Les narrations urbaines d’Alain Nahum

Alors que Tokyo-Eyes vient de se terminer à la Halle Saint-Pierre, il est encore possible de découvrir des photographies d’Alain Nahum dans la capitale. La galerie Marie Vitoux met son travail à l’honneur. D’une Image à l’Autre regroupe des photos extraites de plusieurs séries emblématiques du travail de l’artiste, comme Papiers de nuit, Sacs de gravats ou Nation souterraine. Egalement aux cimaises, des dessins et des toiles. A découvrir jusqu’au 23 février.

La mère, Alain Nahum.

Quand pour le livre anniversaire des 30 ans de sa galerie, Marie Vitoux a demandé à chacun des artistes qu’elle représente une phrase qui puisse introduire son œuvre, Alain Nahum a choisi Edmond Jabès : « L’œil est serrure de toutes les clefs. Celui qui passe éclaire le passage. » Au mur, un tirage rassemblant plusieurs photographies de la série Papiers de nuit rappelle combien cette œuvre est attachée au presque rien qui dit beaucoup. Jetés sur le bitume, les mouchoirs étaient voués à l’oubli. Mais l’œil aguerri au fantastique de l’ordinaire y a décelé bien des histoires. Désormais, ils sont danseurs virevoltants, fantômes exultants ou calligraphie déroutante. Pour l’artiste, une photographie réussie doit toujours laisser sa part à l’imagination du regardeur. Il suffit seulement de tourner la tête pour goûter à une nouvelle énigme visuelle. Un arbre planté dans un immeuble, un homme marchant sur l’eau, une plaque d’égout en apesanteur, un ciel constellé de reflets blancs, Le Piéton funambule est le scénario improbable d’un film qui n’a qu’un seul spectateur à la fois. Plus récents, Les Voyageurs planent dans un ciel de goudron étoilé. La force de l’image est dans les multiples évocations qu’elle fait naître. Il y a ici une assemblée digne des Mille et Une Nuits ou de l’Olympe. Marchands discutant d’un prix ou dieux statuant sur le sort des hommes ? Dernière halte avant d’emprunter l’escalier. A l’intérieur d’un rouge boyau de métal, un homme se love. Il dort. Où la scène se passe-t-elle ? Dans quel récit de science-fiction s’inscrit-elle ? Perdu dans les reflets, l’œil ne comprend pas vraiment ce qu’il voit mais s’abîme dans la chaleur de la couleur. L’apparition a été saisi sur un quai du RER. Nation souterraine est le titre de la série (notre photo d’ouverture). Les sièges de la station, conçus de telle sorte que personne ne peut s’y allonger, obligent à la souplesse ceux qui cherchent à s’y endormir. Avec ces cloisons percées d’un cercle, chaque stalle bat en brèche toute forme d’intimité et plutôt que d’inciter à l’échange semble attendre un aveu, transformant le mobilier urbain en confessionnal et la station de métro en cathédrale.

Passage (série), Alain Nahum.

Au sous-sol, une dizaine de dessins attendent dans leur sage encadrement. Alain Nahum dessine des hommes aux contours et visages enfantins. Ils se chamaillent et s’étreignent. Nous regardent et nous parlent. D’autres se sont échappés. Sur des toiles ont les retrouvent hagards. Ils se portent et se souviennent. Des fissures innervent la peinture. Une mythologie naît. Des golems se rassemblent, un cacochyme Moïse est sauvé des eaux. « Mon travail n’est ni de la photographie, ni de la peinture, c’est une narration, une représentation. » Dans la salle voûtée, une bande aux marbrures noires et blanches divise le sol en deux. La photo tirée sur bâche plastifiée invite à jouer au funambule. Elle est extraite de la série Passages, témoin des outrages causés aux passages piétons par les semelles des passants, les roues des véhicules et les éléments déchaînés. Dans ces bandes successives et usées, l’artiste voit comme dans les entrailles d’un animal. Il décèle des formes évocatrices, a des visions. Au mur, d’autres passages, d’autres présages.

Tokyo Eyes (série), Alain Nahum.

L’aventure continue face à un regard aussi anonyme que présent. Avec la série Tokyo Eyes, Alain Nahum explore autrement la ville. Il n’est plus question des traces laissées par l’homme, mais de l’homme lui-même. De passage dans la capitale japonaise, l’artiste cherche ce qui est rare dans ses rues : un regard. « Dans l’espace public, les Japonais ne se regardent pas. Leur pudeur leur fait détourner les yeux. Je voulais établir une relation, si petite fût-elle. » Son appareil à la main et non rivé à l’œil, le photographe tente d’accrocher une pupille ou une autre. Certaines se dérobent, d’autres s’offrent un instant. L’objectif se déclenche presque à l’aveuglette, mais toujours à l’instinct. Des milliers de clichés pris émergent alors des rencontres. « Je ne voulais pas me sentir extérieur à leur monde, mais un peu acteur. » Etablir un contact et reprendre sa route. C’est aussi dans les rues, mais de Paris cette fois, qu’est née la série des Sacs de gravats. De ceux qui sont présents partout où il y a un chantier. Des sacs blancs rebondis de déchets. Ils sont souvent là, serrés les uns contre les autres, accablés par la charge, se soutenant mutuellement pour ne pas s’effondrer. Aux cimaises, ils apparaissent totalement décontextualisés. Sur un fond noir, ils abandonnent leur caractère utilitaire pour devenir des métaphores. L’œil voit dans ces formes des êtres laissés pour compte. Ni passé, ni avenir. Seulement un présent sans fin. La rue devient un lieu d’abandon et de relégation où les sacs comme les hommes peuvent finir. Au gré de la ville, Alain Nahum saisit l’éphémère et le fragile, traque le moindre signe inscrit dans la pierre ou dans l’asphalte, au pied des réverbères ou dans les reflets des vitrines. « La ville est mobile, souvent bouleversée, parfois décomposée, elle nous parle de nous, de notre passé, de notre modernité. Et chuchote ses histoires souvent à notre insu. » Plus maintenant.

Contact

D’une image l’autre, jusqu’au 23 février à la galerie Marie Vitoux à Paris.

Crédits photos

Image d’ouverture : Nation souterraine (série) © Alain Nahum – Toutes les photos sont créditées © Alain Nahum – Celles de l’exposition D’une Image à l’Autre sont créditées © Alain Nahum, photo MLD