Leandro Erlich, semeur de troubles

En 2016, le Chinois Ai Weiwei y avait lâché une magnétique horde de créatures mythologiques ; en 2017, la Japonaise Chiharu Shiota invitait au voyage à bord d’une flotte de barques tissées de fils blancs. C’est au tour de Leandro Erlich de s’approprier l’espace central du grand magasin parisien Le Bon Marché avec Sous le ciel. Une proposition à travers laquelle l’artiste argentin s’applique, comme à son habitude, à brouiller repères et perceptions avec une touche d’humour et force poésie. A découvrir jusqu’au 18 février.

Sous le ciel, Leandro Erlich, 2018.

« Le choix de la thématique et du titre de l’exposition proviennent de ma fascination pour le ciel d’une ville. Pour moi, chaque ville entretient une relation forte avec “son” ciel. Il influence sa population, son dynamisme et son ambiance générale. Il change la perception que l’on a du lieu : un jour nostalgique et propice à la réflexion, peut-être plus heureux le lendemain. » Le ciel de Paris, Leandro Erlich le connaît bien, pour avoir vécu quatre ans dans la capitale française au début des années 2000. « Paris est l’une des plus mythiques capitales du monde. J’ai aimé y vivre. Et j’adore y revenir. Il y a quelque temps, j’étais assis dans un café avec un ami. J’ai regardé autour de moi et j’ai vu des tables, des chaises, le comptoir. Par la fenêtre j’observais la rue, le trottoir, un scooter garé, des feux de signalisation, et les voitures passer entre les immeubles. La seule chose qui n’était pas le fruit de l’homme et qui n’arrêtait pas mon regard était le ciel avec sa luminosité si particulière. » Pour répondre à l’invitation du Bon Marché, l’Argentin a entrepris de jouer tant avec l’espace, que l’histoire et l’architecture du grand magasin, lieu qu’il considère aussi « social et culturel » que commercial : « C’est un endroit qui éveille notre imagination. On peut, sans acheter, s’y balader et rêver. Ça renvoie à l’histoire d’une ville, à son architecture, à la culture d’un pays. » Il y présente plusieurs pièces conçues spécifiquement pour l’occasion, dont une installation qui s’empare de la verrière centrale pour métamorphoser le grand magasin en espace à ciel ouvert. L’escalator emblématique, dessiné par Andrée Putman en 1990, emprunte désormais un complexe parcours tout en circonvolutions. Ceux qui, prudemment, optent pour l’ascenseur seront tout aussi troublés de pénétrer dans le tunnel sans fin mis au jour par un astucieux jeu de miroirs. A l’extérieur, les vitrines sont devenues des cages de verre abritant quelques spécimens de nuages dont on se plaît à imaginer la « capture ». Autant de propositions qui témoignent du goût de l’artiste pour l’illusion, l’insolite et l’inattendu.

Vue de l’exposition Sous le ciel, Leandro Erlich, 2018.

Né en 1973 à Buenos Aires, d’un père architecte et d’une mère géologue, Leandro Erlich a d’abord étudié aux Beaux-Arts de sa ville natale avant de suivre différents cursus artistiques à l’étranger. En 2001, il représente l’Argentine à la 49e Biennale de Venise ; sa piscine (Swimming Pool), œuvre aujourd’hui installée de façon pérenne au Musée d’art contemporain du XXI siècle de Kanazawa, au Japon, y marque les esprits. A Paris, sa Maison Fond attire, depuis 2015, le regard des passants devant la Gare du Nord ; métaphore de l’impermanence, cette reproduction d’un hôtel particulier parisien donne l’illusion de fondre à cause du réchauffement climatique. Par ses installations, le plasticien tente inlassablement d’inciter chacun à renouveler son regard sur le quotidien et les environnements familiers, à s’adonner au pas de côté nécessaire pour outrepasser les certitudes et les a priori réducteurs, à s’interroger, également, sur les dysfonctionnements propres à nos modes de vie actuels. Elles désorientent au sens propre comme au figuré, rendent floues les frontières entre réalité et imagination, invitent à pénétrer des zones troubles, à la fois fascinantes et inquiétantes. « Perturber la perception de l’environnement n’est pas un but en soi, précise-t-il. Je cherche plutôt à ce que le public se demande si ce qu’il voit est réel ou non. Contrairement à un prestidigitateur, j’aime montrer les fils, révéler les trucages. Un réflexe primitif nous pousse à distinguer le vrai du faux, de l’artificiel. Mais la réalité est une construction humaine. Les données techniques, scientifiques ou idéologiques en redistribuent les frontières. Rien n’est jamais évident. »

Vue de l’exposition Sous le ciel, Leandro Erlich, 2018.
Contacts
Crédits photos