L’autre espace-temps de la Fondation V-A-C

Créée en 2009 à Moscou par l’homme d’affaires et collectionneur Leonid Mikhelson, la Fondation V-A-C entend promouvoir l’art contemporain en général et offrir un éclairage particulier aux artistes russes sur la scène internationale. C’est dans cet esprit qu’elle a acquis récemment à Venise le Palazzo delle Zattere, transformé à la fois en centre culturel et en résidence d’artistes. Le lieu a ouvert ses portes en mai dernier à l’occasion du lancement de la 57e Biennale d’art. Conçue en collaboration avec l’Art Institute of Chicago, son exposition inaugurale, intitulée Space Force Construction (1), offre un passionnant dialogue entre une centaine d’œuvres historiques, témoignant des choix et questionnements des artistes soviétiques des années 1920 et 1930, et les créations d’une quinzaine de plasticiens contemporains internationaux s’inscrivant dans la lignée des recherches et réflexions menées par leurs aînés.

Cao fei
RMB City (détail), Cao Fei, 2008-2011.

« La production culturelle fait partie de notre ADN et la quasi-totalité des artistes contemporains réunis ici ont été invités à concevoir une œuvre spécifique, explique Teresa Iarocci Mavica, directrice de la Fondation V-A-C, dans le texte de présentation de l’exposition. A nos yeux, chaque nouvelle pièce offre l’opportunité d’une interprétation et/ou d’un écho inédits de l’état du monde. Et lorsque ces échos se mettent à résonner dans l’espace collectif d’une manifestation comme Space Force Construction, ils engendrent inévitablement un nouveau dialogue. En nous efforçant ainsi de proposer d’autres formes d’appréhension de notre contemporanéité, nous créons des espaces propices à susciter, chez le visiteur, le sentiment d’être partie prenante de la discussion. A travers cette exposition, et nos actions en général, nous espérons démontrer que l’art conserve encore aujourd’hui toute sa dimension sociale et que le moteur du changement qu’il représente tourne à plein régime. » Une quinzaine de créateurs contemporains (2) animent la discussion évoquée, puisant notamment leurs arguments dans l’héritage – et son interprétation – laissé par l’avant-garde russe, qui vit, dès la première décennie du XXe siècle, les artistes tisser des liens, à travers leurs réflexions comme leurs pratiques, avec les aspirations montantes d’une population prête à mettre à bas le tsarisme dans l’espoir d’un renouveau idéalisé. Une ébullition intellectuelle connue pour avoir atteint son apogée dans la période comprise entre la révolution russe de 1917 et 1932, lorsque ces idées d’avant-garde et l’esprit de liberté qui leur était inhérent se heurtèrent au courant réaliste socialiste promu par Staline. Les hérauts du symbolisme, du futurisme, du suprématisme ou encore du constructivisme sont ici invoqués, via des dizaines d’œuvres originales – peintures, photographies, sculptures, films d’artistes – et de nombreuses recréations, réalisées à partir d’images ou d’esquisses d’archives.

Barbara Kruger
Untitled (Surrounded), Barbara Kruger, 2017.

C’est le cas, par exemple, du kiosque « multimédia » imaginé par Gustav Klucis (1895-1944) en 1922 et disposé au centre d’une installation signée Barbara Kruger. Comme à son habitude, l’artiste américaine déploie d’immenses reproductions photographiques et textuelles enserrant le visiteur. Quatre mains brandissent chacune un écran de Smartphone occupant la surface d’un mur ; les icônes d’applications y sont remplacées par des pastilles rouges, noires et blanches sur lesquelles s’affichent, en anglais, en russe et en italien, différents sentiments et états, tels « peur », « arrogance », « ignorance », « gentillesse », « amour », « patience », « résistance » ou encore « rage ». Au sol, cette citation de l’écrivain autrichien Karl Kraus (1874-1936) : « The secret of the demagogue is to make himself as stupid as his audience so that they believe they are as clever as he » (« Le secret du démagogue est d’avoir l’air aussi stupide que son public afin que celui-ci se croie aussi intelligent que lui »). « Si l’œuvre à la résonance historique de Klucis évoque les modes de production et de diffusion d’images et d’informations du début du siècle dernier, mon installation entend évoquer l’expansion, la simultanéité et la réciprocité des systèmes de “distribution” que nous produisons et qui nous reproduisent, précise Barbara Kruger dans l’édition spéciale du magazine britannique ArtReview mise à disposition des visiteurs. L’écran devient le miroir de nos choix, la forme, réduite à l’extrême, du haïku devient notre langage commun et le fait de partager devient à la fois un acte de confession et d’appropriation. Nous faisons fonctionner des applis et celles-ci dictent nos agissements. » Non loin, sont projetés en boucle deux extraits d’un projet participatif conduit trois années durant, entre 2008 et 2011, sur la plateforme de réalité virtuelle Second Life par la Chinoise Cao Fei : RMB City dévoile une cité utopique, dans laquelle Marx, Mao et Lénine, entre autres, vivent et débattent ensemble. Par leur entremise et celle d’autres avatars, Cao Fei pointe notamment, avec un humour largement teinté d’ironie, les contradictions induites par la soif d’urbanisation de son pays natal.

Irina Korina
The Hall of Columns, Irina Korina, 2017.

Parmi les artistes contemporains russes mis en lumière, citons Irina Korina et Mikhail Tolmachev. La première a choisi de s’intéresser aux personnages archétypaux apparus au lendemain de la révolution de 1917 pour servir d’outils de propagande (The Hall of Columns – La salle des colonnes). « On les brandissait notamment lors des grandes marches et manifestations afin d’illustrer, et d’expliquer au peuple, les idéaux promus par le nouvel ordre mis en place. J’ai repris trois de ces personnages dans mon installation : le bourgeois, le prêtre et le travailleur. Tous font partie de notre imaginaire, depuis l’enfance, tout comme les protagonistes de contes et de légendes. Ils sont si ordinaires qu’ils en ont perdu leur matérialité, devenant des figures de style déconnectées de la réalité. » Un étroit escalier mène le visiteur sur une petite plateforme lui offrant de pénétrer, jusqu’aux épaules uniquement, dans un univers peuplé de têtes en carton et papier mâché qui pourraient être tout droit sorties des rangs de nos joyeux carnavals, si elles n’étaient toutes grises et noires, leur silence engendrant davantage frissons et inquiétude que l’envie de faire la fête.

Mikhail Tolmachev
SLON, Mikhail Tolmachev, 2017.

Abordant lui aussi le thème de la mémoire, et les heures sombres du régime soviétique, Mikhail Tolmachev articule sa proposition autour de photos d’archives du camp de travail de Solovki, bâti en 1920 sur l’archipel du même nom, situé au nord-ouest de la Russie et tristement connu pour avoir servi de prototype aux goulags. SLON – titre emprunté à l’acronyme officiel du camp de Solovki – est une installation constituée de deux projecteurs de diapositives diffusant sur un mur des images extraites d’albums photos ayant respectivement appartenu à l’écrivain Maxime Gorki – qui en reçu un en cadeau lors d’une visite, controversée, organisée pour lui en 1926 –, au dirigeant bolchevique Sergeï Kirov et à un gardien anonyme du camp. Des scènes de travaux forcés alternent avec des moments de loisirs que s’accordait le personnel pénitentiaire. Les appareils sont posés sur une construction en bois, agrémentée de cordes, réplique d’une machine conçue à l’époque soviétique pour faire apparaître ou disparaître personnes et objets de la scène d’un théâtre ; elle fait ici office de métaphore des arrestations arbitraires, disparitions et purges qui douchèrent rapidement les espoirs d’un renouveau ancré dans la liberté. L’image est d’autant plus forte que le théâtre était l’une des méthodes couramment utilisées dans les camps de travail pour rééduquer les dissidents.

Fiks et Helguera
Optica Bronstein, Yevgeniy Fiks et Pablo Helguera, 2017.

C’est à un voyage dans le temps plus ludique que convient le Russe Yevgeniy Fiks et le Mexicain Pablo Helguera, en accueillant le visiteur au sein d’Optica Bronstein (Magasin d’optique Bronstein). L’installation se déploie dans une petite pièce peinte en beige et au sol tapissé de rouge ; une console présente quelques paires de lunettes sous vitrine, des tableaux d’acuité visuelle sont accrochés au mur. Dans le fond, un homme d’une cinquantaine d’années, portant la moustache, la barbe et de petites lunettes rondes, est assis derrière un bureau, qu’il quitte prestement, tout à sa joie d’accueillir un nouveau « client ». Ce singulier décor fait référence aux dernières années de Léon Trotski – né sous le nom de Lev Davidovitch Bronstein –, qui se réfugia en 1937 à Mexico – il y sera assassiné en 1940 – et s’installa dans une maison ayant auparavant abrité un centre de recherche optique. Yevgeniy Fiks et Pablo Helguera proposent au visiteur de poursuivre d’autres recherches en se prêtant à un sondage intitulé « The Bronstein Optics general assessment of political positions » (« Evaluation générale des opinions politiques par l’opticien Bronstein »). Le participant est invité à lire une vingtaine d’affirmations d’ordre politique et à faire part, au choix, de son complet désaccord, de son désaccord, de sa neutralité sur la question, de son approbation ou de sa complète approbation. Une fois le questionnaire rempli, il lui est révélé que toutes les phrases reproduites ne sont autres que des citations d’hommes politiques disparus ou encore vivants et que, par conséquent, il s’avère que son opinion est en ligne avec celle d’un Mussolini ou d’un Trump. « Il n’existe pas de révolution qui puisse changer la nature de l’homme », affirma ainsi, par exemple, le premier. Au-delà du caractère amusant – ou inquiétant, selon les correspondances établies ! – de la performance (activée tous les week-ends de 11 h à 19 h), les deux artistes offrent une piste de réflexion des plus intéressantes sur la manière dont l’interprétation, voire la falsification, de l’histoire peut influencer la pensée politique contemporaine.

Si l’exposition vient rappeler combien les liens entre art et société se sont historiquement renforcés dans des périodes de grandes transformations sociales, elle entend confirmer le rôle des artistes comme promoteurs et acteurs du changement au sens large, c’est-à-dire ceux capables de faire bouger les lignes actuelles comme de dessiner d’autres futurs possibles. Une notion du changement qui passe aussi, pour la Fondation V-A-C, par un rapprochement entre le monde de l’art et le grand public. C’est dans cet esprit que les deux expositions programmées chaque année à Venise, ainsi que différents temps de partage et de rencontre, seront gratuits et ouverts à tous.

(1) L’exposition emprunte son titre à une série de toiles réalisée en 1920 et 1921 par la peintre constructiviste, suprématiste et cubo-futuriste russe Lioubov Sergueïevna Popova.
(2) Tania Bruguera, Abraham Cruzvillegas, Melvin Edwards, Cao Fei, David Goldblatt, Kirill Gluschenko, Janice Kerbel, Irina Korina, Barbara Kruger, David Musgrave, Christian Nyampeta, Florian Pumhösl, Kirill Savchenkov, Wolfgang Tillmans et Mikhail Tolmachev.

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