Le manifeste d’Adel Abdessemed

« Je suis quelqu’un qui marche sur la braise, comme un fakir », aime raconter Adel Abdessemed. Pointant inlassablement du doigt les travers du pouvoir et de la violence qui régissent les rapports humains, ses œuvres sont à la fois percutantes et poétiques, sombres et fascinantes. Si d’aucuns en font une lecture simpliste et source de polémiques (stériles), c’est oublier le profond humanisme qui sous-tend une démarche ancrée tout autant dans le politique que dans l’intime. Deux expositions lui sont actuellement dédiées au Musée d’art contemporain de Lyon et au Mac’s Grand-Hornu, près de Mons en Belgique. Otchi Tchiornie est le titre de la seconde, conçue par l’artiste franco-algérien en résonance avec le lieu – un ancien site minier – et qu’il n’hésite pas à qualifier de « manifeste ».

Bristow (détail), Adel Abdessemed, 2016.

Lieu propice à la quiétude et à la contemplation pour les uns, marqué par l’architecture, une histoire et des rapports sociaux mouvementés pour les autres, le site du Grand-Hornu, héraut local de la Révolution industrielle, laisse rarement indifférent, qu’il s’agisse du visiteur ou du créateur invité à l’investir. « C’est toujours troublant de constater à quel point les artistes sont sensibles au génie du lieu, à son atmosphère particulière, confiait Denis Gielen, directeur de l’institution, en mars dernier, peu avant le vernissage de l’exposition Otchi Tchiornie. Adel Abdessemed l’a immédiatement détecté comme étant un lieu de pouvoir. L’idée d’un accrochage “classique” est très vite passée à la trappe pour laisser la place à une exposition qu’il a tout de suite qualifiée de manifeste, en ce sens qu’elle est un seul corps, une proposition unique. » « Je me suis permis de penser la proposition comme une œuvre totale, globale, précise l’intéressé. Il y a une vraie conversation entre chacune de mes pièces, ponctuée de ruptures, de répétitions. C’est une œuvre rhizomique, pour reprendre le concept de Deleuze, où l’on passe d’un horizon à un autre. » Sept œuvres, dont quatre produites pour l’occasion, dialoguent, voire chuchotent ainsi entre elles, tissant tout un jeu de correspondances visuelles et sonores, matérielles et intellectuelles. De l’une à l’autre, un large tapis rouge sert de fil conducteur, déroulé par l’artiste pour souligner le « côté palace », les allures de « palais présidentiel » de l’imposante bâtisse conçue toute en enfilade. Au rouge est opposé le noir du charbon, matière première de l’exposition, qui convoque tout autant les notions de chaleur et de légèreté que l’image des sombres boyaux souterrains ; celle d’un souvenir d’enfance, également, lorsque sa grand-mère l’utilisait pour « teindre les burnous ».

Je ne me retourne pas/i>, Adel Abdessemed, 2018.

Le parcours débute par une salle plongée dans la pénombre. Sur tout un pan de mur est projetée en boucle Je ne me retourne pas, une vidéo de quelques secondes seulement qui montre l’artiste avancer lentement de dos, dans son atelier, être soudain transpercé d’une lance et tomber à genoux, ensanglanté et « vaincu ». La scène s’inspire du Testament d’Orphée de Jean Cocteau (film sorti en 1960) – le poète y meurt et renaît plusieurs fois, à différentes époques – et évoque la résistance à la tentation, celle de se retourner sur un passé inaltérable, pour continuer, coûte que coûte, de progresser vers un avenir empli davantage d’incertitudes que de souriantes promesses, mais dont les clés nous appartiennent. Un escalier descend puis remonte. A mi-chemin, un palier ouvre sur une petite pièce, sombre elle aussi, au fond de laquelle un chat noir descend prudemment deux marches d’un ouvrage métallique en colimaçon (Un chat noir passe entre nous, 2018). Encore et encore, au rythme de la courte séquence se répétant comme la précédente à l’infini, l’animal poursuit sa progression vers une profondeur et une noirceur mystérieuses ; celles, métaphysiques, de notre rapport à la vie et à la mort, comme celles, plus littérales, faisant écho aux charbonnages qui firent la richesse passée du Grand-Hornu.

Adel Abdessemed
Otchi Tchiornie (détail), Adel Abdessemed, 2017.

Le contraste est saisissant pour le visiteur qui, lui, chemine de bas en haut pour pénétrer bientôt dans une grande salle baignée de lumière où se déploie Otchi Tchiornie (Les yeux noirs), installation en bois calciné ayant donné son titre à l’exposition (notre photo d’ouverture). Sur une estrade constituée de poutres épaisses, s’alignent en trois rangs serrés 27 silhouettes en uniforme, chapeautées et figées dans un chant silencieux. Chacune représente l’un des membres du Chœur de l’Armée rouge, disparus en décembre 2016 dans le crash de leur avion qui se rendait en Syrie. L’événement, et l’émotion internationale qui s’en était ensuivie, avaient marqué Adel Abdessemed. « C’était la première fois qu’une image d’actualité rassemblait en même temps le politique et l’intime. Des Chinois et des Coréens leur avaient rendu hommage en interprétant Otchi Tchiornie, chanson de leur répertoire dont même mon père* connaissait l’air. C’est une chanson universelle, qui unit tout le monde. » Et l’artiste, non pas de chanter, mais d’en réciter de mémoire un extrait : « Comme je vous aime, comme j’ai peur de vous ! / Je sais, je vous ai vus, pas au bon moment ! »

Adel Abdessemed
Soldaten, Adel Abdessemed, 2012-2014.

Le tapis rouge poursuit sa route, passe devant un banc sur le dossier duquel s’est posé un pigeon affublé d’une ceinture maintenant sur son dos des bâtons d’explosifs (Bristow, 2016). A la fois animal de guerre et occupant insouciant de nos lieux publics, le volatile est une figure récurrente dans le travail d’Adel Abdessemed. Tout comme celle du soldat, à laquelle il a consacré toute une série de dessins au fusain (Soldaten, 2012-2014). Mis en exergue d’un geste que l’on devine vif et bouillonnant d’énergie, une trentaine de portraits grandeur nature se dressent en une troublante haie d’honneur de part et d’autre d’une longue galerie. A l’issue de cette dernière, s’opère un changement d’échelle et de registre avec la sculpture en terre cuite Spirit (2005). Posée à même le sol, elle est la réplique d’un robot, monté sur six roues, envoyé il y a quinze ans sur Mars par la Nasa. La teinte ocre de la matière rappelle celle de la surface de la lointaine planète, tandis que l’objet fait écho à la « guerre » que se livrèrent, au siècle dernier, les Américains et les Russes à travers la course à l’espace. Si les conflits, les luttes de pouvoir et la brutalité des rapports humains sont, de manière générale, au cœur de son propos, le plasticien n’en défend pas moins le caractère « positif » de la violence : « Je crois que c’est quelque chose qui peut être très productif – la nature est violente, et par-là parvient à l’harmonie. Il faut la différencier de l’agressivité qui, elle, est vraiment négative et existe depuis toujours… c’est le puissant qui cherche à dominer, voire écraser le faible. »

Spirit, Adel Abdessemed, 2005.

Point d’orgue de la proposition, Moutarde est une installation qui prend la forme d’un monumental mécanisme horloger. Les poulies grincent tandis qu’un poids accroché au bout d’un filin remonte lentement ; parvenu à son point le plus haut, il est brutalement libéré, glisse et vient heurter avec fracas une plaque de métal en contrebas. Le processus se répète, inlassablement, au gré d’un jeu bruyant qui ne semble pas perturber les sept chats et le chien (taxidermisés) allongés par terre ou couchés sur les poutrelles supérieures de l’infrastructure. On les souhaiterait simplement endormis, mais la raison convoque plutôt l’hypothèse d’un sommeil éternel. Comme à son habitude, Adel Abdessemed offre différentes clés de lecture : depuis une réinterprétation de la légende des Sept Dormants d’Ephèse, abordant la thématique du martyr et semble-t-il commune aux religions chrétienne et musulmane, jusqu’à l’évocation du gaz moutarde, arme chimique utilisée pour la première fois à Ypres, en Belgique en 1917, en passant par l’image de la caverne, du tombeau ou encore l’écho fait à la grande horloge surmontant la maison des ingénieurs du site du Grand Hornu…

Adel Abdessemed
Moutarde, Adel Abdessemed, 2017.

« J’y vois aussi le symbole du contrôle de l’homme par l’homme, complète Denis Gielen. A savoir que l’ère industrielle est forcément marquée par cette mécanique du temps : auparavant, le rapport au travail était artisanal ou paysan, il s’accordait au rythme de la nature, des saisons, d’un temps qui était flexible. Puis, sa mécanisation par l’horloge a imprimé au temps un caractère beaucoup plus contraignant. »
Pour lutter contre les contraintes, la barbarie et pour la liberté – « La liberté, c’est celle de celui qui pense autrement ; c’est ainsi que j’ai toujours fonctionné » –, Adel Abdessemed a pour armes ses œuvres, qu’il qualifie d’images. Simples, percutantes, nécessitant néanmoins toujours d’esquisser un pas de côté pour en prendre pleinement la mesure, elles sont une invitation, non pas à déprimer sur les dysfonctionnements du monde, mais au minimum à y réfléchir, et pourquoi pas agir, sans bouder son plaisir d’être vivant.

* Adel Abdessemed est né à Constantine, en Algérie, en mars 1971. Originaire d’une famille modeste, il est le troisième enfant d’une fratrie en comptant cinq. Dès l’âge de 16 ans, il rejoint les bancs de l’Ecole des beaux-arts de Batna, avant de partir poursuivre sa formation à Alger en 1990. En 1994, l’assassinat du directeur des Beaux-Arts de la capitale algérienne et de son fils, dans l’enceinte même de l’établissement, le pousse à l’exil. Il choisira Lyon – il sort diplômé de l’Ensba en 1998 – ; il vit aujourd’hui à Paris.

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