Le Domaine de Chaumont-sur-Loire touché par la grâce

Pour fêter les 10 ans du Centre d’arts et de nature, Chantal Colleu-Dumond, la directrice du Domaine de Chaumont-sur-Loire, a imaginé une programmation d’exception. Des grandes pièces en enfilade du château au manège des écuries ou à l’asinerie, en passant par le parc historique ou les près du Goualoup, des œuvres pour la plupart réalisées in situ dialoguent. Le blanc des admirables sculptures de Simone Pheulpin répond à celui de l’évanescente installation de pissenlits réalisée par Duy Anh Nhan Duc ; les pétales rouges et bruns scarifiés de mots magiques d’Anne et Patrick Poirier interpellent la tenue d’apparat d’un arbre faite de feuilles de jacquier façonnées par Nathalie Néry ; l’or de la sphère en bambou et métal de Klaus Pinter s’apprécie à l’aune de celui de l’émouvante commode ressuscitée par Sarkis. Entre elles, un accord secret a été passé. Il les lie en une unique et profonde méditation sur les merveilles de la nature. Pour cet anniversaire, certains artistes sont de retour, comme Eva Jospin, Fujiko Nakaya et Nils-Udo. D’autres y exposent pour la première fois comme Tanabe Chikuunsai IV et Fiona Hall. Tous ont eu à cœur de célébrer le lieu avec force poésie. Un hommage est également rendu à deux artistes récemment disparus : le sculpteur Frans Krajcberg et le peintre Jacques Truphémus. Depuis 2008, le Domaine, internationalement réputé pour son Festival des jardins, accueille du printemps à l’automne installations, peintures, sculptures, mais aussi photographies, vidéos ou œuvres interactives. Ainsi, ce sont plus de 75 artistes majeurs et émergents qui ont pris possession du château, du parc mais aussi des dépendances et investi les 2 000 m2 désormais dévolus à la création artistique. Patrimoine, art et nature sont ainsi réunis en une singulière alliance qui a fait ses preuves. Plus de 430 000 visiteurs ont franchi les grilles du parc en 2017. La parole est à Chantal Colleu-Dumond.

ArtsHebdoMédias. – La programmation 2018 est donc une fête. Comment avez-vous composé votre affiche ?

En plein midi, Klaus Pinter.

Chantal Colleu-Dumond. – Pour cette saison anniversaire, j’ai eu envie de faire revenir des artistes emblématiques dont les œuvres ont particulièrement touché le public. Je les ai donc invités à imaginer une suite et non une répétition. Fidélité oblige à l’esprit de découverte du Centre d’arts et de nature présent depuis son origine. Commençons par la proposition de Klaus Pinter. Dans un premier temps, il avait créé sous l’auvent des écuries une sphère gonflable entièrement recouverte de fleurs dorées, qui avait beaucoup fasciné les visiteurs. Celle qui occupe actuellement la même place est bien différente. Conçue en bambou, elle est ornée de fleurs métalliques. Un choix de matériaux qui permettra de la garder plus longtemps que la première et aussi de la rouler dans la cour où elle accompagnera certains événements, comme des concerts. Nils-Udo, quant à lui, a imaginé un volcan incroyable abritant des œufs de marbre et nous avons confié à Sarkis une commode XVIIIe qu’il a réparée au moyen de laque saupoudrée d’or, selon la technique japonaise du Kintsugi. Extraordinaire expérience artistique de résilience et de sublimation d’un meuble blessé par le temps. Il y a également la sculpture de brume de Fujiko Nakaya. Cette œuvre éphémère, qui a marqué les près du Goualoup, ne se présente jamais de la même manière. Elle fluctue selon la météorologie, la saison ou le moment du jour. A fortiori, donc, d’une année à l’autre !

Sont également de retour Anne et Patrick Poirier, ainsi qu’Eva Jospin…

J’ai découvert il y a quelques années, les images tatouées d’Anne et Patrick Poirier mais nous n’avions pas encore eu l’occasion de les exposer. Conçues à partir de pétales ou de feuilles sur lesquels ils écrivent à l’encre, irriguant la chair du végétal comme le sang les veines, ou creusent à l’intérieur comme pour une scarification, ces photogrammes arborent le plus souvent des mots en latin témoignant de la fascination de ce duo pour l’Antiquité. Solitaires ou en nombre, associés parfois à d’autres images, ces infimes et fragiles morceaux de nature ont quelque chose de particulièrement émouvant. Chromatiquement très puissantes, les séries de rouges et de bruns sont tout à fait extraordinaires. D’autant qu’elles sont de très grand format. Une deuxième salle accueille des pièces aux tons mauves et violets. Anne et Patrick Poirier ont toujours travaillé sur la fragilité et rien n’en est plus évocateur que leurs « vagabondages argentiques », comme ils aiment les appeler. Pour ce qui est d’Eva Jospin, elle avait présenté, il y a quelques années, une superbe forêt de carton. Ce matériau pauvre était à l’époque idéal pour la jeune artiste qu’elle était. L’année dernière, elle m’a parlé de ce rêve qu’elle avait de construire une folie, comme on en trouvait dans les parcs italiens du XVIIIe siècle. C’est heureux qu’elle ait décidé de le construire dans celui du Domaine. L’œuvre est une structure en ciment moulé de belle dimension. Son extérieur assez brut contraste avec la fantaisie et la délicatesse de l’intérieur que l’artiste a composé de fines guirlandes de cuivre et de délicats éléments végétaux. Evoquant à la fois l’esprit de l’extravagant jardin renaissance de Bomarzo et les constructions baroques des somptueux jardins des îles Borromées, en Italie. La construction a duré près de cinq semaines. Une aventure pour ce qui est probablement une œuvre capitale de l’artiste.

De gauche à droite : Folie (détail) d’Eva Jospin et Sens dessus dessous de Sheila Hicks.

Sheila Hicks est de nouveau présente, elle aussi.

Effectivement mais cette participation était prévue dès l’an dernier, dans la mesure où elle répond à une importante commande de la Région. Pour sa deuxième année de création à Chaumont-sur-Loire, Sheila Hicks investit notamment les appartements du château avec une utilisation combinée de la laine et du papier. Sens dessus dessous est un jeu de matières, mais aussi de mots. Car il ne faut pas perdre de vue que cette magicienne de la couleur s’intéresse à tous les sens cachés. Ses propositions sont toujours des surprises, car elle se refuse à élaborer des projets en amont. A la découverte des sous-sols et de l’espace qu’elle devait occuper à côté de l’œuvre de Kounellis, l’artiste m’a dit se sentir dans un face-à-face avec lui. La verticalité des poutres et la force des cloches l’ont poussée à inventer ce tombé de rideau rouge absolument magique que les visiteurs peuvent admirer aujourd’hui.

Parlez-nous des cinq artistes qui viennent pour la première fois.

Il y a d’abord le Japonais TANABE Chikuunsai IV. Nom un peu étrange, qu’il doit à son père et au métier de ce dernier. Héritier d’une tradition très ancienne, il possède un savoir-faire transmis de père en fils depuis des générations. J’avais remarqué ce travail de tressage de bambou tigré il y a quelques années au Château de La Celle-Saint-Cloud. Un temps, l’artiste s’était imaginé une autre destinée, mais il est revenu à l’art de ses ancêtres et l’a fait évoluer. Son père étant décédé, il est désormais grand maître. Et c’est accompagné de quatre de ses disciples qu’il est venu à Chaumont réaliser une structure autoportante aux circonvolutions fascinantes. Duy Anh Nhan Duc est, quant à lui, un artiste vietnamien qui vit en France. Son extraordinaire passion pour le pissenlit a fait de ce végétal la matière première de son œuvre. Les milliers de spécimens qu’il utilise ne sont pas figés, mais ont été cueillis au moment où la fleur est stable. Installés dans l’Asinerie, ils se reflètent dans les pampilles de son lustre et dans un miroir placé à cet effet. De multiples visions qui viennent renforcer l’immense poésie de cette installation, complétée par quelques tableaux et sculptures de verre également parés d’aigrettes de pissenlits. De France, nous vient également Simone Pheulpin. J’ai eu un coup de cœur pour ce travail réalisé avec des bandes d’un calicot non blanchi, un coton brut qu’elle trouve dans les Vosges. Méticuleusement, l’artiste les fixe invisiblement à l’aide d’épingles pour dessiner des œuvres sidérantes qui évoquent tantôt des coquillages, des nids ou des coupes de troncs d’arbre. Nous présentons des radiographies des œuvres pour que les visiteurs puissent comprendre la complexité de cette technique. Le résultat est très beau et le public enthousiaste.

De gauche à droite : photographie signée Anne et Patrick Poirier et Croissance IV de Simone Pheulpin.

Il reste encore à révéler les propositions de deux artistes qui ont dû traverser des océans pour venir à Chaumont : la Brésilienne Nathalie Néry et l’Australienne Fiona Hall.

Nathalie Néry présente pour la première fois une œuvre en France. Elle a travaillé avec des feuilles de jacquier qu’elle a roulées et accrochées comme une seconde peau à un chêne du parc historique, créant un micro-univers très délicat qui joue avec l’écorce de l’arbre. Une œuvre écho des merveilles de la nature. Fiona Hall, quant à elle, explore la relation entre nature et culture en détournant des objets qu’elle mêle à la flore et à la faune. Pour Chaumont, elle a conçu une œuvre témoignant de sa vision de l’Europe, qu’elle imagine comme une ruche dans laquelle toutes les abeilles, soient les pays, sont obligées de s’entendre pour atteindre l’harmonie.

L’an dernier, vous aviez invité la peinture de Sam Szafran. Cette année, c’est celle de Jacques Truphémus. Il est inhabituel que vous exposiez des artistes disparus.

Effectivement. Mais j’ai à cœur de montrer des œuvres qui, à mes yeux, mériteraient d’être un peu plus mises en lumière. C’était le cas pour celle de Sam Szafran et cette année pour celle de Jacques Truphémus, disparu l’an dernier. Je suis fascinée par ces paysages à la force incroyable que l’artiste concevait debout dans son petit atelier lyonnais. Balthus le considérait comme le plus grand peintre français. Ce n’est donc pas un hasard si celui qui a le plus écrit sur son travail est Yves Bonnefoy. Le poète était très sensible aux vibrations lumineuses et à la science de la couleur de Truphémus. Nous exposons 60 toiles prêtées par des collectionneurs et le neveu du peintre. Certaines n’ont jamais été montrées. Quand je les ai découvertes dans l’atelier, elles n’étaient même pas encadrées.

Vous rendez également hommage à Frans Krajcberg, artiste engagé dans la défense de la nature. Pensez-vous que l’art soit utile aux combats contemporains ?

C’est important qu’un lieu comme Chaumont célèbre la mémoire d’un artiste qui compte parmi les premiers de l’écologie poétique et dont l’œuvre s’est attachée à défendre la forêt amazonienne. Plus je prends connaissance des traitements que les hommes font subir à leur planète, plus je pense que la célébration de la nature par l’art est importante. Dans le monde difficile qui est le nôtre et qui s’autodétruit, l’art doit jouer un rôle essentiel. Les artistes apportent l’antidote à la dureté qui y règne. Ils voient ce que le commun ne voit pas. J’espère que confrontés au merveilleux de toutes ces œuvres en lien avec la nature, se déclenchera dans l’esprit des visiteurs un sentiment de respect pour cette nature que l’on ne sait plus regarder.

Le nid, Nils-Udo.

En cette année anniversaire, pensez-vous que le Centre d’arts et de nature soit désormais intégré dans le paysage contemporain de l’art ?

Chaumont est un lieu à part, un site qui allie patrimoine, jardins et art. Ce fut peut-être sa difficulté au départ, mais elle s’est révélée être une chance. Notamment grâce aux publics très divers qu’il touche. Parfois experts et parfois non. Il y a une vraie reconnaissance désormais de la part des artistes pour l’aventure un peu particulière qui se déroule ici. Qu’ils soient connus ou non, tous sont heureux de se confronter à des espaces différents de ceux proposés habituellement et d’y bénéficier d’une importante liberté de création. Chaumont a trouvé sa place dans le paysage artistique français. Tout le monde n’y est pas encore venu, mais ceux qui ont fait le pas ont été touchés par l’esprit qui y règne.

Quelques souvenirs ou anecdotes à nous confier ?

Ce qui marque, c’est l’expérience singulière de chaque édition. Chaque année, pendant deux à trois mois, des artistes de générations, de notoriétés, de techniques très différentes se côtoient et créent de manière concomitante. Les œuvres émergent peu à peu de la nature, prennent possession des lieux. Ce que nous avions imaginé prend forme. Je doute toujours beaucoup, mais la récompense advient avec cette effervescence due à la conception des œuvres. C’est un moment des plus exaltants, unique. Des anecdotes, il y en a des tas notamment liées à la recherche de certains matériaux qu’il nous a fallu trouver en nombre, au point d’épuiser les stocks de toute la région ! Mais le plus extraordinaire demeure la surprise. Les œuvres excèdent toujours l’image qu’on avait bien pu s’en faire, comme pour répondre à l’esprit du lieu, pour en accroître le caractère merveilleux. J’ai le sentiment que chaque artiste invité s’attache à sublimer l’espace que nous lui confions. Je n’ai jamais été déçue.

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