L’écriture rhizomique de Fabien Zocco

« Je suis engourdi et tu es incontrôlable », « Je suis alphabétique et tu es accusable », « Je suis pantocrator et tu es naso-palatin »… Depuis le 18 juillet, les 12 écrans led de la façade de l’EP7 (photo ci-dessus), à Paris, affichent de drôles d’affirmations. Je suis… et tu es… est une œuvre de Fabien Zocco. Né à Valence en 1980, formé aux Beaux-Arts à Poitiers et au Fresnoy, boulimique de lectures et de projets, passionné d’histoire et d’informatique, l’artiste peaufine actuellement Attack the sun, un film intrigant cosigné avec Gwendal Sartre. Rencontre.

Black Box, Fabien Zocco.

L’œuvre de Fabien Zocco est de celles que les arpenteurs de l’intersection entre l’art et les technologies espèrent toujours. Tandis que les pionniers creusent leurs sillons, et pour nombre d’entre eux avec bonheur, qu’une génération intermédiaire souvent en manque d’esthétique cherche à renouveler les beaux-arts par, pour ou avec la technologie, certains artistes l’ont assimilée, comme digérée, non seulement intellectuellement, mais aussi pratiquement. Ils ne cessent pas pour autant de l’interroger. Au contraire, ils ouvrent des voies et les suivent, produisent des pièces qui ne sont pas seulement curieuses d’un nouveau matériau ou d’un nouvel algorithme, mais allient forme et vision singulières pour nous transporter, faisant naître le sensible de l’interaction. Comme toujours. Le travail de Fabien Zocco en est une preuve. Ancré dans une réflexion et une pratique sur les relations entre l’homme, le langage et la machine, il se déploie à partir de pièces initiatrices d’autres pièces formant des filiations et faisant naître les premières branches de l’arbre généalogique de son œuvre. A la rentrée, l’artiste participera à une exposition collective au Chaos Computer Club, à Dresde en Allemagne, avec Zeitgeist, qui se déploie différemment chaque jour en fonction des paroles appartenant aux 20 chansons les plus téléchargées sur iTunes. Après la Nuit Blanche – programmée le 6 octobre, à Paris – durant laquelle sera présentée l’énigmatique Black Box, ce sera au tour de la strasbourgeoise fabrique du numérique Shadok de l’accueillir. En 2019, la résidence au Bel Ordinaire, à Pau, permettra à Fabien Zocco de réaliser Spider and I, pièce mettant en scène deux robots hexapodes interagissant l’un avec l’un et dont les changements de comportement seront indexés sur l’activité émotionnelle de l’artiste. C’est probablement équipé du bracelet chargé de collecter et transmettre les données aux machines que ce dernier s’envolera pour Rome à l’automne. Grâce à la Ville de Lille, qui chaque année organise un appel à candidature permettant à un plasticien de passer trois mois à l’atelier Wicar, en plein cœur de la capitale italienne. Là, il travaillera inspiré par la Domus aurea. Cet immense palais de la Rome antique construit par Néron, qui possédait une salle de banquet dont le plancher mécanisé lui permettait de suivre la course du soleil. Mais stoppons net ce voyage dans le futur pour laisser la parole à son protagoniste.

ArtsHebdoMédias. – Parlez-nous de votre parcours ?

Fabien Zocco.

Fabien Zocco. – Je suis issu d’une double formation. Après le bac, j’ai passé trois ans en fac d’Histoire à Grenoble et à Lyon. Au terme desquels, j’ai obtenu une licence et décidé de me lancer dans des études d’art. Même si l’histoire me passionnait, je m’intéressais surtout à la musique électronique ! En fait, les études de ces années-là relevaient plus du camouflage post-bac que d’autre chose, même si finalement elles ont été déterminantes pour mon travail d’artiste. Grâce à ma pratique du son et au dessin, j’ai pu entrer aux Beaux-Arts à Poitiers. J’y ai découvert les arts dits numériques. Les premiers enseignements m’ont tellement marqué qu’ils ont déterminé les formes que je développe encore aujourd’hui. J’ai acquis tant les bases techniques, programmation informatique et électronique, que les bases théoriques. C’était important de travailler ces deux volets en même temps, de s’engager en quelque sorte dans une co-construction du faire et du penser. Cela me paraissait important à la fois d’acquérir une forme d’autonomie dans la mise en œuvre de mes pièces, mais aussi de nourrir l’élaboration de ma pratique avec de nombreuses lectures sur l’anthropologie des techniques et la philosophie des sciences, notamment. Avec des auteurs comme Gilbert Simondon ou Bernard Stiegler, par exemple. J’ai toujours été un gros lecteur. Ce profil plutôt littéraire à l’origine a assez vite déterminé le langage comme axe essentiel de mon travail, où la question du texte est vraiment centrale.

Une fois votre diplôme en poche, que s’est-il passé ?

Searching for Ulysses, Fabien Zocco.

J’ai posé mes valises à Lille, où j’ai continué de développer ma pratique. Assez rapidement, j’ai eu l’opportunité de participer à une exposition collective au Frac Poitou-Charentes et d’obtenir une résidence à l’Institut français à Mexico. Puis une résidence à Labomedia, à Orléans. Pour le diplôme, j’avais présenté quatre projets dont deux que je montre encore aujourd’hui. Ces pièces ont été fondatrices de ma démarche, notamment Conversationagentconversation, qui présente une IA en train de se parler à elle-même. Ce dialogue génératif fut une sorte de matrice pour des créations ultérieures. A Labomedia, j’ai réalisé Searching for Ulysses, qui reconstitue le Ulysse de Joyce en temps réel à partir de messages postés sur Twitter. Cette installation m’a permis à la fois de fortifier ma démarche et de m’offrir un peu de visibilité. Deux ans s’étaient écoulés. J’ai alors été admis au Fresnoy. Mon objectif était double : acquérir des méthodes de travail en production et rencontrer des artistes aux préoccupations proches des miennes. Carton plein.

Comment se déploient vos projets ?

Game over and over, Fabien Zocco.

Dès les Beaux-Arts, la plupart de mes projets sont des extensions d’un projet antérieur. Même si les formes diffèrent, du film à l’installation vidéo projetée en passant par des objets robotiques, il existe toujours une sorte de continuité, de cohérence. Exemple : à l’issue du Fresnoy, je suis allé en résidence à Poitiers dans mon ancienne école d’art, où j’ai réalisé Game over and over. L’installation montre deux robots positionnés chacun devant un écran, en train de jouer à un jeu que j’ai programmé pour eux. Ils s’affrontent sans que la partie ne cesse jamais. Cette pièce est d’une certaine manière la suite de L’Entreprise de déconstruction théotechnique réalisée au Fresnoy et présentée en début d’année au Centquatre, dans le cadre de la Biennale Nemo. Elle est la première à avoir intégré des éléments robotiques qui ont permis de décaler ma démarche en y intégrant du geste grâce aux robots, alors même qu’elle était centrée sur le langage, préoccupée essentiellement par la sémantique. Dans la continuité d’elles deux, j’ai développé l’an dernier Black Box, une installation composée de cubes noirs qui se déplacent au sol lentement, comme autant de métaphore de la boîte noire de la cybernétique, objet dont on ignore tout du fonctionnement interne. Pour moi, il y a une sorte de phylogenèse, pour reprendre un terme cher à Simondon, une sorte de continuité entre ces trois travaux qui procèdent tous d’une même interrogation autour du potentiel signifiant de l’objet à comportement. Black Box a été retenue pour la prochaine Nuit Blanche. Dans toutes les circonstances, j’aime jouer avec les mots.

Revenons sur L’Entreprise de déconstruction théotechnique. L’installation générative est composée de huit Smartphones et huit bras robots. Qu’est-ce qui vous a donné envie de travailler avec des mobiles ?

L’Entreprise de déconstruction théotechnique, Fabien Zocco.

Il y a toute une histoire de l’objet téléphone, qui remonte au XIXe siècle et est liée à la spectralité. Cet aspect m’intéresse particulièrement. Je pense notamment au passage du Côté de Guermantes, dans lequel Proust raconte la première fois qu’il parla à sa grand-mère au téléphone. Les sentiments qui l’habitent sont complexes. Il évoque les « Danaïdes de l’invisible », les « Demoiselles du téléphone » et met en parallèle la « présence réelle » et l’« anticipation d’une séparation éternelle ». C’est après le décès de celle-ci qu’il repensa à cette première expérience et la compara à une connexion avec l’au-delà. J’aime l’ambiguïté du mot medium avec son sens technique, comme l’entendait McLuhan, et son sens spirite. Le téléphone comme trait d’union entre deux mondes. Il m’invite à penser également aux écrits de Friedrich Kittler sur les medien, l’analyse qu’il a fait du gramophone, du film et de la machine à écrire entre 1800 et 1900. Autant d’appareils dont le fonctionnement demeure caché et qui produisent des mots et du son. Avec L’Entreprise de déconstruction théotechnique, j’ai trouvé intéressant de renouveler l’expérience et de faire du Smartphone, version usuelle et banalisée du téléphone, une sorte de porte-voix d’un texte élaboré par un algorithme à partir de la Bible. Faire ce choix, c’était s’emparer d’un texte prétendument inspiré par Dieu, l’offrir à une machine et par conséquent court-circuiter l’homme. Il y a une volonté de confronter le spectateur à une sorte d’hydre, de chorale machinique, qui s’approprie le texte par-delà la langue, sachant précisément que le logos fait partie des attributs humains. Du moins à l’origine.

L’installation qui déclame et se meut donne l’impression d’un être autonome.

Chacun des bras développe une sorte d’activité qui lui est propre et n’est pas orchestrée avec les autres, ce qui produit une chorégraphie un peu étrange où il n’y a pas de figures synchronisées. L’idée était de créer un objet semblant être animé d’une vie propre sachant que le texte, en revanche, lui est coordonné. Sa répartition entre les huit éléments expressifs, le choix de l’appareil qui va parler – ils peuvent être plusieurs en même temps –, les jeux de résonnance entre eux, tout cela est centralisé par le programme qui fabrique les phrases et scénarise leurs apparitions sur les écrans. Le programme, qui sélectionne dans la Bible des mots, les restitue sous forme d’haïkus lus et écoutés en même temps. Quand la pièce est lancée, il est impossible de savoir quel comportement elle va adopter et quelles phrases vont être prononcées. Elle s’accapare le texte, le distord et le diffuse sans se soucier du spectateur. Par moment, les Smartphones se retournent vers lui et parfois les uns vers les autres. Mais le mystère plane sur l’identité de celui ou ceux à qui s’adressent vraiment ces robots exégètes !

Vous aimez offrir à la machine, qu’elle soit programme ou robot, un degré d’autonomie, la capacité pour elle de s’exprimer en dehors de votre volonté, de vous surprendre donc. C’est un axe de recherche fort dans votre travail. Qu’en est-il d’Attack the sun, que vous cosignez avec Gwendal Sartre, un de vos anciens condisciples au Fresnoy ?

Attack the sun, Fabien Zocco.

Son principe initiateur est celui de Conversationagent conversation, cette IA qui se parle à elle-même, mais la forme et les implications sont très différentes. Attack the sun est un film dont les images ont été tournées à Los Angeles en septembre dernier. Il met en scène l’histoire de la dérive d’un youtubeur californien qui semble basculer dans la folie. Avec Gwendal, nous souhaitions mixer nos logiques d’écritures respectives. Nous avons décrit les différentes scènes formant le fil narratif du film, puis j’ai programmé un bot auquel j’ai donné une base sémantique, scène par scène, qui permette de les contextualiser. Les dialogues ont été produits en temps réel au cours du tournage. Si une cohérence était assurée par l’aspect mécanique de la générativité du texte, cette dernière finissait par en perturber le sens, créer une sorte d’entropie au cœur même de la langue. Nous avons eu un important travail de reconstruction à partir de ce matériau étrange. Le montage a duré huit mois et le film une heure.

Actuellement, l’EP7 à Paris accueille sur sa façade Je suis… et tu es… Douze écrans led affichent douze phrases à la structure identique mais aux adjectifs puisés aléatoirement toutes les cinq secondes dans la liste exhaustive des adjectifs de la langue française. L’œuvre, qui se renouvelle sans cesse, n’a ni début, ni fin.

Donc je suis, Fabien Zocco.

C’est une chose qui m’a beaucoup attiré dès que je me suis lancé dans la production d’œuvres programmées. Les pièces ont une existence temporelle. Elles ne sont pas figées comme peut l’être une sculpture ou une peinture. Elles évoluent, mais sans suivre une ligne scénaristique avec un alpha et un oméga et se développent à partir des règles qui les animent. Je m’intéresse beaucoup à la dialectique qui se construit entre écriture fixe et écriture ouverte. Avec Attack the sun, le challenge était d’employer des méthodes d’écriture algorithmiques, donc ouvertes, pour les fixer dans un film. Pour sa part, Donc je suis utilisait une logique algorithmique d’analyse de texte et se présentait finalement sous la forme d’une édition papier. L’algorithme mis au point avait pour objectif de relever tous les segments de phrases comportant l’expression « Je suis » dans Les Aventures d’Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll, Le Procès de Kafka et Ecce Homo de Nietzsche. Une fois listées, les occurrences étaient associées les unes aux autres pour composer un nouveau texte destiné à être imprimé. D’un processus sans fin est née une forme fixe.

Et si vous deviez définir votre œuvre en une phrase ? Ou deux !

C’est une sorte de rhizome de pièces, où chacune résonne et rebondit en fonction de l’autre. Un rhizome qui s’étend à partir d’une interrogation originelle : « Comment l’humain et l’objet technique se codéterminent et se contaminent mutuellement ? »

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