paris, que nous avions découvert les compositions de l’artiste alliant fleurs et céramiques, érigées en totems surréalistes ou telles des personnages transgressifs immortalisés sur papier, prenant la pose, non sans une pointe d’humour, comme s’il s’agissait d’illustrer un album de famille en voie d’extinction. Car les œuvres de Stéphane Margolis ne sont jamais purement décoratives ; élégantes et drôles, insolentes ou solennelles, elles nous délivrent toujours un oracle. Dans l’une de ses compositions les plus zen, La clef des champs, l’artiste met par exemple en scène, l’amarante, « l’arme secrète de la nature, qui non seulement détruit les plantes OGM, mais qui pourrait bien se substituer à d’autres cultures comme le blé, car nécessitant moins d’eau, des terres moins riches et beaucoup moins de pesticides. » « Le fond de mon travail porte essentiellement sur le réchauffement climatique qui exacerbe l’invasion des plantes exotiques dans le monde, précise-t-il. C’est une aventure qui a commencé au siècle dernier avec les jardins d’acclimatation », transformant certaines cités européennes en hauts lieux de la botanique, comme Hyères, la ville aux sept mille palmiers où a grandi l’esthète.

A 42 ans, ce compositeur-né, formé pendant plus de quatre ans à l’ikebana (par un maître), prend l’art floral japonais très au sérieux, en utilisant ses codes pour nous raconter des histoires, de la même manière qu’il collectionnait des morceaux de tous les genres musicaux pour les assembler au cours d’une soirée lorsqu’il était encore DJ. « Ce qui est intéressant dans l’ikebana, reprend Stéphane Margolis, c’est que ce n’est pas seulement un art floral, mais toute une philosophie, à l’origine réservée aux hommes, qui créaient des bouquets avant de partir au combat. C’était une manière de poser leur esprit. Dans cette pratique très codifiée, on commence d’ailleurs par choisir l’endroit où l’on va placer le bouquet dans la pièce – ce que les japonais appelle le tokonoma. On sélectionne le vase, puis la branche ; ensuite viennent les fleurs… C’est un travail sur l’équilibre et l’harmonie qui apporte une présence bienfaisante dans la pièce et doit créer l’illusion que les branches et les fleurs ont poussé naturellement dans le vase. »

Stéphane Margolis
Danger des profondeurs, Stéphane Margolis, 2016.

Cependant, cet amoureux des plantes n’hésite pas, dans ses compositions, à les peindre ou à les maquiller « pour leur conférer un aspect encore plus toxique ou invasif, par le biais d’une couleur vive, agressive ou fluorescente, mais aussi pour le plaisir de mixer les matières et les techniques, ou ne serait-ce que pour faire un lien entre le vase et la plante ». « J’ai plutôt voulu faire de l’ikebana “vaudou”, jouer sur l’étrange, le fantastique, en portant une attention particulière au caractère graphique des espèces que j’utilise ou des vases, tels que les Vallauris, qui n’ont rien de “charmant” ou de “mignon”. » Dans sa première mise en scène photographique, en 2013, Stéphane Margolis a souhaité, par exemple, redonner ses lettres de noblesse au yucca – cette plante de concierge que plus personne ne remarque alors qu’elle fut l’attraction d’une des grandes expositions universelles du siècle dernier. La rosette aux feuilles dures apparaît alors sous la forme d’un postiche impérial coiffant, avec une certaine arrogance, un Vallauris à l’allure d’un général médaillé. Ces vases de grand-mères méridionales, que sont les Vallauris, l’ont séduit par leurs couleurs excessives et leur texture, qui donne du grain à la photographie, mais aussi pour leur rareté. Et de dresser le parallèle avec les coraux qu’il met en scène : « De la même façon, j’évoque leur disparition, liée au réchauffement dès lors que la mer dépasse les 35 degrés. »

Poursuivant la même idée de sculpture par le biais de la nature, l’artiste mène de front plusieurs projets, qu’il développe dans la durée, tels que la pétrification d’objets de consommation usuels, ou qu’il a chinés, et auxquels il confère une aura quasi sacrée en les conditionnant pendant plusieurs mois dans une grotte « pour que les eaux de ruissellement y abandonnent un dépôt calcaire, une empreinte du temps plus ou moins cristalline selon la température extérieure ». « J’aime faire le lien entre le corail, la pétrification ou la coquille d’œuf, que représente la matière calcaire », explique-t-il.

Stéphane Margolis
Créature abyssale, Stéphane Margolis, 2016.

Dans la cour de la galerie Iconoclastes, les installations éphémères et les grands tirages photographiques de Stéphane Margolis font référence à la disparition du corail et aux créatures de fiction qui pourraient évoluer dans les abysses. « L’homme est un conquistador cosmique narcisso-opportuniste, qui projette dans l’espace des messages de paix humaine destinés à des formes de vie inconnues, alors qu’il empoisonne les océans, sacrifiant par dizaines de milliers des espèces sans avoir eu le loisir de les répertorier. » Son œuvre n’est pourtant ni morbide ni défaitiste, car l’artiste empreint d’humour et de surréalisme a trouvé dans l’ikebana « cette façon simple de reconnecter les gens avec la nature et d’en faire quelque chose de fun et de sensuel, quand beaucoup d’entre nous ne savent même plus le nom des légumes, ni des plantes avec lesquels ils partagent leur vie. »

L’exposition Les vases communicants s’est tenue au Red Bull Space, 12 rue du Mail à Paris, du 27 janvier au 21 avril 2017. www.12mail.fr

 

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