Les déclinaisons intimes de Julie Pauwels

Créé en 2014 par la collectionneuse Thérèse Gutmann, le Prix Espace Beaurepaire récompense tous les deux ans – en alternance avec le Prix Espace Beaurepaire-­Ecole Boulle –, et sur appel à projet, un artiste ayant précédemment exposé (1) dans le lieu éponyme, ouvert en 2000 à Paris. Suivant comme les deux précédentes éditions le fil conducteur « Mémoire et Oubli », le prix 2019 a pour sous-thématique « AilleurS ». Cinq finalistes, dont les travaux seront présentés du 29 janvier au 3 février, ont été retenus en octobre dernier par le jury (2). Dessin, peinture, sculpture, photographie et installation sont à l’honneur d’une sélection témoignant de la diversité des pratiques accueillies par l’Espace Beaurepaire. Par son trait délicat et généreux, Saskia Bertrand donne corps à un « voyage » qui serait « un retour sur soi », « un éloignement qui resserre les liens qui nous tiennent », pour reprendre les mots de la jeune artiste parisienne. Marion Brosse explore quant à elle, à travers sa peinture, un ailleurs qu’elle considère comme « la recherche d’une réalité différente, qui ouvre l’univers des possibles et offre la possibilité d’imaginer et de rêver, suscitant l’envie et la crainte ». « Il reste l’espoir de quelque chose de meilleur, un idéal », précise-t-elle encore. Avec son projet intitulé Terra Mater, la photographe Prune Brenguier livre le fruit d’une échappée intime entreprise avec sa mère aux confins de la Nouvelle-Zélande, tandis que les petites sculptures de marbre, nacre et granit de Nito, qui composent ce qu’il appelle une Nitosphère, lancent un appel à l’imaginaire comme au voyage intérieur. Julie Pauwels, la lauréate, puise pour sa part dans son expérience de l’hôpital pour explorer, à travers un travail à la fois sensible et percutant – où s’entremêlent aquarelle, transfert sur tissu, peinture, photographie et texte –, cet ailleurs singulier et inquiétant dans lequel pénètrent le malade, le blessé et le patient. L’artiste revient ici sur les grandes lignes de son projet intitulé Away Inside.

ArtsHebdoMédias. – Qu’est-ce qui vous a donné envie de répondre à l’appel à projet du Prix Espace Beaurepaire ?

Julie Pauwels. – Le défi, tout d’abord, de participer à un concours. L’attirance pour le thème « Mémoire et Oubli » et la belle exposition d’il y a deux ans avec le très beau travail d’Ingrid Milhaud (la lauréate 2017) sur l’enfance. Mais aussi, la difficulté de trouver quel est son « Ailleurs » à soi.

Dans une nuit noire, une ambulance embarque un corps encore en vie, Julie Pauwels, 2019. Tirage jet d’encre pigmentaire couleur sur papier, pastel (50 x 50 cm).

Votre travail s’appuie le plus souvent sur une recherche mêlant peinture et photographie. En quoi consiste cette démarche ?

J’ai deux amours : la peinture et la photographie. Depuis toujours, mes recherches picturales s’attachent au trouble qui les rapproche, jusqu’à les confondre. C’est pourquoi un jour, j’ai décidé de peindre à l’huile sur mes photographies de paysages, comme sur une surface hypersensible portant la trace d’un vécu : « J’étais là ». Si mes instantanés fixent un lieu avec plus ou moins de netteté et de mouvement, ma peinture, elle, prolonge mon regard photographique. L’instant réel disparaît, et les sentiments qui m’ont traversée se révèlent et s’impriment avec sensibilité sur le papier : « Je me souviens ».

Ma féminité abattue au pied du lit, sans sève, la gueule ouverte, Julie Pauwels, 2019. Technique mixte, crayons, cordon et huile extra-fine sur papier (60 x 60 cm).

Qu’est-ce qui a motivé les choix technique(s) et esthétique(s) opérés pour le projet Away Inside ?

Pour ce projet, j’ai pris la liberté d’aller « ailleurs », c’est-à-dire d’explorer les techniques qui serviraient au mieux mes sentiments et mes souvenirs de « vécu », ainsi que le sujet. L’aquarelle est très émotionnelle, elle évoque la transparence, le tissu et le papier photo Museum Etching Hahnemühle sont très tactiles ; si j’utilise également l’huile sur toile et l’huile sur photographie, il n’y a ici qu’une seule huile photographique.

Toute nue en salle de réveil, tout mon amour en sommeil, Julie Pauwels, 2019. Transfert photographique et broderie au fil noir sur tissu (40 x 40 cm).

Pouvez-vous nous en dire plus sur le sujet, très intime ?

Il y a des moments de la vie qui restent ancrés et changent notre regard, ils font partie de nous et interfèrent dans le quotidien et le travail artistique. J’avais gardé des écrits sur de nombreux moments passés à l’hôpital et, sans doute, savais-je quelque part que je devais en faire quelque chose d’universel et de cathartique. Je n’ai pas trouvé immédiatement mon « Ailleurs » à travailler, j’ai dû retourner au cœur de ce que j’avais pu ressentir de plus fort et j’ai eu du mal à me replonger dans ces souvenirs douloureux.

Au plus haut de la douleur, je n’ai qu’un rêve : celui de mettre pied à terre, Julie Pauwels, 2018. Huile extra-fine, crayon de couleur et pierre noire sur papier (60 x 60 cm).

Quelle est l’importance du texte, des mots, dans votre travail ?

Il s’agit du deuxième projet associant texte et image après T’ES PAS NET, TU ME RENDS FLOUE, qui mêlait photographies et mots, présenté à l’Espace Beaurepaire en 2016. Ici, le texte participe pour 50 % à l’œuvre, il est très important, les deux vivent ensemble. Il est à la fois « la mémoire et l’oubli » et le démarrage du projet. Chaque œuvre est accompagnée d’une phrase. Je suis repartie des mots que j’avais écrits pendant mon hospitalisation. J’ai toujours beaucoup écrit quand ça n’allait pas, c’était un moyen de me soulager, de m’alléger.

Je retire mes pansements, ma colère et ma haine, et laisse l’avenir couler dans mes veines, Julie Pauwels, 2018. Technique mixte, crayons, acrylique sur papier (50 x 50 cm).

Dans votre texte d’intention, vous écrivez : « Les couleurs sont les seuls gages de ma survie ». Qu’entendez-vous par là ?

Dans ce projet, le blanc, donc le contexte, représente le vide. Il évoque l’hôpital, mais aussi cette première fois où, tout d’un coup, je me suis sentie seule au monde, et donc la mort. Les couleurs sont à l’intérieur, parce que, pour me sauver, je me réfugie dans mon imaginaire, dans mes rêves… La couleur, c’est aussi le sang, la chaleur. Sur les toiles, tout est blanc sauf la chair, le vivant. C’est pour empêcher la disparition que les couleurs restent ; même les contours des vêtements s’effacent. Ce n’est qu’une fois que le corps reprend vie que la notion du blanc change et évoque la page blanche du créateur.

(1) Pour cette troisième édition, l’appel a été envoyé aux exposants (artistes, collectifs et galeries) de 2016 et 2017.
(2) Le jury 2019 a réuni autour du comité d’organisation, constitué de la présidente du prix Thérèse Gutmann et de la galeriste nomade Nathalie Béreau, Philippe Benillouche (radiologue et collectionneur), Nils Bouaziz (fondateur du Potemkine store), Patrice Hamel (artiste plasticien et écrivain), Wilfrid Esteve (directeur du studio Hans Lucas et président de l’association RUP FreeLens), Jean Gabriel Lopez (artiste et expert en conservation des œuvres d’art), Gérald Vidamment (rédacteur en chef du magazine Compétence Photo) et Samantha Deman (rédactrice en chef d’ArtsHeboMédias). Nils Bouaziz et Patrice Hamel étaient absents lors des délibérations qui se sont tenues le 9 octobre 2018.

Contact

Les travaux des finalistes et de la lauréate du Prix Espace Beaurepaire 2019 sont à découvrir du 29 janvier au 3 février à l’Espace Beaurepaire à Paris.

Crédits photos

Image d’ouverture : Sous ma peau déchirée, la morphine mène la danse (crayon à papier et huile extra-fine sur toile, 60 x 60 cm, 2019) © Julie Pauwels – Toutes les photos des œuvres de Julie Pauwels sont créditées du nom de l’artiste – Terra Mater © Prune Brenguier – Nitosphère #3 © Nito, courtesy galerie de la Maison Didariel – © Saskia Bertrand – © Marion Brosse