L’Autre de Bruno Dufour-Coppolani

Né en 1954 à Périers, dans la Manche, Bruno Dufour-Coppolani s’est d’abord orienté vers des études en génie mécanique. C’est au milieu des années 1970, lors d’un temps de coopération technique et culturelle en Syrie, ponctué de divers voyages, que s’impose l’évidence d’une voie artistique ; elle sera entérinée par un diplôme obtenu aux Beaux-Arts de Rouen et une agrégation d’Arts plastiques, passée à Paris. Au cœur de sa démarche picturale, qui se déploie le plus souvent en grand format, la question de la surface alimente une réflexion sur le temps, les traces, l’usure. Ces dernières années, son travail s’est plus particulièrement concentré sur la thématique de la peau qui, comme la peinture, « dit en surface ce qui est plus profond ». Depuis son atelier de Saint-Lô, l’artiste a accepté de se livrer pour nous au Jeu des mots.

Enfance

Mes souvenirs sont ceux d’une enfance plutôt heureuse à la campagne, en milieu paysan, entre le travail de la terre et des études en pensionnat. Famille nombreuse et parents mus par un fort esprit d’entreprise. J’avais le sentiment que tout serait possible et je rêvais déjà de peinture.

Création

Le mot création me semble paresseux, trop abstrait et quasi religieux. Je ne peux le dissocier de l’idée d’inspiration qui me semble être d’un autre temps et qui occulte le travail, les questions, le temps passé, les engagements et les doutes. Bien que sensible, c’est sa nature, l’art n’en est pas moins une recherche et ses exigences sont très matérielles.

Peinture

J’accorde une place déterminante à la question de la surface en peinture. Cette surface est un miroir, un vis-à-vis où le peintre et le monde échangent, un face-à-face irremplaçable où les questions sont reconnues dans une forme. Je crois que le spectateur, dans ce même face-à-face, peut reconnaître, pour lui et comme juste, ce dont l’œuvre est dépositaire. Je crois en conséquence que la peinture est une rencontre, qu’elle est à fréquenter. La fréquentation de la surface par le peintre s’ouvre à la fréquentation du tableau par le spectateur. Le fait artistique est ce moment précis, tardif, mais toujours hypothétique, de leur reconnaissance mutuelle.

Bruno Dufour-Coppolani
Jeune Fille Mortelle II, Après van der Weyden, Bruno Dufour-Coppolani.
Bruno Dufour-Coppolani
Jeune femme I, Après Campin, Bruno Dufour-Coppolani, 2016.

Couleur

De nombreux artistes font de la couleur une finalité. La couleur en ce sens mène à l’abstraction et, d’une certaine manière, à une forme de spiritualité. Je pense notamment à Rothko, que j’admire tellement. D’autres considèrent la couleur comme un moyen au service de la figuration ; je suis de ceux-là et il m’arrive de le regretter…

Esthétique

Je pense toujours que l’esthétique associe l’art à une certaine éthique. C’est un sentiment plus qu’une définition. J’entrevois assez clairement une histoire commune entre l’art et l’humanisme ; enfin c’est mon regard subjectif. Je pense pour cela que si l’humanisme devait mourir, il entraînerait l’art dans sa perte en le réduisant au spectacle. Nous devrions nous en alerter.

L’Autre

J’admire Lévinas et j’aimerais croire que la peinture est précisément un visage, une altérité qui me questionne et m’oblige. Cela nous renvoie à l’éthique et, comme je le disais, à l’humanisme. Dans mes grands portraits de vieillards, j’aspire à traduire, au-delà précisément de la forme, une relation directe, d’homme à homme si je puis dire, en insistant peut-être sur cette inquiétude inhérente à toute rencontre.

Espace public

Ce qui me vient à l’esprit, c’est la relation que toute œuvre reconnue comme telle produit autour d’elle : une communauté de reconnaissance qui fait d’elle un emblème, un symbole autour duquel on se rassemble. Si l’on considère, comme je l’espère, qu’elle porte une question humaniste, l’œuvre participe alors largement du vivre ensemble. Il arrive pourtant qu’une œuvre divise.

Corps/Peau

Bruno Dufour-Coppolani
René, Bruno Dufour-Coppolani, 2010.

Au clair-obscur qui nous livre la forme, j’ai préféré montrer la peau qui nous dit la finitude. La peinture et la peau ont ceci de commun qu’elles disent en surface ce qui est plus profond. Symptômes l’une et l’autre, elles deviennent inquiétude. Rendre leur peau aux figures immortelles, c’est sans doute les rendre mortelles, mais c’est aussi les rendre vivantes. C’est ainsi que je justifie les nombreuses citations peintes que j’ai produites dernièrement. Les titres –  Jeune Fille Mortelle ou Vierge Mortelle – font valoir ce programme. Montrer le portrait en exposant la peau c’est, en s’éloignant de la forme, se rapprocher du visage. Si le portrait renvoie à l’identité, le visage invite à l’humanité.

Temps

Y a-t-il une autre énigme que celle du temps et, dans le sillage du temps, la finitude ? Mon parcours de peintre s’est déployé autour de cette question. Mes surfaces peintes ont d’abord interrogé l’usure et l’effacement. J’ai durablement pensé que ce sont les rides qui font le temps et non pas l’inverse ; en faisant du temps une donnée sensible. Mes surfaces sont devenues archéologiques, palimpsestes, appréhendables dans les strates comme autant de moments déposés, exposant le temps de leurs histoires. C’était du temps passé. Puis, la question du vieillissement s’est faite prégnante, m’imposant la peau, ce par quoi la finitude se manifeste. Ne cessant de faire signe, de nous inquiéter, la peau est un pur devenir et ce qu’elle annonce nous renvoie à notre condition. J’y vois une responsabilité.

Transmission

L’art est une question qui aurait trouvé sa forme, une expérience sensible donnée en partage. Une médiation. Toute œuvre est une médiation. Je suis par ailleurs professeur d’arts plastiques. Je crois qu’en ce domaine, comme en philosophie, les questions valent plus que les réponses.

Liberté

Quand la sphère artistique peut se révéler apaisante, c’est qu’elle est restée aux lisières de l’art. Au-delà de cette frontière, à la limite de laquelle il est bon de se tenir, dans son exercice même, l’art révèle du monde ce que ce dernier libère, indistinctement et dangereusement. Je me plais à dire que ce qui fait la force de l’art, c’est qu’il oblige à voir. Cela ne préjuge en rien de ce qui sera vu et cette obligation expose celui qui s’y engage. Quand, dans la pratique, l’art advient, c’est que le vouloir voir rejoint dans une dangereuse curiosité le vouloir savoir que l’artiste endosse et fait endosser à ses risques et périls. C’est cela la liberté de l’artiste. Elle a un coût. C’est une exigence et la certitude d’une réception critique. Cette liberté me semble pervertie dans un monde artistique qui confond une véritable prise de risque et une provocation entendue, un art en quête de censure quand la censure est vecteur de réussite et reconnue comme argument artistique. Ce que le grand art a toujours su remettre en cause, c’est l’art lui-même. Cette liberté n’a jamais été un gage de réussite personnelle.

Die Haut, après Beuys, Bruno Dufour-Coppolani, 2016.
Die Haut, après Beuys, Bruno Dufour-Coppolani, 2016.
Bruno Dufour-Coppolani
Après Zurbaran, Bruno Dufour-Coppolani, 2016.
Crédits photos

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