L’autre histoire par Artur Heras

Artur Heras

A cent mètres du centre du monde présente, jusqu’au 22 janvier prochain, des œuvres récentes d’Artur Heras. Le centre d’art perpignanais a sorti pour l’occasion un superbe livre qui fait entrer dans l’œuvre de l’artiste espagnol avec enthousiasme et sensibilité. A défaut de vous offrir un voyage en pays catalan, découvrez No Fiction. Obsolescence et permanence de la peinture au fil des pages !

Artur Heras
Toile signée Artur Heras.

Manuel Vicent. Josep Salvador. Anacleto Ferrer. Vicente Pla. Quatre auteurs réunis pour témoigner de la vie et de l’œuvre d’un artiste, exposée actuellement à Perpignan. Quatre textes extrêmement riches, qui inscrivent Artur Heras dans son temps mais aussi dans l’histoire de l’art. Au fil des pages, le lecteur découvre son parcours débuté en 1945 à Xàtiva et le voit passer du lycée Josep de Ribera de la ville à un autre, Lluis Vives, à Valence, puis à l’Académie des beaux-arts San Carlos où il aura pour professeur Alfons Roig, un ecclésiastique progressiste, qui lui permettra des années plus tard de participer à la restauration de l’ermitage de la Consolation de Llutxent, dans la vallée d’Albaida. « Sur un échafaudage, couché sur le dos, à l’instar de Michel-Ange dans la chapelle Sixtine, Artur Heras commença à imprimer son tempérament ironique au milieu de ce vol d’anges musiciens qui habitaient dans les nuages. (…) Au cours de la guerre civile, un anarchiste avait démoli la tête de l’un des anges d’un coup de feu et désormais, l’artiste l’avait changé en chasseur romantique qui tirait un nuage d’étoiles rouges vers le paradis. C’était plus qu’un jeu. Il s’agissait de perturber l’ordre céleste pour élever la spontanéité, l’effronterie et la liberté méditerranéenne au rang d’esthétique », relate Manuel Vicent. Porté par le souffle de Dada, Heras aime à provoquer, à mettre en exergue la puissance de la pensée, de l’imagination, et lutte contre les règles édictées par d’autres. « L’art ne sert à rien s’il ne sert pas à démolir les faux dieux, à démasquer les tyrans, à aller au-delà des idéologies pour comprendre l’époque dans laquelle on vit », poursuit l’auteur. Franco est mort en 1975. Artur Heras est de cette génération d’artistes espagnols qui est née et a grandi sous la dictature. Sa liberté d’expression est irréductible et sa volonté farouche.

Artur Heras
Vue de l’exposition No Fiction. Obsolescence et permanence de la peinture, Artur Heras.

Plus loin dans le livre, Anacleto Ferrer cite Alfons Roig : « La peinture d’Heras place le spectateur dans un état de violence face aux conditions conflictuelles du moment. Les images très fortement réalistes d’Heras n’ont rien à voir avec les images traditionnelles qui se complaisaient à vérifier l’identité objet-image. Dans les œuvres d’Heras, les yeux, les doigts, le cerveau – c’est-à-dire les perceptions et les concepts – sont dissociés. Cela engendre une signification complexe et multiple, pleine de contraires, d’altérations, de doutes et de critique. » Une bouche ouverte aux lèvres peintes et aux dents blanches laisse apparaître un œuf marqué de quatre lettres capitales VIDA. Croquer à pleines dents ce monde en gestation, est-ce une invitation universelle à profiter de la vie ou une mise en garde contre un appétit qui tenterait de se rassasier d’une coquille vide, d’une apparence ? Vicente Pla, quant à lui, fait remarquer : « Depuis son apparition dans les zones narratives de l’art moderne figuratif, Artur Heras a utilisé un large répertoire d’images publiques, éléments percutants de communication collective largement reconnus. Ils ont fonctionné en tant que matériel iconique pour construire une œuvre d’une grande diversité bien que fortement caractérisée. » Une bouteille de Coca-Cola peinte en brun, blanc et noir barrée d’une étiquette blanche sur laquelle est écrit en rouge MOLOTOV, laisse échapper de son goulot, et de la toile, une fumée blanche… Plus loin, un homme sans visage porte un drapeau rouge qui flotte au-delà de son épaule et du tableau. Une autre peinture montre la figure du Che les yeux fermés par la mort. Les images extraites de la réalité se succèdent. Elles ont à voir avec cette mémoire collective constituée à force d’actualité et de répétition, mais toutes portent la trace des différentes fictions qu’elles engendrent et le vocabulaire singulier de l’artiste. « Le travail constant d’expérimentation d’Artur Heras a porté la figuration à un de ses sommets les plus consistants. Il a été, et il est toujours, un figuratif de vocation plus que de métier. Son propos a été, et continue à être, de secouer les paramètres de la réalité et de l’art, en ouvrant l’activité créative aux événements de son temps », précise Josep Salvador.

Œuvre signée Artur Heras.
Œuvre signée Artur Heras.

A Perpignan, No Fiction. Obsolescence et permanence de la peinture s’intéresse à ce que la peinture peut dire du monde. Artur Heras mène avec pugnacité depuis les années 1960 une recherche esthétique qui bouleverse et décale le sens des images. Il s’attaque à leur caractère emblématique et leur fait raconter une autre histoire, une histoire augmentée par la peinture elle-même. Si la série Les emocions est particulièrement impressionnante, Anacleto Ferrer, n’hésite pas à convoquer les mots de Francis Bacon : « La peinture constitue en soi son propre langage, et lorsque nous en parlons, nous en faisons une traduction inférieure. » Inutile donc de poursuivre. Et à tous les chanceux qui peuvent atteindre le centre du monde d’ici au 22 janvier 2017*, sachez que les toiles d’Artur Heras irradient à cent mètres !

* A noter, l’exposition ferme ses portes du 19 au décembre au 9 janvier.

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