La liberté responsable de Liu Bolin

Connu dans le monde entier pour ses performances et séries de photographies pour lesquelles il se fond dans le décor, Liu Bolin est également sculpteur et développe, depuis quelque temps, un travail de vidéo. Une pratique pluridisciplinaire que met en avant l’exposition Revealing Disappearance (Disparition révélatrice), présentée jusqu’au 28 octobre par la galerie Paris-Beijing (située rue de Turbigo dans le 3e arrondissement de la capitale), parallèlement à la rétrospective que lui consacre la Maison européenne de la photographie.

Vue de l’exposition Revealing Disappearance, Liu Bolin, 2017.

A travers les grandes baies vitrées de la galerie Paris-Beijing, un singulier tableau abstrait attire le regard ; couvrant tout un pan de mur, il est constitué de dizaines de carrés et de rectangles de différentes teintes de gris et de marron. A la curiosité esthétique suscitée succède rapidement l’étonnement déconcerté lorsqu’en s’approchant, le visiteur comprend qu’il s’agit non pas d’une toile monumentale, mais d’une installation composée de filtres à air automobile usagés, les nuances de couleur résultant d’une exposition, plus ou moins prolongée, à la pollution qui sévit à Beijing, où vit et travaille Liu Bolin. Cette entrée en matière sans détour fait écho à la dimension écologique du questionnement de l’artiste, ici au cœur du propos. Selon un processus développé depuis plus de dix ans et mêlant performance et photographie, le plasticien chinois disparaît tour à tour dans le lit pollué du Huang He (fleuve Jaune) – il a choisi plus précisément un endroit de la région du Shandong, où il a grandi, situé non loin de la côte et parsemé d’innombrables usines –, une montagne d’ordures collectées à Bangalore, en Inde, un mur d’écrans d’ordinateur obsolètes ou encore un rayonnage empli de bouteilles d’eau minérale. Parmi ses projets les plus récents, transcrits comme à chaque fois sous forme de photographies grand format – une dizaine sont accrochées aux cimaises de la galerie –, Liu Bolin a collaboré avec l’association Surfrider Foundation Europe, en juin dernier, pour se fondre dans des décors constitués de déchets plastiques récupérés sur les plages de la côte atlantique française (photo d’ouverture). « L’humanité est engagée dans un processus de développement que l’on qualifie de progrès, rappelle-t-il. Or, finalement, tous les problèmes actuels de la société sont la conséquence de cette évolution. Il y a là un lien de cause à effet et une contradiction dont il me semble nécessaire de prendre conscience : plus on se développe, plus il y a un impact sur notre environnement et plus, en réalité, celui-ci se dégrade. Les symptômes ne sont pas circonscrits à la Chine, ils sont communs au monde entier.* »

Municipal Waste, série Hiding in the City, Liu Bolin, 2014.
Water Crisis, série Hiding in the City, Liu Bolin.

Au-delà de joindre son cri silencieux aux voix de plus en plus nombreuses à donner l’alerte en matière d’écologie, le plasticien chinois explore plus largement à travers son travail la notion de l’aliénation de l’individu, dont la volonté, qu’elle soit soumise à une pression politique, économique, sociale ou culturelle, tend inéluctablement à s’effacer derrière une forme d’identité collective. Sans (re)prise de conscience individuelle, point de salut ni de liberté ; cette dernière étant pour lui essentiellement « une question de responsabilité vis-à-vis de soi-même et des autres ».

Yellow River, série Hiding in the City (n°97), Liu Bolin.

Né en 1973 à Binzhou, petite ville posée sur le fleuve Jaune, quelques dizaines de kilomètres avant qu’il ne se jette dans la mer sur la côte nord-ouest de la Chine, Liu Bolin raconte s’être intéressé à l’art dès son plus jeune âge. « Je dessinais beaucoup, j’étais plutôt bon, mais l’idée de devenir artiste n’existait pas en dehors du domaine du rêve. » Du fait de son talent, il est orienté, après le collège, vers des études artistiques. « Ma mère était très douée pour la peinture, mais ne l’exerçait que pour elle-même ; avec mon père, ils travaillaient pour la compagnie chargée de l’entretien du fleuve Jaune et du système d’irrigation attenant – chaque année, au début du printemps, il fallait notamment dégager les énormes blocs de glace charriés par les eaux depuis les montagnes du nord. Si ni l’un, ni l’autre ne voyaient d’un bon œil une quelconque vocation d’artiste – c’est partout pareil, la plupart des parents s’inquiètent de ce type de choix –, ils m’ont encouragé à devenir professeur. » Diplômé en 1995 de l’Institut des Arts de Shandong, situé à Jinan, il commence donc par enseigner durant quatre ans, avant de rejoindre les bancs de l’Académie centrale des beaux-arts de Beijing. Il en sort en 2001, fort d’un Master of Fine Art en sculpture. Progressivement, l’idée de développer plus avant une démarche personnelle fait son chemin. Le jeune homme mène ses recherches dans un quartier dévolu aux artistes, Suo Jia Cun, situé dans la banlieue de la capitale, jusqu’à ce que les ateliers soient tous rasés, en 2005, dans le cadre du réaménagement urbain lié à l’organisation des Jeux Olympiques de 2008 par la Chine. L’événement marque un tournant dans la vie de Liu Bolin et est à la source de la série Hiding in the City, qui le rendra célèbre, déclinée depuis de moult façons à travers le monde. La toute première performance/photographie, née d’une colère sourde et du besoin de protester, a ainsi pour cadre les ruines de son atelier et suit un scénario qui deviendra bientôt un protocole : une fois l’environnement choisi et le cadrage déterminé, l’artiste vient se placer au premier plan et, des heures durant, ses assistants peignent à même son corps de manière à le faire littéralement fondre dans le décor. « J’ai besoin de marcher et d’attendre qu’un lieu m’interpelle, m’invite à démontrer ou à dénoncer quelque chose. Je n’ai pas d’idée préconçue en tête. C’est la confrontation avec un environnement qui va initier le processus de création. »

The Winter Solstice (arrêt sur image vidéo), Liu Bolin, 2016.

Peu à peu, Liu Bolin convie d’autres personnes à participer à ses performances. Pour The Laid Off Workers (série Hiding in the City, 2006), par exemple, l’artiste a retrouvé six hommes et femmes, ayant été licenciés – comme des millions d’autres victimes des bouleversements économiques survenus en Chine – à la fin des années 1990, qui ont accepté de prendre la pose devant leur ancien lieu de travail ; sur le mur, un vieux slogan continue de clamer que « la force fondamentale menant notre cause principale vers l’avant est le parti communiste chinois ». De son côté, Cancer Village (série Target, 2014) met en scène la disparition, au beau milieu d’un champ, d’une vingtaine de villageois, dont des enfants, de sa région natale du Shandong en proie aux conséquences de la pollution industrielle ; à l’horizon se dessine les contours de l’usine chimique responsable de leur situation. « Ce travail engagé avec d’autres gens a fait naître, petit à petit, l’idée de les faire bouger et d’envisager autrement la performance grâce à la vidéo. » Au sous-sol de la galerie Paris-Beijing est ainsi montré pour la première fois à Paris Winter Solstice (2016), un film de 28 minutes dans lequel des danseurs, au départ « camouflés » dans un décor lugubre d’arbres dénudés émergeant du smog pékinois, évoluent sur une musique composée d’après le protocole Musical Erratum établi par de Marcel Duchamp en 1913. Alors que le titre fait référence à la fête traditionnelle du Solstice d’hiver, qui célèbre en Chine et en Extrême-Orient le retour des flux d’énergie positive associés au rallongement des jours, la chorégraphie s’inspire, nous dit-on, des mouvements que l’homme fait instinctivement avant de rendre son dernier souffle… En bas de l’image défilent (en chinois et en anglais) une suite de mots systématiquement précédés de la préposition for (pour ou à cause de) : for human, for history, for chaos, for creation, for helpless, for rule, for curious, for rotate, for courage (pour l’homme, pour l’histoire, pour le chaos, pour la création, par impuissance, à cause de la règle, par curiosité, pour changer, par courage), etc. « Je voulais évoquer toutes les raisons pour lesquelles on agit de telle ou telle manière au cours de l’existence, explique Liu Bolin. Chacun peut s’interroger. » Et s’approprier, peut-être, certains des éléments de réponses proposés.
Qu’il s’exprime à travers la sculpture, la performance, la photographie ou la vidéo – « Il y a une influence mutuelle entre la sculpture et le reste de ma pratique. Aller de l’un à l’autre est une manière de nourrir chaque processus créatif. » –, Liu Bolin n’a de cesse, depuis près de vingt ans, d’explorer « les interactions entre société et individus » comme sa « propre expérience de vie ». Loin de lui, cependant, le souhait de donner une quelconque leçon. « La façon dont la société reçoit mes œuvres et s’en empare, c’est elle que ça regarde. »

* Merci à Juliette Rocca pour sa traduction des propos en chinois de Liu Bolin.

Léa Belooussovitch, première invitée du PBProject

Vue de l’exposition Rémanences, Léa Belooussovitch, 2017.

Début septembre, un nouvel espace d’exposition (50 m2) dédié à la jeune création a été inauguré à la galerie Paris-Beijing. Six expositions, organisées sous forme de carte blanche, y seront présentées chaque année. Née à Paris en 1989 et installée aujourd’hui à Bruxelles, Léa Belooussovitch ouvre la programmation 2017. Elle y présente une série de dessins sur feutre. Face à la douceur émanant de ses grands formats colorés, le doute s’installe ; ici et là, le visiteur croit discerner une silhouette ou la forme d’un objet, sans bien savoir s’il n’est pas simplement le jouet de son imagination. De fait, l’artiste questionne, à travers son travail, le statut de l’image. Partant de photographies publiées dans la presse et témoignant de la violence du monde, elle suit invariablement le même protocole : après s’être concentrée sur l’une d’elles, s’en être imprégnée, elle entreprend de reproduire formes, couleurs et composition de la scène de mémoire, laissant la matière jouer avec les pigments. Intitulée Rémanences, l’exposition est à découvrir jusqu’au 28 octobre.

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