L’expérience de l’avenir avec Eduardo Kac

Eduardo KAC

De ses installations interactives sur la Toile à sa pratique de l’art transgénique, en passant par des explorations holographiques ou olfactives, Eduardo Kac développe depuis plus de trente ans un travail tout entier tourné vers le vécu et le vivant, où la science s’entremêle à la poésie, au signe, voire à l’étrange pour donner vie à des mutations esthétiques interrogeant pêle-mêle les notions d’identité, de communication, de médiation ou encore de responsabilité. En 2007, l’artiste d’origine brésilienne publiait le manifeste de la Space Poetry, « une poésie conçue, faite pour et vécue dans un contexte de microgravité ou de gravité nulle, (qui) exige et explore l’apesanteur comme medium d’écriture ». Dix ans plus tard, Télescope intérieur devient la première œuvre jamais réalisée dans l’espace, ce grâce à la complicité du spationaute français Thomas Pesquet. Un film d’artiste et un documentaire sur le sujet sont présentés en avant-première ce week-end à Paris, à l’occasion du Festival Sidération organisé par l’Observatoire de l’Espace, le laboratoire arts-sciences du Centre national d’études spatiales.

Eduardo Kac et Thomas Pesquet au Centre d’entraînement de l’ESA à Cologne, en mars 2016.
Eduardo Kac et Thomas Pesquet au Centre d’entraînement de l’ESA à Cologne, en mars 2016.

Le 18 février dernier, à bord de la Station spatiale internationale qu’il avait rejoint en novembre 2016 pour une mission de six mois, Thomas Pesquet a mis en œuvre le poème spatial Télescope intérieur (photo ci-dessus), selon un protocole spécifiquement établi par Eduardo Kac. Deux feuilles de papier et une paire de ciseaux lui étaient nécessaires ; trois éléments qu’il a pu se procurer facilement à bord du module Colombus, le laboratoire européen de l’ISS. Le spationaute a ensuite procédé au découpage de l’une des feuilles, de manière à ce qu’elle forme un M avec en son centre une trouée circulaire, représentant la lettre O ; dans l’ouverture est venue s’insérer l’autre rectangle de papier transformé en cylindre, celui-ci évoquant la lettre I, le O (en ses deux extrémités) ou encore une lunette d’observation. « L’ensemble est à la fois une image et un mot, explique Eduardo Kac*, la forme variant selon les points de vue. » Observée sous un certain angle, Télescope intérieur dessine en effet le mot « Moi », à interpréter dans un sens collectif, tandis que depuis un autre, elle évoque une silhouette humaine et un bout de cordon ombilical sectionné, métaphore de notre libération des limites imposées par la gravitation. Il est question d’observation, de réflexion, liées à notre rapport au monde comme à celui relatif à notre place dans l’univers, questionnement central dans la démarche du plasticien. « En tant qu’artiste et poète, je m’intéresse à la matérialité de la réalité, au fait d’intervenir dans cette réalité. Une forme d’intervention poétique, sans métaphore, ni mythologie. Le bout de papier fait partie de l’ensemble, tout comme l’espace ; sans l’apesanteur, ça n’aurait aucun sens – sur Terre, ça tombe, c’est ridicule ! –, elle n’est possible que dans ce contexte. Le mot et l’image, le papier et la tridimensionnalité, la performance et le poème… c’est une totalité. »

Côté scientifique, la réalisation de l’œuvre fait partie intégrante de la mission Proxima, confiée par l’Agence Spatiale Européenne à Thomas Pesquet. « Il y a déjà eu des œuvres d’art amenée dans l’espace, rappelait le spationaute depuis le centre d’entraînement de l’ESA à Cologne, en mars 2016. Mais c’est la première fois qu’une œuvre est réalisée dans l’espace et vraiment pensée pour ce milieu-là. J’espère que ça va ouvrir vers d’autres possibilités artistiques ; il y en a plein qu’on a à peine commencé à explorer. C’est un premier petit pas pour l’homme et, peut-être, un grand pas pour l’art. J’espère ! »

Dessin extrait du livre Space Poetry, Eduardo Kac, 2016.
Dessin extrait du livre Space Poetry, Eduardo Kac, 2016.

Pour Eduardo Kac, Télescope intérieur est la concrétisation d’un projet au long cours, qui s’appuie sur une recherche menée depuis les années 1980 et sur une collaboration avec le Cnes entreprise il y a dix ans. « En 2006, j’ai vécu pendant un an à Paris, explique-t-il. C’est dans ce contexte que j’ai rencontré Gérard Azoulay, directeur de l’Observatoire de l’Espace. Il connaissait mon travail, on a entamé un dialogue. » Au départ, l’idée est de prévoir un vol parabolique. Les discussions se poursuivent sur le sujet trois années durant. Car si le laboratoire arts-sciences du Cnes organise régulièrement ce type de vol à destination des créateurs de toutes disciplines, l’œuvre imaginée à l’époque par Eduardo Kac ne saurait se contenter de voler : « Il fallait l’avion entier ! Et ce n’est pas si simple que ça. » En 2009, Thomas Pesquet est retenu pour la future mission Proxima. Le dialogue s’engage alors sur une autre piste. En 2011, la revue Espace(s) publie le poème initialement conçu pour l’avion. « Cela évoquait le manche, l’idée étant de créer une syntaxe vectorielle, se souvient Eduardo Kac. Surtout, c’était la première fois que paraissait un entretien sur l’aspect spatial de mon travail. » Un tournant qui va faciliter le passage d’un projet à l’autre. L’artiste imagine Télescope intérieur en 2014. L’année suivante, il monte un dossier avec l’appui du Cnes à destination de l’ESA : « J’avais fait une cinquantaine de dessins dans lesquels on voyait un être humain flotter avec le poème. Il s’agissait de variations autour des positions du corps. On les a glissés à l’intérieur du dossier, avec un ensemble de photos et un mode d’emploi. » Le retour est positif.

La première rencontre avec Thomas Pesquet a lieu en 2015 au Salon du Bourget. « J’ai fabriqué le poème devant lui, lui ai expliqué combien l’œuvre engageait le corps entier ; il a compris tout de suite qu’elle était conçue pour l’apesanteur, que les forces isotropiques feraient tenir cette architecture fragile. » Les deux hommes se revoient en mars 2016 à Cologne, en Allemagne, au Centre européen des spationautes, afin de préciser le protocole de la performance effectuée le 18 février 2017 et ayant réalisé le « rêve de toujours » de l’artiste : s’affranchir des contraintes de la gravité. « Ce “moi”, il est universel, c’est nous tous. C’est une façon poétique de dire que nous sommes là, nous éloignant de la Terre, pour faire de l’espace notre nouvelle maison. »

Télescope intérieur (recherche au sol), Eduardo Kac.
Télescope intérieur (recherche au sol), Eduardo Kac, 2014.
Eduardo KAC
Télescope intérieur flottant dans la Station spatiale internationale le 18 février 2017.

Quand il a commencé à faire de la poésie numérique, au début des années 1980, Eduardo Kac se souvient d’avoir eu beaucoup de mal à faire comprendre à ses « collègues peintres » qu’il participait aux prémices d’une culture inédite. « Aujourd’hui, la poésie numérique est partout, elle fait l’objet de doctorats, de livres, etc., souligne-t-il, on ne peut tout simplement pas séparer culture tout court et culture numérique. C’est pour cela que j’ai écrit un manifeste : pour aider les gens à comprendre que si, à un moment donné, les choses sont ainsi, dans 50 ans, elles seront différentes. D’une certaine façon, mon travail a toujours essayé de donner, aujourd’hui, une vraie expérience de l’avenir. Je ne parle pas de métaphore, mais de vécu, à travers une odeur, une sensation tactile, quelque chose qu’on voit… Thomas Pesquet évoque Télescope intérieur en parlant d’un grand pas pour l’art. J’espère que ça sera un pas pour une nouvelle culture. »

* Propos recueillis le 26 novembre 2016, à l’occasion d’une lecture donnée par Eduardo Kac de son ouvrage Space Poetry, à la librairie Librairie Michèle Ignazi à Paris. Space Poetry est un livre d’artiste réalisé « pour célébrer » le vol de Thomas Pesquet entrepris le 17 novembre depuis Baïkonour, au Kazakhstan, vers la Station spatiale internationale.

Les futurs rêvés de Sidération

Affiche du festival Sidération 2017.
Affiche du festival Sidération 2017.

Se définissant comme le festival des imaginaires spatiaux, qu’il explore depuis 2011 à travers les relations entretenues par les sciences avec le spectacle vivant, la littérature et les arts visuels, Sidération propose cette année, dès le vendredi 24 mars et jusqu’au dimanche 26 mars, de questionner plus particulièrement notre capacité à habiter l’espace, que ce soit dans une dimension poétique, domestique ou utopique. Le thème donne lieu à une exposition collective – dans le cadre de laquelle seront montrés un film tourné par Eduardo Kac lors la performance de Thomas Pesquet et un documentaire réalisé par Virgile Novarina sur le projet – qui présente une installation vidéo de l’artiste et chercheur Nicolas Montgermont, un film signé Bertrand Dezoteux, une sculpture conçue en collaboration par la danseuse Jeanne Morel et le designer Paul Marlier et une expérience de réalité virtuelle concoctée par Romain Sein avec Amaury Solignac et Vincent Rieuf. Plusieurs performances, projections, spectacles de musique et de théâtre sont par ailleurs au programme de ces trois jours placés sous le signe de futurs rêvés, espérés et/ou pressentis.

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