L’artiste, sismographe du temps présent

Le Centre d’art Schirn de Francfort, en Allemagne, présente une vaste exposition dédiée aux rapports qu’entretiennent aujourd’hui art et politique. Power to the People: Polit­ical Art Now (Le pouvoir au peuple : l’art politique aujourd’hui) s’appuie sur plus de 40 installations, photographies, dessins, peintures et vidéos d’une vingtaine de plasticiens internationaux* pour proposer une série de réflexions artistiques s’inscrivant dans une époque tourmentée, théâtre d’une crise inédite de la démocratie, où montée des discours populistes, réactions autocratiques, propagande totalitaire, néolibéralisme, propagation de rumeurs et autres fake news sont autant de symptômes de dysfonctionnement.

Untitled: 100banners2015, Phyllida Barlow, 2015.

Dans quelle mesure l’art est-il politique ? Doit-il être politique ? Jusqu’où l’art peut-il s’écarter de sa conception « classique » ? Les principes démocratiques peuvent-ils s’appliquer à une œuvre d’art ? Autant de questions qui ont été abordées de manière récurrente au fil de l’histoire de l’art. Reste que les réponses sont extrêmement variées selon le type de société au sein desquelles elles sont posées. « Il n’y a pas d’art sans société, rappelle Martina Weinhart, commissaire de l’exposition. L’art a toujours une composante sociale. Il se situe dans un contexte, à un moment donné, dans un pays particulier. Des individus spécifiques le produisent ; des institutions lui sont dédiées, un public particulier s’y intéresse. Dans le même temps, il puise une force singulière dans le fait qu’il n’est évidemment pas un organe de parti politique et qu’il bénéficie plutôt de moyens qui lui sont propres. De fait, il ouvre des espaces de réflexion, d’expérimentation, qui lui permettent d’appréhender plus librement des situations complexes qui vont bien au-delà de la vie politique quotidienne. » Parmi les 43 œuvres rassemblées pour l’exposition, plusieurs sont des installations d’envergure, à l’image de celle déployée par Phyllida Barlow (Untitled: 100banners2015) à travers le hall en forme de rotonde du Schirn : des dizaines de grands drapeaux multicolores, mais dénués de toute référence à une nation particulière, évoquent à la fois une identité partagée, la notion de pouvoir et la contestation de ce même pouvoir. Tout comme celles d’Hiwa K ou de Marinella Senatore, l’œuvre de l’artiste britannique s’inscrit dans une volonté de résistance artistique. Avec Voting Booth Museum (2009), pièce constituée de six isoloirs un brin défraîchis récupérés dans différents pays du monde, Guillaume Bijl pose un regard critique sur la fragilité de la représentation populaire, auquel font écho les travaux d’Adelita Husni-Bey et de Ricarda Roggan, pointant respectivement la déliquescence des institutions publiques et les limites de la démocratie parlementaire. Katie Holten, Rirkrit Tiravanija et Nasan Tur s’intéressent quant à eux à la participation active des citoyens dans l’élaboration de la vie publique, tandis qu’Halil Altındere, Osman Bozkurt et Ahmet Öğüt traitent de l’inégalité structurelle, de l’oppression et de l’arbitraire étatiques, ainsi que de la protestation publique en tant que forme de participation politique. Plusieurs plasticiens questionnent le poids et le sens de l’image. Edgar Leciejewski, par exemple, a juxtaposé 77 photos d’hommes politiques et de chefs d’Etat (A Circle Full of Ecstasy, 2016) qui font tous un même geste de salut de la main droite : Bachar el-Assad, Fidel Castro, la reine Elisabeth II, Kim Jong-Un, Angela Merkel, Barack Obama, Vladimir Poutine… quel que soit le régime représenté, ces hommes et femmes partagent les mêmes codes de la mise en scène politique. Jens Ullrich s’intéresse pour sa part à l’affiche en tant que moyen de protestation, tandis que Julius von Bismarck et Mark Flood traitent de la manipulation des images médiatiques et de nouvelles formes de participation à la vie politique et d’action sur l’opinion. Citons encore le collectif Forensic Architecture ou Andrea Bowers, qui ont en commun d’entremêler démarche artistique et militantisme et d’interroger l’art en tant que force politiquement productive. « Ces derniers temps, nous avons vécu le retour de l’art en politique, affirme Philipp Demandt, directeur du Schirn. Les artistes font figure de sismographes en ces temps politiquement mouvementés. L’exposition Power to the People: Political Art aborde également la question de savoir dans quelle mesure la politique dans l’art est autorisée ou devrait l’être. C’est une question que nous ne devons jamais cesser de nous poser, encore et encore. »

* Avec les Allemands Julius von Bismarck, Tobias Donat, Edgar Lecie­je­w­ski, Ricarda Roggan et Nasan Tur, le Belge Guil­laume Bijl, les Turcs Halil Altındere, Osman Bozkurt et Ahmet Öğüt, les Britanniques Phyl­lida Barlow et Jona­than Monk, les Américains Andrea Bowers, Sam Durant et Mark Flood, le collectif basé à Londres Foren­sic Archi­tec­ture, les Israéliens Omer Fast et Dani Gal, l’Irlandaise Katie Holten, l’Irakien Hiwa K, les Italiennes Adel­ita Husni-Bey et Mari­nella Sena­tore, le Thaïlandais Rirkrit Tira­va­nija et le Tanzanien Jens Ullrich.

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