Les artistes femmes célébrées à Art Paris

Art Paris ouvre ses portes demain au Grand Palais. Cette 21e édition de la foire internationale et parisienne réunit 150 galeries et met l’accent sur les scènes européennes de l’après-guerre à nos jours tout en explorant les nouveaux horizons de la création venue d’Asie, d’Afrique ou du Moyen-Orient. L’Amérique latine bénéficiant d’un éclairage particulier confié à la commissaire d’exposition indépendante Valentina Locatelli : quelque 20 galeries présenteront une soixantaine d’artistes sud-américains ; la Project Room offrira une tribune aux arts vidéo produits par 16 artistes mexicains, colombiens, péruviens et argentins ; des installations signées Marcelo Brodsky, Nicola Costantino, Betsabée Romero, Stinkfish et Ricardo Rendón seront à découvrir ainsi qu’une sélection de pièces sud-américaines de la collection de Catherine Petitgas. Sans oublier les conférences à la Maison de l’Amérique latine, qui viendront compléter ce programme. Par ailleurs, Art Paris continue de soutenir la jeune création à travers les galeries du secteur « Promesses » et favorise la présentation de solo shows (46 expositions monographiques sont prévues). Cette année, la foire a également décidé de célébrer les artistes femmes. Confié à l’association AWARE : Archives of Women Artists, Research and Exhibitions, un parcours en quatre temps (abstraction, avant-garde féministe, image et théâtralité) offrira un regard sensible et critique sur la création féminine en France, de l’après-guerre à nos jours. A cette occasion, ArtsHebdoMédias a rencontré Hanna Alkema, responsable des programmes scientifiques d’AWARE.

ArtsHebdoMédias. – Avez-vous toujours eu conscience du sort peu enviable qui est fait aux œuvres des femmes dans l’histoire de l’art ?

Hanna Alkema.

Hanna Alkema. – Pas toujours. La prise de conscience est venue après mes études en histoire de l’art, alors que j’avais rejoint le monde professionnel. Un commissaire d’exposition, avec lequel je travaillais, m’a alertée : « Fais attention, il faut que tu sois plus paritaire dans tes recherches, il faut que tu mettes plus de femmes. » Ensuite, cette conscience s’est affirmée. Notamment grâce à Camille Morineau, la présidente d’AWARE. Nous nous sommes rencontrées au service des collections contemporaines du Centre Pompidou. Je n’ai pas travaillé sur Elles, dont elle était commissaire générale, mais sur la rétrospective Roy Lichtenstein pour laquelle Camille a souhaité introduire la question du genre dans l’éclairage sur son travail que proposait l’exposition. Ne pas avoir conscience de favoriser les artistes hommes est chose courante. C’est un phénomène fondé sur la reproduction d’une attitude généralisée. Si les artistes femmes étaient plus présentes dans les institutions, notamment dans les enseignements universitaires, les étudiants en histoire de l’art les valoriseraient davantage une fois devenus professionnels de la culture.

Quelle est la mission d’AWARE ?

Replacer les artistes femmes du XXe siècle dans l’histoire de l’art. Pour cela, nous valorisons la recherche et mettons à disposition de la documentation sur les artistes femmes. Nous pensons que plus il y aura d’informations disponibles en accès libre sur ces artistes, plus les professionnels et le grand public les connaîtront et plus il sera difficile de les ignorer. Notre site Internet est un centre de ressources accessible à tous, complété par des ouvrages consultables dans nos locaux. De plus, AWARE organise des tables rondes, colloques et journées d’études en France et à l’étranger, en partenariat avec des universités et des musées.

Qui utilise votre site ?

C’est difficile de dire avec précision qui vient sur le site. Le public (20 000 visiteurs mensuels) avec lequel nous avons le plus d’échanges est le corps enseignant, puisque c’est avec elles et eux que nous organisons nos colloques. Les enseignants en histoire de l’art orientent leurs étudiantes et étudiants vers nos contenus pour compléter les propositions de leur programme. Ils et elles peuvent aussi y chercher des figures féminines qui n’apparaissent pas suffisamment dans leurs cours. Le moteur de recherche du site fonctionne par mots-clés, ce qui permet de pouvoir identifier des artistes femmes en fonction d’un courant, d’un pays ou d’une période, par exemple.

Pouvez-vous nous en dire plus sur les artistes femmes répertoriées dans le dictionnaire de votre site ?

Les Tableaux Vivants (série), Karina Bisch, 2018.

Ce sont des artistes nées à partir de 1860. Ce qui veut dire qu’en 1900, soit au début du XXe siècle – le siècle sur lequel nous concentrons nos actions –, leur carrière était déjà bien entamée. Les plus jeunes sont nées en 1972. Nous sommes davantage dans une démarche d’histoire de l’art que de critique d’art. Ainsi, nous n’intégrons pas dans notre dictionnaire la création émergente actuelle. En revanche, dans notre magazine en ligne, il nous arrive d’évoquer des artistes plus jeunes. Nous invitons des universitaires à écrire des articles sur leurs recherches en cours. Nous invitons notamment de jeunes chercheurs et chercheuses à produire des résumés de leur mémoire de Master car ces travaux manquent de visibilité et constituent souvent les premières recherches menées sur une artiste méconnue. Les sujets publiés abordent des thématiques plus larges qu’une notice biographique et les publications se succèdent à un rythme régulier, quasiment un article par semaine. Nous mettons également en ligne des comptes rendus d’exposition. Nous souhaitons par ce biais mettre en lumière le travail réalisé au sein de ces établissements qui préparent souvent des années à l’avance chaque événement et réalisent un important travail de recherche.

Y-a-t-il aujourd’hui plus d’intérêt pour les artistes femmes que par le passé ?

C’est par vagues. Et ces vagues correspondent généralement à celles du mouvement féministe. Nous avons un programme de recherche qui est dédié à la question des expositions collectives d’artistes femmes et on observe qu’il en existait déjà à la fin du XIXe siècle. Elles se sont multipliées dans les années 1920-1930 puis au cours des années 1970. Aujourd’hui, il y a effectivement un regain d’intérêt pour le sujet, entraîné par de grandes expositions comme WACK! Art and the feminist revolution, au MOCA, à Los Angeles, en 2007, ou Elles@centrepompidou, en 2009-2011. Bien d’autres institutions se sont intéressées à la question d’une manière ou d’une autre. Actuellement, le mouvement MeToo a remis en lumière nombre de combats féministes et a renouvelé la prise de conscience des professionnels des musées sur ces questions.

Cette année, AWARE est partenaire d’Art Paris. Que va-t-il se passer ?

Cette invitation nous a d’emblée intéressées parce que beaucoup de galeries participant à Art Paris défendent la scène artistique française. C’est pour nous l’occasion de remettre sur le devant de la scène des figures féminines insuffisamment montrées. L’idée n’est pas d’influer sur le marché de l’art, mais de proposer un accompagnement à la visite, par la production de textes sur la pratique des artistes. Notre présence a incité les galeries à présenter le travail d’artistes femmes. Leur nombre est nettement en progression sur cette édition de l’événement. De manière générale, nos actions œuvrent à provoquer un effet levier. Quand nous organisons des visites sur les artistes femmes dans de grands musées comme le musée d’Orsay ou le Centre Pompidou, c’est pour focaliser l’attention sur la présence, et aussi l’absence, d’œuvres de femmes dans les collections, afin qu’elles soient plus souvent montrées.

Chambre n°6, Martine Aballéa, 2018.

Comment votre action va-t-elle se concrétiser pour le public d’Art Paris ?

Il va pouvoir profiter d’un parcours chrono-thématique, à l’intérieur de la foire, qui passera donc par les stands des galeries que nous avons souhaité associer. Ce parcours mettra en avant 25 artistes femmes* de l’après-guerre à nos jours, dont les œuvres ont été choisies pour leur rapport à quatre thèmes. D’abord, l’abstraction, toutes typologies confondues, qu’elle soit géométrique ou lyrique. Ensuite, les pratiques performatives et installations des années 1970 en lien avec les questions féministes. Puis, les travaux autour de l’image des années 1980-1990 et donc de l’émergence de la photographie plasticienne. Enfin, la plus jeune scène autour des questions liées à l’installation et la sculpture en lien avec la théâtralité. De nombreuses galeries du parcours ont opté pour le solo show. Cette année, la parité est quasiment atteinte dans cette catégorie des solo shows ! Le dimanche 7 avril, nous organiserons une visite commentée.

Pouvez-vous nous donner quelques exemples d’artistes femmes dont nous pourrons découvrir le travail ?

Défiguration-Refiguration, Self-Hybridation précolombienne 2, ORLAN, 1998.

Difficile de choisir ! Mais je peux tout de même vous parler de Judit Reigl, qui bénéficiera d’un solo show de la part de la galerie hongroise Kalman Maklary (notre photo d’ouverture). Elle fait partie de ces artistes de l’abstraction, qui ont été au début de leur carrière influencés par le surréalisme. A partir de là, elle a déployé un parcours de recherche sur l’abstraction impliquant le corps, des processus très expérimentaux de dépôt de la matière tout en revenant de temps en temps à la figuration. Elle est une figure importante de l’histoire de l’art contemporain que l’on voit trop peu. En 2017, nous lui avons remis le prix d’honneur AWARE pour saluer l’ensemble de son œuvre et l’hiver prochain nous publierons un très long entretien, qui inaugurera une collection d’ouvrages d’entretiens dédiée aux artistes lauréates du prix d’honneur AWARE, chez Manuella Editions. Citons également Karina Bisch, représentée par la galerie Cortex Athletico. Le travail de cette artiste d’une quarantaine d’années fait partie de la sélection autour de la théâtralité. Elle s’intéresse particulièrement au répertoire de formes modernistes développé dans les années 1920-1930, qu’elle réinvestit. Côté performance, il y aura ORLAN, représentée depuis peu par Ceysson & Bénétière. La galerie a choisi de montrer le travail de « self-hybridation » de l’artiste datant de la fin des années 1990. Il fait écho à des performances qu’elle réalise et surtout à des questionnements féministes comme la représentation des femmes, l’influence de la culture sur les modifications corporelles… Pour finir, j’aimerais évoquer le travail de Martine Aballéa, qui sera proposé par Dilecta. Cette artiste plutôt discrète possède une œuvre importante et singulière qu’elle développe depuis le milieu des années 1970. Pour Art Paris, elle fera partie de la sélection sur l’image. Une image qu’elle travaille toujours en lien avec un texte. Elle crée des récits, des lieux imaginaires, surréels, aux couleurs souvent très vives.

Avant de nous quitter, quelques mots sur les prix AWARE 2019 ?

Jacqueline de Jong.

Comme chaque année depuis trois ans, quatre rapporteurs, hommes et femmes issus du monde de la culture – universitaires, critiques, responsables de musées ou de centres d’art – ont présélectionné un duo d’artistes, nommées respectivement au prix (artistes ayant commencé leur carrière depuis dix ans au plus) et au prix d’honneur (artistes ayant commencé leur carrière depuis plus de trente ans). Choix que chacun d’entre eux a dû défendre face à un jury composé de sept personnalités du monde de la culture. Cette année, Alfred Pacquement (président), Manuel Borja-Villel, Marie Cozette, Fanny Gonella, Camille Morineau, Catherine Petitgas et Yves Robert. Hélène Bertin est la lauréate du prix et Jacqueline de Jong a reçu le prix d’honneur en reconnaissance de l’excellence de sa carrière et de son œuvre. Ce double prix est né d’un constat : les femmes sont largement sous-représentées parmi les artistes qui reçoivent des récompenses du monde de l’art alors même qu’elles sont majoritaires dans les écoles d’art. Elles ne représentent que 20 à 30 % des artistes sélectionnés et promus au prix Marcel Duchamp français, au Turner Prize anglais, au Hugo Boss Prize américain ou encore au Praemium Imperiale japonais, pour ne citer qu’eux. Tout le travail d’AWARE vise à changer cet état de fait.

* Les artistes choisies par AWARE (entre parenthèses, le nom de la galerie les représentant) : Martine Aballéa (Dilecta), Malala Andrialavidrazana (Caroline Smulders), Valérie Belin (Nathalie Obadia), Anna Eva Bergman (Jérôme Poggi), Karina Bisch (Thomas Bernard – Cortex Athletico), Bernadette Bour (Françoise Livinec), Ulla von Brandenburg (Art : Concept), Marcelle Cahn (Lahumière), Béatrice Casadesus (Dutko), Geneviève Claisse (A&R Fleury, Wagner), Marinette Cueco (Univer/Colette Cola), Esther Ferrer (Lara Vincy), Monique Frydman (Bogéna), Shirley Jaffe (Nathalie Obadia), Oda Jaune (Templon), Marie Orensanz (School Gallery/Olivier Castaing), ORLAN (Ceysson & Bénétière), Vera Pagava (Chauvy), Marta Pan (Chauvy), Laure Prouvost (Nathalie Obadia), Sophie Ristelhueber (Jérôme Poggi), Judit Reigl (Kálmán Makláry), Aurélie Nemours (Lahumière), Vera Molnar (Oniris), Teresa Tyszkiewic (Anne de Villepoix).

Contact

Art Paris Art Fair, du 4 au 7 avril au Grand Palais, à Paris. Horaires : jeudi de 11h30 à 20h, vendredi de 11h30 à 21h, samedi de 10h30 à 20h et dimanche 10h30 à 19h. Plus d’infos sur www.artparis.com.

Crédits photos

Image d’ouverture : Vue du stand de la galerie Kalman Maklary © Judit Reigl, photo S. Deman – Portrait d’Hanna Alkema © DR – Les Tableaux Vivants © Karina Bisch, courtesy galerie Cortex Athletico – Chambre n°6 © Martine Aballéa, courtesy Dilecta – Défiguration-Refiguration, Self-Hybridation précolombienne 2 © ORLAN, photo Aurélien Mole courtesy Ceysson & Bénétière – Jacqueline de Jong © Photo Farida Bréchemier