Le temps en transparence par Laura Nillni

Géométrie spatiale, tel est le nom de la proposition faite par la galerie parisienne Dièse 22. En mathématiques, il s’agirait d’une géométrie dans un espace en trois dimensions, de l’étude d’objets qui ne se satisferait pas de les envisager seulement dans un ou plusieurs plans. Transposée dans l’espace d’exposition, l’expression engage à initier des liens entre dessins et sculptures, photographies et installations. Comment des œuvres de natures différentes s’imposent-elles dans un même espace ? Mais aussi, comment peuvent-elles créer l’illusion du volume, du mouvement, de la vie, s’extirper de la planéité ? « Inspirée par les travaux des mathématiciens Boris Asancheyev et Alexandre Grothendieck, Géométrie spatiale donne carte blanche aux artistes pour traduire en métaphores l’épure de la géométrie descriptive à travers un dialogue entre uchronie, psychologie analytique et animisme », explique Axelle Migé, fondatrice de la galerie et commissaire de l’exposition. Les œuvres de Benjamin Van Blancke, Axël Kriloff, Alice Louradour, Diane Merli, Laura Nillni, Jordane Saget et Catalina Sour Vasquez s’adonnent ici à une conversation sensible où les formes répondent aux couleurs, les ombres rivalisent avec les volumes, les mouvements s’emparent du temps. Pour Axelle Migé, les travaux et les parcours d’Asancheyev et de Grothendieck sont porteurs d’un message pour chacun. « L’idée était de montrer que tout le monde peut avoir la volonté de changer la perception du monde, abolissant ainsi le clivage entre pure analyse scientifique et pure expression artistique. La mise en présence de toutes ces œuvres crée un autre imaginaire et une autre pensée, qui révèlent l’osmose qu’elles provoquent avec leur environnement. Je vois leur aura, leur puissance créatrice, mais aussi la façon dont les visiteurs les perçoivent sans pouvoir toujours mettre en mots leurs sentiments. L’art est un langage de l’œil et de l’émotion. Cette exposition se veut un message bienveillant, porteur de sens, autour de la nature et du recueillement. » Une occasion rêvée de rencontrer Laura Nillni, dont l’œuvre Involuta, en collaboration avec Ricardo Nillni, son époux, comptait parmi les plus belles découvertes d’Art Paris Art Fair 2018.

Laura et Ricardo Nillni.

Dans la pièce voûtée, les dessins tout en transparence de Laura Nillni côtoient les sphères marbrées d’Axël Kriloff. Les uns comme les autres se tiennent suspendus dans l’espace, projetant leurs ombres alentour comme autant d’arguments. Le dialogue est fourni et vient illustrer avec pertinence le dessein de Géométrie spatiale, présentée actuellement à la galerie Dièse 22, dans le IIIe arrondissement de Paris, et imaginée par Axelle Migé. Pour cette exposition, qui explore les rapports entre 2D et 3D, Laura Nillni propose des pièces appartenant à trois développements essentiels de son œuvre : les Racines carrées, les toupies et les dessins sur papier calque. Dans ce travail, chaque forme géométrique est associée à une force naturelle : le mouvement, la lumière, la nature. Traversée par les rayons du soleil, entraînée par la loi de la gravitation ou en résonnance avec la forêt, elle décline un langage plastique qui prend sa source au-delà de l’Atlantique. Née au début des années 1960, Laura Nillni grandit à Buenos Aires, en Argentine. A l’époque, les militaires sont à la tête du pays. L’art a du mal à se frayer un chemin entre les préoccupations politiques et économiques. Très jeune – sa mère estime qu’elle dessinait dès l’âge de deux ans –, elle tient les crayons et croque des « filles très bien habillées ». Parmi ses premiers souvenirs d’art, il y a Le Printemps de Botticelli, vision inquiétante mais si fascinante que l’enfant n’arrive pas à s’en détacher. Puis Arp et Miro viennent conquérir son imaginaire. Deux maîtres qu’elle qualifie aujourd’hui de « papa ». Une façon facétieuse et affectueuse de reconnaître ceux qui lui ont ouvert la voie.

Involuta, Laura et Ricardo Nillni, 2017.

Inscrite aux Beaux-Arts, elle s’adonne sans retenue aux exercices académiques tout en pressentant que l’avenir se dessinerait autrement. Cette année-là, elle rencontre Ricardo. Le jeune homme est d’un an son aîné et se destine à une carrière de compositeur. Ils ont grandi dans le même quartier, sont allés dans des lycées distants de deux cents mètres, se sont probablement croisés souvent. Désormais, ils avancent ensemble. A l’époque, leurs cursus sont très classiques. Les références aussi. Découvrir l’art comme la musique de leur temps n’est pas chose facile, cela demande des efforts. Le couple est à l’affût. Il emprunte des livres au Goethe Institut, comme à l’Alliance française, visite et écoute tout ce qu’il peut, voit des films à l’audience confidentielle. Nous sommes dans les années 1980 ; ils découvrent Oldenburg et Christo. Diplômes en poche, l’un et l’autre rêvent de poursuivre leurs parcours ailleurs. « J’avais obtenu le titre le plus élevé en composition et, malgré cela, j’avais le sentiment de ne rien savoir. Je sentais que pour ce que je voulais faire, je n’étais pas préparé », témoigne Ricardo Nillni avant de se tourner vers Laura, « Tu avais le même sentiment ? ». « Complètement », affirme-t-elle sans hésiter. « Nous avions découvert que nous avions envie de faire des films d’animation ensemble, mais les moyens manquaient. Nous avons obtenu une bourse pour poursuivre nos études en Israël. Moi dans une école de photographie et Ricardo à l’université. » Mais Tel-Aviv n’est qu’une étape. Ils en sont sûrs, au point de dresser la liste des villes européennes où il leur plairait de s’installer. Barcelone semble naturelle, car ils parlent sa langue, Milan possède bien des atouts ; toutefois, c’est à Paris qu’ils débarquent à la faveur des vacances de février. « Je suis francophile depuis toute petite. J’aimais beaucoup les poètes français. Je rêvais de Paris et Ricardo de l’Ircam. C’était l’hiver, il faisait très froid. Nous ne connaissions rien ni personne, mais nous nous sommes renseignés et avons décidé de revenir quelques mois plus tard. Ricardo a passé le concours d’entrée au Conservatoire National Supérieur de Musique et je me suis inscrite à Paris 8. »

Les toupies (série), Laura Nillni.

A l’université, Laura est en maîtrise d’arts plastiques. « Je trouvais génial de pouvoir écrire sur mon travail personnel. A cette période, les moyens pour faire manquaient. En visite à Paris, ma mère n’avait rien trouvé de mieux que de m’apporter des nappes. Franchement, nous avions besoin de tout sauf de cela ! J’ai finalement décidé d’en faire des tableaux, initiant mon travail avec le textile. Avec elles, je suis passée de la peinture à la sculpture ou plutôt à l’assemblage. » En même temps que l’artiste fait évoluer sa pratique, elle élargit son cercle de « papas ». Voici que Frank Stella, Magdalena Abakanowicz et Sheila Hicks entrent dans son panthéon « familial ». Si ces artistes viennent faire vibrer sa corde sensible, c’est Supports/Surfaces qui exprime théoriquement le mieux ce à quoi elle croit profondément. « Le textile m’a permis de m’affranchir du châssis. Je voulais que le support fasse aussi œuvre. Une pièce ne peut être envisagée que dans sa globalité. J’ai conservé cette idée et, par la suite, n’ai jamais envisagé les choses autrement. »

Vue recto verso d‘une œuvre signée Laura Nillni, 2018.

Laura et Ricardo ne travaillent pas encore vraiment ensemble mais, en 1992, le compositeur intitule une de ses créations Glacis. « J’en parlais tellement », s’amuse Laura. « D’une manière un peu similaire, la musique est entrée dans mon travail à travers le thème de la portée. J’incisais le papier et y plantais des clous. Leurs ombres dessinaient des notes sur la feuille. C’était à la fois une tentative pour me rapprocher de la musique et donc de Ricardo, dont j’avais pris le nom, mais aussi de mon père, qui était mort très peu de temps après mon arrivée en France et dont le nom de famille voulait dire tête de clou en allemand. Ce travail tentait de faire un lien entre mon histoire personnelle et celle que je construisais avec Ricardo. » Finalement, il faudra attendre 1996 et la grossesse de Laura pour que le couple travaille à une œuvre commune. « C’était le meilleur moment, elle ne pouvait pas bouger ! » Ensemble, ils réalisent une vidéo à partir d’images de toupies tourbillonnant tels des derviches tourneurs. « J’ai eu envie de m’amuser avec le caméscope acheté parce que nous allions avoir un enfant ! J’ai commencé à faire des prises de vue des toupies et je me suis retrouvée avec un nombre impressionnant d’heures de rushs. Ricardo a imprimé son rythme aux images que nous avons sélectionnées ensemble et a enregistré le bruit des toupies en action pour réaliser une bande-son. » La vidéo sera projetée au cours de plusieurs festivals. Un accueil qui encouragera les deux artistes à poursuivre leur collaboration qui dure jusqu’à aujourd’hui, en parallèle bien sûr de leurs trajectoires respectives.
Dans la galerie Dièse 22, les toupies exposées sont les descendantes des actrices de la première vidéo. En bois peint, elles arborent différentes couleurs. « Chaque toupie est une sculpture. Son identité commence à se définir au moment où sa forme se détache de la planche de bois. Selon sa taille, son poids, la hauteur de la tige, ou le rapport entre ces trois aspects, elle tournera plus ou moins vite, se déplacera ou restera sur son axe, perdra peu à peu de la vitesse ou s’arrêtera, brusquement. Certaines toupies s’associent spontanément pour composer des visions kaléidoscopiques au gré de leurs rencontres accidentelles au sol. D’autres se suffisent à elles-mêmes. D’autres encore se reproduisent et se multiplient dans une logique de développement organique. A l’infini », écrit l’artiste en 2013.

La Danse du Caméléon, Laura Nillni, 2013. Vue de l’exposition Géométrie spatiale.

Les œuvres de Laura Nillni sont comme des chats, elles possèdent plusieurs vies selon qu’elles se laissent observer ou qu’elles sont activées par la main de l’homme, le vent, la lumière… Chacune d’elles se transforme au gré des conditions de monstration et du regard des visiteurs. Elles forment des énigmes dans lesquelles la pensée s’abîme. Suspendues et enserrées dans des plaques de plexi, des feuilles de calque se superposent. Les unes témoignent de cercles colorés beaucoup plus grands que ce qu’elles montrent, les autres d’un texte beaucoup plus conséquent que celui qu’elles contiennent. La forme est en prise avec l’écriture. « J’ai beaucoup étudié Borges au cours de mes études et ses livres continuent de m’accompagner. Je suis particulièrement sensible à l’idée de simultanéité et de profondeur du regard. J’aime voir à travers, qu’une chose nous en fasse observer une autre et ainsi de suite. Ici, ce sont des extraits de Funes ou la mémoire. Funes n’oublie rien et en souffre. Il ne se contente jamais de voir une chose, mais se souvient de tout ce qui la concerne. Cette hyper-vision est extraordinaire. Au début, j’ai travaillé en noir et blanc, au crayon. Et tout à coup, le bleu et les violets sont apparus. Je continue de travailler cette série et je sens que d’autres changements arrivent. » Si les toupies tournent en rond, dessiner des cercles n’était pas dans les habitudes de l’artiste, qui n’a jamais aimé l’idée d’utiliser une ficelle pour les réaliser. Et puis, un jour elle a décidé de s’y mettre, non pas à la ficelle, mais au cercle ! Comment ? Inutile de lui demander. Seul compte le résultat. A l’écouter, le rond est arrivé naturellement, comme une évidence. Mais tout arrive ainsi. Au début, elle travaillait avec des feuilles pouvant atteindre quatre mètres, qu’elle pliait en accordéon pour que les formes se découpent et se superposent. Quant au texte, elle l’a toujours écrit à part et de sa main. L’échange se poursuit. Il est question d’un concert et d’une vidéo autour de l’œuvre de Kafka. Avec Ricardo. Cela s’entend. Depuis un moment maintenant, elle aimerait aussi qu’ensemble, ils renouvellent la vidéo avec les toupies. Les couleurs de la première ne résistent pas bien aux années qui passent. Mais il faut du temps, comme Laura Nillni aime à dire pour chaque projet. « Le temps que l’idée descende jusqu’aux doigts. »

Contacts

Géométrie spatiale, jusqu’au 30 mars, Galerie Dièse 22, 22 rue des Vertus 75003 Paris. Tél. : 01 77 16 69 52.
Site de l’artiste : Lauranillni.blogspot.com.

Crédits photos

Image d’ouverture : De gauche à droite, Racines carrées (2007) et No sé cuantas estrellas (2018), vue de l’exposition Géométrie spatiale à la galerie Dièse 22 ©  Laure Nillni, photo MLD – Laura er Ricardo Nillni © Photo MLD – Involuta © Laura et Ricardo Nillni – Les toupies (série), Laura Nillni – © Laura Nillni – La Danse du Caméléon © Laura Nillni, photo MLD – Eros © Diane Merli, courtesy galerie Dièse 22 – Human Process © Catalina Sour Vasquez, courtesy galerie Dièse 22 – Evolutio Hominis © Benjamin Van Blancke, courtesy galerie Dièse 22 – Sans titre © Jordane Saget, courtesy galerie Dièse 22 – Ether © Axël Kriloff, courtesy galerie Dièse 22 – A PIC2 © Alice Louradour, courtesy galerie Dièse 22