Les émanations picturales d’Hanna Sidorowicz

Ses inspirations, pour ne pas dire ses visions « fugitives », plongent leurs racines dans le Moyen Age ou bien la Renaissance, chez les grands maîtres ou encore dans l’art africain. Mais l’œuvre d’Hanna Sidorowicz s’apparente au dessin plutôt qu’à la peinture, quand sa force et son énergie sont portées par des personnages aux regards tragiques, surgis par exhalaison d’encre ou de tempera, tels des ombres fantômes revenues du royaume des morts pour animer la toile de papier avec mélancolie. Quatre-vingt tableaux sont exposés jusqu’au 10 février à l’Hôtel de Ville de Levallois (92), où habite et travaille l’artiste.

Vue de l’exposition Fugitives, Hanna Sidorowicz.

Diplômée des Beaux-Arts de Gdansk, Hanna Sidorowicz explique avoir fait « beaucoup de gymnastique pour partir d’un pays communiste comme la Pologne et s’offrir une dernière année d’étude aux Arts Décoratifs de Paris, en 1985 ». « J’ai toujours peint ou dessiné, poursuit-elle. On peut d’ailleurs voir dans cette rétrospective un tableau réalisé quand j’avais 15 ou 16 ans. J’aimais particulièrement les perspectives de la Renaissance. » Son père biélorusse était réfugié politique, sa mère polonaise ; l’exil d’Hanna est cependant un choix de vie artistique. « A l’issue de mon année parisienne, un de mes professeurs a contacté une galerie dans laquelle j’ai pu exposer et j’ai vendu, à ma grande surprise, près d’une vingtaine de toiles. C’est ainsi que j’ai découvert qu’on pouvait vivre de sa peinture, alors qu’en Pologne j’exerçais le métier de styliste de mode. Je suis donc restée à Paris ! »
Si Hanna Sidorowicz dispose aujourd’hui d’un atelier, la vie d’artiste n’a pas toujours été simple, qui l’a vue préférer transformer le salon de l’appartement familial pour ne jamais cesser de travailler tout en y élevant trois enfants. L’exposition donne aussi à voir deux grands tableaux de vacances, sur papier, sur lesquels l’artiste a travaillé un peu tous les jours, mais cette fois sans contrainte. « Ils sont restés inachevés pendant deux ans et puis, récemment, je me suis penchée dessus pour leur redonner un peu de corps. »

Bibliothèque, Hanna Sidorowicz.

Baignant dans une lumière rosée, quelque peu déconcertante au premier abord, ses grandes toiles habitent avec une belle prestance les 400 m2 du salon d’honneur de l’hôtel de ville. Plusieurs personnages énigmatiques y apparaissent sous la forme de nuages de particules et une certaine distance est nécessaire pour capter toute la grâce d’une posture, la courbure d’une nuque ou l’expression d’un regard qui semble en mouvement permanent dans l’espace tangible de la feuille blanche. « Dans mon atelier, je peins au sol et n’ai aucun recul, explique Hanna. Dans mes premières années, je me jetais littéralement dans le tableau et me noyais parfois dedans jusqu’à trois ou quatre heures du matin. Aujourd’hui, j’utilise une esquisse et je photographie mes sujets en cours, cela me guide et me permet de rester sereine et concentrée sur les proportions et les expressions des personnages… En ce moment, je travaille plus particulièrement sur le visage, le regard, à partir de points ou de tâches. C’est une manière de peindre, ou plutôt de dessiner, qui émane probablement du désir de laisser une trace de mon passage. Chacun exprime à sa manière la matérialisation du temps. » Alors que l’on reconnaît bien les mêmes matières qui font la patte de l’artiste, utilisant des techniques mixes, de l’encre, des acryliques, du crayon, de la tempera et de la peinture à l’eau – « Parce que je n’aime pas que cela mette trois heures à sécher. » –, un large dessin au format paysage se distingue des œuvres figuratives. « Un soir, il était 18 h et j’avais le sentiment de n’avoir rien fait de ma journée, à part répondre aux mails ou au téléphone. Alors j’ai tout coupé et pendant quatre heures et demie, j’ai gratté le papier de manière frénétique et continue ! Je voulais fixer le temps, j’ai nommé cette œuvre La bibliothèque ou quatre heures et demie. »

Taureau, Hanna Sidorowicz.

On pourra également découvrir dans l’exposition deux grandes installations intégrant des masques, une tête de taureau ou encore des calebasses et des traces dessinées à partir d’un mélange de bitume, sur papier marouflé sur toile. « Quand je suis arrivée en France, j’ai découvert l’art africain, inexistant en Pologne, alors je l’ai intégré dans mon travail », dit-elle. Quant à ces silhouettes de femmes évanescentes et récurrentes dans son œuvre, c’est l’exposition Picasso et ses maîtres, montrée à Paris au Grand Palais en 2008, qui donnèrent à l’artiste l’envie d’explorer Les Ménines de Velasquez : « Mais travailler sur la toile entière ne m’avançait à rien. En revanche, je me suis emparée de ces figures de femmes, enfants ou poupées, dont le passage de l’une à l’autre est difficile à définir. »
Dans un grand tableau de 2,30 m sur 3 m, réalisé spécialement pour l’exposition, Hanna Sidorowicz a réuni presque tous les personnages de son univers pictural : un chaman, un ange, un porteur de rêve, un roi, etc. « On peut y voir une fête ou un mariage, mais ce sont aussi toutes ces identités que l’on peut pendre et qui nous définissent. » Ainsi, sommes-nous accueillis à la fois par le peintre et ses sujets alors qu’au fond du salon d’honneur, sur une grande table de verre sont exposés des esquisses et des petits formats, reconstituant l’univers de l’atelier.

Contacts

Fugitives, jusqu’au 10 février à l’Hôtel de Ville de Levallois, tous les jours de 10h à 18h.
Le site de l’artiste : https://hannasidorowicz.com

Crédits photos

Image d’ouverture : Suite de chose, 2014 © Hanna Sidorowicz – Les autres photos sont créditées © Hanna Sidorowicz, photo Orevo