L’hommage à Bachelard de Sandrine Thiébaud-Mathieu

Alors que la frénésie des foires parisiennes se dissipe, le Salon des Réalités Nouvelles, dont la 72e édition s’étire jusqu’au dimanche 28 octobre au Parc floral de Paris, nous invite à d’imaginaires déambulations. Plus de quatre cents œuvres – peintures, sculptures, gravures, dessins ou photographies – sont présentées cette année aux incontournables rencontres de l’abstraction : aux côtés des Paysages Extrasolaires du groupe Labofactory, célébrant dans un dialogue art-science les vibrations visuelles et sonores d’un Soleil irrésolu face aux Exoplanètes récemment apparues, un coup de projecteur est donné à sept artistes californiens, de même qu’aux étoiles montantes de l’Ecole nationale supérieure d’art de Bourges dans un focus proposé par l’artiste et enseignant Didier Mencoboni. Si, depuis 1946, le salon des Réalités Nouvelles est entièrement organisé par des artistes, ceux-ci se demanderont, lors d’une conférence programmée samedi 27 octobre (de 15h à 17h), si une intelligence artificielle, en tant que secrétaire des RN, est possible voire souhaitable ? Pour l’heure, aucune IA n’a cependant influencé notre coup de cœur du salon, attribué lors d’un prix remis sans hésitation, le 20 octobre dernier, à Sandrine Thiébaud-Mathieu pour sa sculpture Matière d’imagination pour pétrisseur paresseux (notre photo ci-dessus), réalisée en 2018.

Matière d’imagination pour pétrisseur paresseux (détail), Sandrine Thiébaud-Mathieu, 2018.

C’est d’abord sa forme posée sur un socle qui attire notre attention, entre cocon et météorite, mue et coquille d’huître géante, d’un blanc calcaire irisé, scintillant discrètement, comme si une vie en émanait. On a envie de la toucher, on ne sait trop si elle est dense ou légère. De près, la chose évoque une cartographie dont les traits dessinés sont des épingles aux têtes enfouies dans un drap de coton pour ne laisser apparaître, à la surface, que des fils d’argent qui cintrent la matière et lui donnent volumes, aspérités et allure de roche, de coquillage ou encore d’un nuage tombé du ciel…
Sandrine Thiébaud-Mathieu venait tout juste d’installer son œuvre, lorsque nous l’avons rencontrée : « J’expose au salon depuis 2000. J’y suis entrée comme peintre, j’ai touché un peu à tout et je suis arrivée au tissu et aux épingles, par filiation pourrais-je dire, puisque je viens de Troyes, pays des tissus, et de la bonneterie. » Aux Beaux-Arts de sa ville natale, où elle s’était présentée à l’âge de douze ans avec le désir de travailler le volume, on lui avait dit qu’elle était trop jeune pour la sculpture. L’artiste a donc appréhendé différents techniques et matériaux, pour beaucoup picturaux, avant de revenir à la sculpture en 2003 : « J’étais alors dans la figuration, se souvient-elle. Au salon de Montrouge, j’ai exposé un veau à l’échelle un, suspendu. A partir de ce moment, le textile, les assemblages de matériaux, ne m’ont plus quittée ; mais je ne veux pas choisir. Aujourd’hui, je fais des allers et retours avec la peinture. Ici, au Salon des Réalités Nouvelles, mon premier travail était un véritable tableau d’épingles, sur un châssis ; et puis, je me suis rendue compte que ce type de tissu prenait des formes en fonction des épingles, des rythmes et de la densité qu’on lui insufflait, alors j’ai quitté le châssis. J’ai pensé accrocher cette pièce (Matière d’imagination pour pétrisseur paresseux) au mur mais, sur ce socle, je peux changer sa position et elle va prendre une toute autre forme. » Si le coton brut, d’un blanc écru, est sa matière de prédilection, elle n’aime rien tant qu’expérimenter et emprunter des chemins de traverse. « Parfois, je mélange du tissu ajouré, comme pour la pièce que l’on peut voir dans les petits formats exposés à l’entrée du salon, ce qui me permet d’obtenir des nuances. Pour d’autres pièces encore, je brode d’abord le tissu, comme on ferait une esquisse, pour créer un fil conducteur dans lequel interviennent mes épingles pour donner du rythme, tels des coups de crayons créant ainsi des espaces, des sous-espaces et du volume. A présent, j’ai aussi envie de passer à la couleur. »

Exploration couleur (détail), Sandrine Thiébaud-Mathieu.

« C’est un travail de dingue ! », s’aventure une visiteuse du salon en s’arrêtant devant l’œuvre de Sandrine Thiébaud-Mathieu. « Mais nous sommes tous un peu dingues ici, lui répond l’artiste avec douceur. Il y a en effet dans ce travail quelque chose de très répétitif, qui m’emmène dans un endroit où je ne suis là que pour moi, que pour ma pièce, et qui relève de la paresse. D’où ce titre emprunté à Gaston Bachelard. » « Les nuages sont une matière d’imagination pour un pétrisseur paresseux. On les rêve comme une ouate légère qui se travaillerait elle-même », écrivait le philosophe des sciences et poète* en 1943 dans L’air des songes, Essai sur l’imagination du mouvement.
Tiraillée entre « le faire » et donner une visibilité à son travail, l’artiste n’a pas encore de galerie. Elle consacre deux jours par semaine à son art et enseigne aussi la peinture et le modelage à l’atelier d’arts plastiques du comité d’entreprise de la RATP, une activité « très riche » en termes d’échanges et de rencontres, puisqu’elle y côtoie une soixantaine de personnes par semaine. « Le salon des Réalités Nouvelles me donne une certaine visibilité et le sentiment d’une filiation. Cette année, les sculpteurs m’ont acceptée avec eux et je me sens bien dans l’abstraction ; mais pas comme les arts construits peuvent l’être, plutôt avec une sensibilité naturaliste, en tout cas bien ancrée dans le réel : j’évolue dans des univers rattachés à l’air, à l’eau, au minéral, d’où cette connivence avec Bachelard ! »
« J’ai souvent fait des emprunts aux écrivains et je chéris la phénoménologie, les écrits de Bachelard, de Marc Le Bot, et ceux d’Henri Maldiney qui m’autorisent à pouvoir dire sans crainte que je laisse les choses advenir
, confie encore Sandrine Thiébaud-Mathieu en évoquant sa méthodologie. Je ne sais pourquoi je les fais, mais je les fais. Je sais de ce savoir autre que je dois les faire, qu’elles doivent venir. Elles prennent pour cela différentes formes, réclament différentes techniques. Peinture, modelage, sculpture textile, installation, collage, photographie sont pour moi autant de moyens pour laisser les choses avoir lieu comme elles semblent le vouloir, incarnées “à mesure” “sur mesure”. »

* Gaston Bachelard est né en 1884 et mort en 1962.

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