L’hospitalité illuminée

Alors que face à l’ampleur des flux migratoires actuels, camps et murs se multiplient, en Europe comme ailleurs, les initiatives citoyennes pour soutenir et accueillir les migrants n’ont jamais été aussi nombreuses, même si fragiles. Partant de ce constat, c’est une double proposition aussi foisonnante qu’enrichissante qu’ont construite ensemble le Musée national de l’histoire de l’immigration, à Paris, et le Musée d’art contemporain du Val-de-Marne (Mac Val), à Vitry-sur-Seine. Rythmée par la pensée et les mots des philosophes Fabienne Brugère et Guillaume Le Blanc – co-auteurs de La fin de l’hospitalité – et s’appuyant sur les collections des deux institutions, Persona grata – locution latine qui renvoie à une accréditation diplomatique comme à une personne bienvenue en un lieu ou milieu – réunit les toiles, sculptures, photographies, estampes, installations, vidéos et pièces de design de plus de 70 artistes qui interrogent l’hospitalité, dans son acception multiple – du point de vue de celui qui accueille comme de celui qui est accueilli –, ainsi que son antonyme, l’inhospitalité, notions elles-mêmes sous-tendues par des questions de frontière, d’altérité, de déplacement, d’errance, de pouvoir ou encore de résistance. Autant de sujets abordés par des œuvres ayant souvent un dénominateur commun métaphorique, allégorique, mais aussi engagé, politique, sans pour autant se défaire d’une part de poésie.

Le bateau Kriegsschatz, Sarkis, 1982-2005.

« Nous nous représentons l’hospitalité comme l’ouverture d’une porte pour laisser entrer un inconnu. Nous avons tort. L’hospitalité renvoie à la fragile trajectoire d’un cargo, navire ou barque qui fraie un chemin jusque dans les eaux territoriales d’une nation tiers. L’hospitalité est liquide, une âme s’écoule vers une autre âme, un corps prend un corps presque disparu entre ses bras et s’emploie à lui restituer une force vitale indispensable. L’hospitalité est alors un petit dispositif précaire. Elle naît de l’appel du large, engendré par l’urgence d’une détresse. » Ces propos extraits de l’un des textes signés Fabienne Brugère et Guillaume Le Blanc et ouvrant l’exposition Persona grata au Musée national de l’histoire de l’immigration soulignent combien, alors que dans l’Antiquité, elle était une pratique courante, l’hospitalité renvoie aujourd’hui à des problématiques socio-politiques complexes favorisant, souvent, sa transmutation en inhospitalité, l’hôte faisant figure d’étranger indésirable. Au palais de la Porte Dorée, le parcours est divisé en cinq chapitres : « Appels d’urgence », « Désenchantement », « La main(dé)tendue », « Should I stay or should I go » et « Désirs d’horizons ». De la quête d’un eldorado, pays chimérique ne pouvant prendre corps que si l’hospitalité est au rendez-vous, aux enjeux du vivre ensemble, l’hospitalité n’ayant alors plus lieu d’être, en passant par les innombrables difficultés, mais aussi les rencontres fructueuses, porteuses d’espoir et les gestes d’accueil qui parsèment un trajet migratoire, la proposition multiforme se veut à la fois source de réflexion, d’échanges et de débat. « Nous avons essayé de tisser des correspondances entre les textes des philosophes et ces chapitres ainsi qu’entre les œuvres elles-mêmes, explique Isabelle Renard, co-commissaire de l’exposition avec Anne-Laure Flacelière. Avec un fil conducteur assez fort qui est celui de la mer, cette mer aussi bien frontière que passage, qui tue mais est aussi ligne d’horizon et d’espérance. »

Koropa (arrêt sur image vidéo), Laura Henno, 2016.

Citons sur ce thème, pêle-mêle, l’installation du Turc Sarkis (Le bateau Kriegsschatz), les pièces du Chilien Enrique Ramirez (deux vidéos, La Casa et La Gravedad et une installation, N°3 – Voile migrante), de Zineb Sedira (Middlesea), Dominique Blais (Light House) ou encore Laura Henno, dont le (magnifique) premier court métrage a été tourné sur une barque de passeur navigant entre les Comores et Mayotte (Koropa). Pour sa toile Zode IV, Eva Nielsen confie pour sa part s’être inspirée d’un poème d’Apollinaire, Le voyageur : « Il y a cette phrase qui revient : “Ouvrez cette porte où je frappe en pleurant”. Ce qui m’intéressait, c’est la notion de parcours ; la quête, le trajet qu’on effectue, qu’il soit physique ou mental, avec l’idée d’aller voir ce qui peut se passer de l’autre côté. La mer est pour moi la percée ultime, l’une des rares expériences d’horizon total. » « La mer n’est pas que récif, elle est aussi récit, récital, récitation, écrivent encore Fabienne Brugère et Guillaume Le Blanc. De toutes les voix déclarées perdues, déclarées vaincues. Par elles, l’utopie politique reprend corps. Redonner forme à cette utopie, c’est accepter que la politique ne soit pas une guerre de tous contre quelques-uns mais un art des individus. Il nous faut réinventer une politique de la bienveillance en laquelle chacune, chacun peut dire à voix haute : que faites-vous de moi ? »

U.N. Camouflage (détail), Société Réaliste, 2012.

Trait d’union entre les deux espaces où est présentée Persona grata, les drapeaux du collectif français Société Réaliste s’élèvent devant le Musée de l’histoire nationale l’immigration comme sur le toit et le parvis du Mac Val. La série U.N. Camouflage, partiellement montrée, est composée de 193 drapeaux évoquant les états membres de l’Onu, qui arborent chacun un motif de camouflage militaire aux couleurs d’un pays. Si elle renvoie aux guerres toujours en cours comme aux échecs de l’organisation, elle vient aussi mettre à bas la notion de frontière pour faire du monde un vaste territoire de libre circulation des personnes. C’est dans le même esprit qu’Ingrid Jurzak, commissaire d’exposition du pan vitriot du projet, a conçu le cheminement du visiteur. « L’exposition n’est pas séquencée en chapitres, mais abrite de grands ensembles qui s’intéressent tour à tour aux fondements de la question de l’hospitalité, aux mouvements de population et aux souvenirs engendrés, aux structures d’accueil et d’hébergement, ainsi qu’aux tensions naturelles, d’humain à humain, qui nous fondent, en tant que communauté. » En filigrane apparaît un autre fondement de notre humanité : son intrinsèque mobilité.

Rainbow, Mircea Cantor, 2010.

« Tout au long de l’exposition, j’ai choisi de présenter des œuvres qui ne racontent pas forcément ce qu’est l’hospitalité, ce qu’elle devrait être ou ce qu’elle n’est pas, mais qui sont des symboles forts d’ouverture, de fermeture, de résistance, de liberté, de renonciation ou encore de courage », poursuit Ingrid Jurzak. Parmi elles, cet arc-en-ciel dessiné sur une plaque de verre avec les empreintes de ses doigts par Mircea Cantor (Rainbow) représente à la fois une arche, une invitation à pénétrer, à traverser, pourtant rendue impossible par le mur transparent, et évoque les dispositifs policiers de biométrie permettant le contrôle de l’individu, les couleurs joyeuses de l’arc-en-ciel contrastant avec le motif de fil barbelé qui les arborent.
Si plusieurs des artistes invités s’appuient sur leur expérience personnelle du déplacement, voire de l’exil, pour explorer le sujet – Alina et Jeff Bliumis, Latifa Echakhch, Lahouari Mohammed Bakir, Kimsooja ou encore Ghazel, pour ne citer qu’eux –, d’autres se livrent à un travail quasi-documentaire, telle la plasticienne lituanienne Esther Shalev-Gerz qui, à travers une série photographique First Generation, recueille le témoignage d’une trentaine d’habitants de la petite ville suédoise de Botkyrka, tous originaires d’ailleurs, en leur posant quatre questions récurrentes : Qu’avez-vous perdu ? Qu’avez-vous trouvé ? Qu’avez-vous reçu ? Qu’avez-vous donné ? Car l’hospitalité se nourrit de réciprocité. Bruno Serralongue a passé de longs moments dans la Jungle de Calais, s’intéressant notamment aux traces laissées par les migrants y séjournant ; Mathieu Pernot a mené tout un travail auprès d’un groupe de réfugiés afghans rencontré dans Paris. A la fois belles et terribles, leurs images respectives provoquent un sentiment troublant, né sans doute de leur faculté à révéler des corps et leurs destins à travers leur absence, leur mise en retrait.

Untitled (Lamp prototype), Pierre Huygue, Philippe Parreno, M/M, 2001.

A l’étage du Mac Val, le parcours adopte une tonalité plus métaphorique, voire humoristique. Parmi les œuvres réunies, une vidéo de Bertille Bak (Transports à dos d’hommes) met en scène une communauté rom, installée à l’époque du tournage (2012) à Ivry-sur-Seine, avec la légèreté et le décalage dont l’artiste est coutumière, tout en pointant les commentaires péjoratifs et autres points de vue désobligeant dont ils sont souvent la cible. Dans un tout autre registre, Pierre Huygue, Philippe Parreno et le studio M/M cosignent un prototype de siège-luminaire (réalisé au Cirva, à Marseille, en 2001). Un fauteuil percé de six assises est surmonté d’une quinzaine de globes de verre reliés par des fils. A l’intérieur des formes rose pâle, tordues, évoquent une vie organique. « Cela raconte une histoire de vie qui ne s’illumine que quand elle est reliée, élément par élément, analyse Ingrid Jurzak. Ces éléments disparates n’ayant de sens que par cette relation. » Une jolie métaphore du vivre ensemble, étape logique, une fois celle de l’accueil franchie, qui n’en nécessite pas moins des gestes de réciprocité et d’attention à l’autre.
« Persona grata est une exposition cri du cœur, résument d’une même voix Alexia Fabre et Hélène Orain, respectivement conservatrice en chef du Mac Val et directrice du Musée national de l’histoire de l’immigration, celui des artistes contemporains face à l’exclusion de l’Autre. C’est une exposition pour agiter les consciences. » Qui vient élargir, aussi, le champ des possibles.

Le goût des autres de Melanie Manchot

Dance (All Night, London), Melanie Manchot, 2017.

Parallèlement au projet Persona grata, le Mac Val accueille une exposition monographique d’envergure consacrée à l’Allemande Melanie Manchot. Elle réunit une dizaine de projets vidéographiques réalisés ces vingt dernières années qui, tous, témoignent « d’une réflexion aiguë sur les relations entre l’individu et le collectif », pour reprendre les mots de son commissaire Franck Lamy. A travers sa pratique, Melanie Manchot met en place des situations, des dispositifs destinés à produire des images : pour The Dream Collector (Mexico City), par exemple, l’artiste a filmé des personnes endormies dans des parcs publics de la capitale mexicaine avant de les inviter, à leur réveil, à se souvenir de leurs rêves ; Security dresse le portrait silencieux et singulier de sept agents de sécurité de boîte de nuit à Ibiza, invités à se défaire de leurs vêtements de travail et à rester seuls, nus, face à la caméra aussi longtemps qu’ils le peuvent ; Dance (All Night, London) est un spectacle de danse collective mis en scène au cœur de la capitale britannique, sur la bien nommée place Exchange Square. « Le titre de l’exposition, Open Ended Now, est emprunté au philosophe russe Mikhaïl Bakhtine, qui a utilisé ces termes pour développer ses idées sur la temporalité, précise Melanie Manchot. Pour lui, le moment présent est toujours ouvert à la fois vers le passé et le futur. Cela évoque aussi des questions d’espace. » Une scénographie résolument ouverte permet au public d’appréhender les œuvres de différentes manières, voire de les faire converser entre elles. « Chaque œuvre a son propre espace, il y a des matériaux, des sols différents et, en même temps, il y a une forme de perméabilité d’une œuvre à l’autre. Cette notion de dialogue entre elles est récurrente. » Pendant le temps de l’exposition, l’artiste développe un nouveau projet : The Casting. Des auditions, ouvertes au public et lors desquelles les candidats sont invités à venir présenter « le rôle de leur vie », seront suivies d’un temps de tournage, avec la complicité scénaristique de l’écrivaine Hélèna Villovitch, du 19 au 24 février. Les prochaines auditions auront lieu les samedi 5 et dimanche 6 janvier ainsi que les samedi 2 et dimanche 3 février. Renseignements et inscriptions auprès de casting@macval.fr.

Contacts

Persona grata, l’art contemporain interroge l’hospitalité, jusqu’au 20 janvier au Musée de l’histoire de l’immigration, à Paris, et au Mac Val, à Vitry-sur-Seine. Un site spécifique est consacré à l’exposition : http://personagrata.museum.
Open Ended Now, jusqu’au 24 février au Mac Val, à Vitry-sur-Seine.

Crédits photos

Image d‘ouverture : Persona grata, 2016 © Lahouari Mohammed Bakir, photo Aurélien Mole, ADAGP – Le bateau Kriegsschatz © Sarkis, photo S. Deman – Koropa © Laura Henno – U.N. Camouflage © Société Réaliste, photo S. Deman, ADAGP – Rainbow © Mircea Cantor, photo S. Deman – Untitled (Lamp prototype) © Pierre Huygue, Philippe Parreno, M/M, photo S. Deman – Dance (All Night, London) © Melanie Manchot, photo S. Deman