L’expo invisible de Quentin Garel au Muséum d’histoire naturelle

Felix, Quentin Garel.

Diplômé des Beaux-Arts de Paris en 1998, à l’âge de 22 ans, passionné d’ethnologie, Quentin Garel explore, à travers sa pratique de la sculpture – il travaille essentiellement le bois, le bronze et la fonte de fer –, les notions de trophée animal et de vestige paléontologique, notamment. Une douzaine de ses œuvres sont actuellement disséminées dans la Galerie de Paléontologie et d’Anatomie comparée du Muséum national d’histoire naturelle et dans les allées du Jardin des Plantes, à Paris. Intitulée Le Magicien d’Os, l’exposition est l’occasion d’un surprenant et fascinant dialogue entre son bestiaire fantastique, ses pièces souvent monumentales, et les squelettes des collections de l’institution. Entretien.

ArtsHebdoMédias. – Pourquoi avoir intitulé l’exposition Le Magicien d’Os ?

Phoenicopterus, Quentin Garel.
Phoenicopterus, Quentin Garel.

Quentin Garel. – Il y a un jeu de mots qui se réfère au Magicien d’Oz. Cependant, c’est un titre né d’une contrainte plutôt que d’une idée précise : il faut forcément trouver quelque chose qui n’a pas déjà été pris… Mais il me convient bien. Il reprend l’idée d’une expo invisible : mes sculptures sont disposées dans un lieu gigantesque et, pourtant, elles s’y intègrent bien ; elles dialoguent avec les spécimens exposés. Parfois, certains visiteurs ne les remarquent même pas ! C’est ce que j’appelle une forme de disparition, de camouflage.

Pouvez-vous préciser ce concept d’exposition invisible ?

Mon but n’est pas d’attirer le regard, mais de perturber le visiteur, de le déranger dans sa visite. C’est le cas avec la sculpture Felix, par exemple : cette tête de chat comporte une partie en bois qui ne pèse pas plus de 40 kilos, contrairement à son support, un pied de dentiste qui en pèse près d’une centaine. Ses dents sont en terre cuite émaillée. C’est une exposition invisible dans le sens où les matières que j’utilise et celles qui sont organiques se ressemblent, voire se confondent.

La galerie qui accueille vos pièces fait-elle figure de lieu idéal ?

Cachalorca (détail), Quentin Garel.
Cachalorca (détail), Quentin Garel.

Oui et non, même si j’avoue que j’en rêvais depuis longtemps ! L’exposition découle d’une rencontre avec une personne du musée. Il y a quelques années, nous avions imaginé un agencement autour de la galerie. Une forme d’alchimie entre art et sciences. Cela a été l’occasion de concevoir une mise en scène « millimétrique », parce que chaque pièce a été conçue pour ce lieu. Pour un tel projet, trouver un autre lieu n’aurait d’ailleurs pas été évident. Encore une fois, il ne s’agit pas de rivaliser avec la nature, mais de s’y fondre. A chaque fois que je viens, je ne m’en remets pas. Je n’arrête pas de m’en nourrir !

Les vestiges paléontologiques sont l’une de vos sources d’inspiration. Quelles sont les autres ?

Internet, mais aussi la lecture : j’ai accumulé un certain nombre de livres sur les ossements, ainsi que sur la sculpture africaine et égyptienne. Je m’appuie beaucoup sur le dessin également. Les croquis sont une étape pour passer au volume ; je les déforme ensuite, anamorphosant le plus souvent les choses pour les besoins des lieux.

Qu’est-ce qui préside au choix d’un matériau ?

Vertebrata, Quentin Garel.
Vertebrata, Quentin Garel.

C’est une question de morphologie, de représentation de la peau. Certains animaux sont faciles à sculpter, comme le rhinocéros, avec ses plis, le gorille, le singe ou l’éléphant… Quant aux crânes, on peut les représenter dans le bois, pour refléter les courbes ou la porosité des os ; ceux qui sont en chair se façonnent avec le cuir. S’il y a un jeu fort entre le matériau et le sujet, ça fonctionne. C’est pour cela que je cherche des animaux faciles à reproduire avec mes matières. Aujourd’hui, j’utilise aussi de la terre cuite émaillée ; l’immense vertèbre présentée au Muséum d’histoire naturelle est pour sa part en polystyrène. Je fais des mélanges, des agencements de façon à complexifier mon travail.

Visez-vous la perfection ?

Lorsqu’on réalise une sculpture et qu’on s’éloigne pour la regarder, on est content un temps… avant que l’on ne s’aperçoive de ses erreurs. Et qu’on cherche à en faire une autre encore meilleure. Je dirais plutôt que je suis un insatisfait. Je ne cherche pas un idéal de perfection, mais des idées de déclinaison. Je veux varier mes modèles. C’est dans cette optique que je travaille également, depuis quinze ans, avec des paysagistes, des architectes ou des ingénieurs que je rencontre régulièrement. Ça me change de mes huit heures quotidiennes en atelier !

Quelles sont les différentes étapes de conception de vos œuvres ?

Bosferatu, Quentin Garel.
Bosferatu, Quentin Garel.

Le point de départ, c’est le dessin. Ensuite, je vais à la scierie pour récupérer des chutes de bois et des planches. De la charpente ou du bois de sapin avec une veine très marquée, par exemple. Puis, j’entreprends un travail à la tronçonneuse, la perceuse ou la meuleuse. Une fois que les pièces sont terminées, je les brûle au chalumeau. Et toutes les traces d’outils s’effacent. Ce n’est que lorsque je brosse la pellicule de charbon que j’obtiens un effet de bois flotté. Ça le stratifie, lui donne une texture sableuse. Puis vient la phase de patine. Elle donne un aspect « érodé par le temps » aux objets, un peu comme le fait l’oxydation du bronze. Enfin, il y a une étape de ponçage à la cire d’abeille, pour créer des ombres sur les becs notamment.

Qu’est-ce que le marcottage que vous évoquez parfois ?

Il s’agit d’un travail de moulage. Le marcottage, c’est tout simplement l’empreinte. Lorsqu’ils sont terminés, je donne mes objets au fondeur. Les pièces peuvent alors être moulées dans le bronze en éditions limitées.

Avez-vous un type d’animal ou une pièce préféré(e) ?

Megalornithos, Quentin Garel.
Megalornithos, Quentin Garel.

Je suis toujours aussi stupéfait par les crânes d’oiseaux, qui sont d’une précision diabolique. Ils sont un hymne à la vie, à l’intelligence de la nature. Je suis également fasciné par les squelettes des animaux qui volent : c’est sophistiqué, calcaire, osseux. Ils me font penser à l’architecture, aux recherches de Vinci, mais aussi aux vanités, à la peinture flamande, à la littérature… On n’est jamais au bout de nos surprises avec la nature !

Quel retour avez-vous du public ?

La réaction du public est plutôt bonne. Les gens sont cependant très perturbés : ils ne comprennent pas vraiment à quoi ils ont à faire. Du bois froid ? Du bronze ? Ils me demandent si je ramasse du bois flotté directement en bord de mer. Ils confondent les matières. Bizarrement, ils ne trouvent pas cela morbide, mais font le rapprochement avec l’univers des masques.

Au tout début, vos travaux étaient satyriques. Est-ce encore le cas aujourd’hui ?

Gigantodobenus, Quentin Garel.
Gigantodobenus, Quentin Garel.

Cette dimension est moins présente qu’il y a une quinzaine d’années. Je m’étais dit que j’allais faire des trophées de chasse avec des animaux domestiques, pour imager la tristesse de l’orgueil humain et les différences sociales. J’avais alors travaillé sur des poules ou des cochons, considérant que le chasseur des temps modernes évoluait dans les supermarchés, sa barquette de viande sous le bras. Il y avait là quelque chose de drôle et d’abstrait, mais aujourd’hui, ce n’est plus tellement ma visée.

Où se trouve votre « antre » ?

J’en ai deux. L’un est à Paris, l’autre en Normandie, là où je fais du bruit et de la poussière ! A Paris, c’est davantage le dessin et les rencontres ; et c’est là que je vis principalement.

Votre passion pour le monde animal se poursuit-il hors de la sculpture ?

Non. Justement, j’essaie d’échapper à l’animal le soir ! En faisant un peu de musique, notamment…

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