L’art poing levé des Samis

Lors du colloque international « Les frontières de l’image », qui s’est déroulé à l’Université de Perpignan en septembre dernier, l’antropologue Jean-Louis Olive (1) a proposé un développement intitulé « Art protestataire, désobéissance civile et décolonisation : résistance ethnopolitique des Samis de Fennoscandie, 2012-2017 ». A cette occasion, le public a pu découvrir le travail des artistes samis – population autochtone répartie sur un territoire partagé entre la Norvège, la Suède, la Finlande et la Russie – et comprendre comment l’art peut être une arme de protestation et un instrument de revendication politique. Aujourd’hui, Jean-Louis Olive renouvelle la démonstration pour les lecteurs d’ArtsHebdoMédias. Son texte introduit une semaine de publications consacrées à ces artistes engagés de la création contemporaine nordique, notamment.

Jenni Laiti (à gauche) lors d’une marche pour le climat, à Londres, en novembre 2015.

Suite à plusieurs séjours sur les terrains de Fennoscandie, jusqu’au jubilée de Tråante 1917-2017 à Tronheim (Norvège), j’observe la manière dont les artistes Samis expriment leur sentiment de révolte et de rébellion face aux politiques des quatre états (Norvège, Suède, Finlande, Russie) qui ont colonisé et partagé leur territoire, le Sápmi – terme hautement préférable à celui de « Laponie », plus stigmatisant. Les artistes les plus engagés s’inscrivent dans une tradition de luttes non-violentes et de désobéissance civile (grèves d’Alta 1980, procès de Gállok 2013, Girjasmålet 2015), et ils entendent résister à ce qu’ils ressentent comme une colonisation permanente, à la fois historique, du territoire, et ethnique, par assimilation des esprits, acculturation forcée et racisation. Les créateurs samis sont entrés en résistance et ils le disent avec des images fortes en intervenant et en interagissant dans tous les domaines de la vie sociale et culturelle, en ville ou en forêt, grâce à des expositions en galeries, au street art, au travail dans leurs ateliers ou à travers les médias… Ces jeunes artistes font exploser les frontières du local et du global, d’un monde territorialisé et des processus de déterritorialisation. S’enracinant dans les matières et les techniques traditionnelles (le duodji : artisanat) et s’emparant aussi de la création vidéo, des chaînes de télévision locales et des réseaux transnationaux pour faire passer leurs messages-images. Au-delà des seules images, ils utilisent le brouillage culturel, la per­for­mance, l’activisme, les actions directes, etc. « Toutes les stratégies nous sont utiles », affirme l’artiste samie Jenni Laiti (2).
Les Samis ont la réputation d’être un peuple pacifique et il est notoire qu’ils n’ont pas de mot ni d’équivalent lexical pour dire la guerre. S’ils n’utilisent pas d’armes, ils parlent de résistance ou de Fighting spirit et les jeunes artistes militants utilisent des expressions comme art attackî (3), ou « terreur » sous la forme d’une attaque par « la main du lasso » (Suohpanterror, suohpangiehta). « Ne prends pas une bombe, prends ton lasso », disent les membres du groupe anony­me Suohpanterror (4), en faisant référence au métier d’éleveur. « Nous sommes des gens très pacifiques. Si nous avions notre propre armée, le lasso serait notre arme de choix », affirme aussi Jenni Laiti. Les jeunes Samis tentent ainsi d’écrire leur propre histoire, et de se l’approprier. L’art est pour eux un mode d’expression efficace pour empêcher l’érection d’un barrage sur une zone de pêche ou la prospection minière sur des territoires de pâturage, et apporter soutien et solidarité à un chasseur ou un pêcheur expropriés de leurs droits, à un propriétaire de rennes exposé au jugement d’un tribunal.

Le procès exemplaire de Jovsset Ante Sara

Pile o’Sápmi, Máret Anne Sara, 2016.

La loi du 15 juin 2007 impose une réduction significative du nombre de rennes sur les plateaux nord-continentaux de la Norvège, où se trouvent principalement les éleveurs samis. Présentée comme une mesure écologique, la loi sur l’abattage des rennes a été renforcée par le décret de 2013, afin de limiter le cheptel des renniculteurs du Finmark, qui aurait augmenté de 40 % entre 2002 et 2010. Puis par les positions du gouvernement conservateur d’Erna Solberg s’appuyant sur les constats alarmistes de certains experts : surpâturage, baisse de qualité du lichen du plateau, baisse du poids moyen des jeunes faons, divagation des rennes dans la tundra polaire… autant d’arguments réfutés par les syndicats d’éleveurs. En invoquant la nécessité d’un « écosystème durable », d’une « renniculture durable », la coalition de droite a imposé une réduction des troupeaux de 20 % à 40 % et, dans certains cas, allant jusqu’à 50 %. C’est dans ce contexte que Jovsset Ante Sara comparaît, le 2 janvier 2016, devant le tribunal du district de Tana à la suite de la décision du Conseil de l’élevage des rennes, l’enjoignant de réduire son cheptel de 116 à 75, et donc d’abattre 41 têtes de bétail. Le jeune éleveur s’y refuse et son avocat, P. Trond Biti, démontre à la Commission du Finmark qu’une telle proportion d’abattage ne garantit plus la sécurité de l’exploitation et que si cette décision devait être appliquée, c’est la survie de la famille Sara qui serait en cause.
Tenant tête à la procureure Ida Thue, il accuse l’Etat norvégien de violation du droit international, considérant que la réduction drastique du nombre de rennes a pour conséquence d’attenter à la sécurité de l’exploitation et au mode de vie de la famille d’éleveurs. L’abattage ou le paiement de l’amende écrasante interdisent au jeune propriétaire de rennes de maintenir son activité et de protéger sa famille, tout comme de perpétuer son savoir-faire et sa culture. La faillite ainsi annoncée de Jovsset Ante Sara est aussi celle de la plupart des jeunes éleveurs. Et à terme, celle de l’industrie rennicole. Argument qui pousse l’avocat à considérer que le tribunal d’Etat a violé les conventions inter­nationales sur les droits de l’homme. Combat mené avec le soutien de 691 autres éleveurs réunis dans une association qui s’était déjà portée partie civile contre l’Etat dans une affaire similaire. Un soutien exemplaire qui non seulement incarne la situation des éleveurs samis de la région, mais prouve également la réalité de la menace. Si Jovsset Ante Sara est allé au tribunal, c’est effectivement pour conserver son troupeau et le droit de vivre de son élevage, mais aussi pour revendiquer le droit de perpétuer la culture samie, de permettre un avenir à son peuple. Le Tribunal de première instance de Tana finit par lui donner gain de cause et, à travers lui, à tous les éleveurs. Mais, l’Etat norvégien ayant fait appel de la décision, Jovsset Ante Sara comparaît le 24 janvier dernier devant le tribunal de la Cour d’appel de Hålogaland à Tromsø.
Dans la fin de la nuit polaire, le soleil tarde à percer, mais devant le Palais de Justice beaucoup d’éleveurs de rennes sont venus soutenir le jeune homme. La presse est là. La salle d’audience est comble. Le procureur général Erik Stein Jahr Dahl rappelle qu’il y a « trop de rennes sur le plateau et que les pâturages sont dégradés », mais Sara soutient l’inverse. A moins de 200 têtes, l’élevage des rennes n’est pas viable et Jovsset Ante Sara évoque un savoir issu de sa propre expérience, mais aussi de celles de son père et de son grand-père, présents dans la salle. L’avocat P. Trond Biti pour sa part poursuit en continuant de s’appuyer sur le droit international. Le 17 mars, la décision de la Cour d’appel tombe : Jovsset Ante Sara gagne pour la deuxième fois contre l’Etat, qui formule dans la foulée un ultime recours à la Cour Suprême. L’audience a eu lieu les 5 et 6 décembre dernier. Le verdict de la cour est attendu pour début janvier.

Soutien artistique de Máret Anne Sara, sœur aînée de l’éleveur

Máret Anne Sara devant Rideau de crânes de rennes, 2017.

Si ce deuxième procès de Jovsset Ante Sara a connu un fort retentissement médiatique, c’est notamment grâce à la présence de sa sœur à ses côtés. En effet, la plasticienne Máret Anne Sara l’a soutenu par de nombreuses interventions artistiques dans la rue (street art) et par la mise en place d’actions de protestation civile (protest art). Dans le quartier du Stortorget, elle a installé une structure de grande taille et invité une vingtaine d’artistes à participer à de nombreuses actions. On la voit manipuler des crânes de rennes et des bombes aérosols, aux côtés de l’artiste sami suédois Anders Sunna et de sa compagne Linda « Zina » Aslaksen, qui réalisent une grande fresque où figurent également des crânes.
Máret Anne Sara, née en 1983 à Hammerfest et résidant à Kautokeino, Finmark, est connue comme une artiste polyvalente, peintre, graphiste, sculptrice, plasticienne et essayiste, et comme une artiste engagée qui est entrée en résistance pour défendre le Sápmi et plaider pour la protection des pâturages des rennes. Alors que son frère luttait contre l’Etat devant le tribunal du district de Tana, au centre-ville, Máret Anne Sara commençait à élaborer des installations artistiques à partir de crânes de rennes, les Pile o’Sápmi. Elle s’inspire explicitement des O’bones piles, empilements gigantesques de crânes de bisons que les chasseurs blancs réalisaient après avoir massacré les buffles des grandes plaines nord-américaines. La stratégie de ces colons était simple : éradiquer les bisons pour affamer les amérindiens et prendre possession de leur territoire. 50 millions de buffalos furent ainsi sacrifiés, leurs carcasses desséchant au soleil, leurs crânes formant des montagnes de trophées morbides. L’artiste établit ici un parallèle saisissant avec la politique d’abattage des rennes du gouvernement norvégien, et rappelle aussi des épisodes funestes de « norvégianisation » du grand nord.
Conçus comme une œuvre d’art et « comme un mouvement d’art étendu accompagnant le procès de mon frère… les deux mettant en lumière la lutte qui se déroule », les Pile o’Sápmi sont aussi des installations publiques, des supports d’événements qui servent à informer et à toucher le public avec des images fortes et provocantes. A Tromsø, lors du procès en appel, Máret Anne Sara a invité d’autres personnalités de l’art comme Niillas Somby, l’ancien activiste d’Alta, les artistes visuels Arvid Sveen, Hans Normann Dahl et Hans Ragnar Mathisen et aussi la chanteuse Elle Marja Eira et Ivvár qui ont contribué à créer un événement hebdomadaire. L’art est alors présent tout au long du procès, avec des films, des concerts, des scénographies de rue. Et aussi des publications et des conférences, reprenant les thèmes du massacre des bisons américains, avec les Buffalos Piles, et de la colonisation des terres samies par l’état norvégien.
A Kassel, les visiteurs de Documenta 14 ont pu apercevoir sans forcément comprendre le Rideau de crânes de rennes (Reindeer head veil) en suspension, que Máret Anne Sara a confectionné à partir de 300 crânes de rennes pris dans un abattoir, et portant un trou dans l’os frontal, stigmate du trépan et de la souffrance de l’animal. Par ce geste, l’artiste s’efforce de dénoncer ainsi la politique des « rennes abattus par décret », alors que « même les Norvégiens sont aveugles sur le sujet », a-t-elle déclaré à Metropolis (5). Máret Anne Sara soutient ainsi son frère, sa famille, sa communauté d’éleveurs et toute la profession des renniculteurs. « Nous menons une bataille très dure contre l’industrialisation et la destruction de nos terres. En plus de tout cela, il y a l’abattage obligatoire. Nous perdons déjà beaucoup et nous ne bénéficions pas du développement national. On attire l’attention sur les rennes qui vivent librement sur cette terre. Nous sommes dénoncés comme des boucs émissaires. »
Máret Anne Sara est si débordée par son action artistique qu’elle ne peut assister aux trois journées de procès. La presse diffuse l’événement au quotidien, non sans quelques ambiguïtés, car à l’image de Máret Anne Sara, les artistes samis ne se reconnaissent pas comme « activistes », terme médiatique qui les dessert et qui les décrédibilise en partie, ils lui préfèrent celui d’« artivistes ». « Les artistes occupent une position centrale dans cette bataille », affirme Arne Skaug Olsen (6) ; ils participent ainsi à l’écriture de l’histoire régionale, et ils animent de nouveaux réseaux internationaux. Ils collaborent entre eux et créent des modes d’intervention inédits, en associant et en combinant tous les arts.
Certains universitaires de qualité et de renom n’hésitent pas à prendre position : « La victoire de Jovsset Ante Sara signifie la peine de mort pour la politique de rennes de l’Etat », tonne Ivar Bjørklund, considéré comme l’un des plus grands experts de la renniculture et des Samis en Norvège. De son côté, Ellinor Marita Jăma, présidente du Norske Reindriftssamers Landsforbund, a pris fait et cause pour Jovsset, estimant publiquement qu’il « est un bon exemple pour les jeunes éleveurs de rennes (7).  » Pour le professeur Ivar Bjørklund, il ne fait aucun doute que les partis de droite visent ouvertement la fermeture du parlement sami (créé en 1989) et la réduction du soutien économique aux préoccupations des Samis (8). Le Parlement sami a bien été consulté, mais le gouvernement norvégien a refusé d’entendre l’opposition à ces changements juridiques. Máret Anne Sara ne s’étonne plus guère de ces simulacres de consultations, de ces « dialogues vides » et devenus banals, car, pour elle, les éleveurs sont perçus en réalité comme des « criminels écologiques ». Gorge serrée sous le foulard, elle est révoltée par l’intervention constante de l’Etat dans les zones, l’économie et la culture Samies. L’art devient un moyen de « transmuter la colère », d’opérer un réveil politique, un éveil de la compréhension des Samis eux-mêmes, qui sont tous impliqués, même si l’élevage des rennes ne concerne qu’une partie d’entre eux (3 000 personnes environ en Finmark). Anders Sunna, venu de Jokkmokk en Suède, la soutient en ces termes : « Les Samis sont un seul peuple, et nous devons nous entraider. »

Anders Sunna, de Kieksiäisvaara, Pajala, Norbotten suédois

L’atelier d’Anders Sunna.

Anders Sunna, ou Börje Karl Anders Sunna, né en 1985 à Jukkasjärvi (près de Kiruna), est éleveur de rennes à Kieksiäisvaara, Pajala, dans une zone de franchise du Norbotten suédois. Il a reçu les marques de rennes de sa famille en 1972, mais celle-ci fut déplacée de force vers un autre village sami trois ans plus tard. Une intégration forcée qui n’a pas pris et a obligé la famille Sunna à s’implanter plus loin. Très amère depuis lors, elle porte désormais une sorte de « guérilla du renne ». Durant les années 1980 et 1990, les Sunna ont comptabilisé jusqu’à 400 rapports de police et 20 comparutions. Ils n’ont pas eu de compensations : « Le conflit, j’ai grandi dedans, je ne connais rien d’autre. Et on finit par être un peu blasé. Il fallait en sortir. L’art a été pour moi l’occasion de révéler un flux de non-dits et de montrer le mensonge (9).  »
Anders s’est d’abord instruit seul, puis il a fait une formation aux beaux-arts à l’école d’art d’Umeå et au College of Arts. Il réside actuellement à Jokkmokk en tant qu’artiste pein­tre et graffeur, et connaît une renommée importante dans le cercle polaire (10). Son œuvre est foisonnante et inclassable. Ses toiles et dessins, pochoirs et collages témoignent des paradoxes que vivent les éleveurs Samis. On y découvre des portraits et des scènes réalistes, pris entre la beauté de la tundra et de la taïga (forêt boréale) et les incursions brutales de l’industrie, des uniformes et des véhicules de police au milieu des corrals et des troupeaux. Paysages blanchis et éléments obscurs, perspectives pano­ramiques et zébrures électriques, coulées verticales et taches chromatiques. Crânes et visages ossifiés, fonctionnaires et emblèmes d’état (lion royal), costumes d’éleveurs nomades et solitude, ambiguïté des passe-montagne, lassos et cordages, pendaisons et suicides, érotisations morbides, procès, symboles d’éducation et d’assimilation, traces du racisme et des préjugés, manifestes, armes et symboles de rébellion.
Anders Sunna sait ce que signifie vivre sans droits. Il souhaite que le Parlement sami de Kiruna en finisse avec le jeu du politique pour mieux se concentrer sur la protection des droits acquis par les Samis : « Une fois que vous avez perdu vos droits, il est très difficile de les récupérer. J’ai des droits et je lutte pour préserver ce patrimoine ». « Il n’y a pas de dialogue si celui-ci se limite à une conversation », explique de son côté Jenni Laiti, avec laquelle Anders Sunna a eu l’occasion de travailler. Comme elle, il dit n’avoir pas trouvé son compte dans le « dialogue » dont parlent les politiciens : « Je pense que nous devons laisser de côté le dialogue, nous avons essayé la voie légale depuis une centaine d’années. Nous préférons partir maintenant sur la base de ce que nous avons obtenu par la désobéissance civile. Je crois en elle. »

Vue de l’exposition Gállok Protest Art à la galerie Skáidi, en 2014 à Nikkaluokta (Suède).

Le concept d’art protestataire, usité dans les milieux alternatifs suédois et finlandais, est apparu notamment au cours de l’émission télévisée du LittFest d’Umeå en 2014 : c’est le lieu qu’ont choisi Anders Sunna et Jenni Laiti pour parler du conflit de Gállok (Kállak) sous la forme du « Gállok Protest Art ». Anders Sunna voit aussi son art « comme un moyen de résister sans violence », et il explique posément que l’art est un outil de détournement ou de renversement du conflit. « C’est entendu, l’art doit exprimer la société (c’est-à-dire, aujourd’hui, le monde) mais il doit le faire exprès. Il ne peut pas être simplement une expression passive, un aspect de la situation, une archive pour les historiens de demain. Il doit être expressif et réflexif, s’il entend nous montrer autre chose que ce que nous avons tous les jours sous les yeux, par exemple dans les supermarchés ou la télévision. L’art a pour vocation d’être inquiétant », affirmait Marc Augé un an auparavant dans L’anthropologue et le monde global (p. 148).
Anders Sunna s’est toujours engagé contre ce qu’il croit faux. Rappelons qu’en 2012, dans le Northland, lors de l’installation de la mine de Kaunisvaara, près Pajala, il avait réalisé la sculpture d’un Akkja, traîneau sami, rempli de minerai et de crânes. Aujourd’hui, il expose ses œuvres d’art devant le tribunal du district de Gällivare et pense avec humour que ce lieu de résidence du droit est un peu sa « deuxième maison », puisque sa famille le fréquente depuis 40 ans. Et ils ne sont pas prêts d’abandonner. Marc Augé nous dit que les formes de l’art contemporain dérangent, transforment, subvertissent : « Leur prétention va à l’encontre des efforts déployés par la société de consommation pour nous persuader que tout va de soi, et du coup la tentation existe, entretenue par les messages rassurants des médias, de les réduire à de simples variations sur l’existant, à de simples redondances, ou encore de les subvertir dès le départ et de les récupérer en les soumettant à la logique spéculative du marché. » (p. 149)
Anders Sunna est devenu un taggeur et un graffeur hors pair et intervient partout où les droits des Samis sont menacés. Familier des galeries et rompu au travail dans son atelier, il est aussi efficace dans le street art et dans les pâturages, où il « bombe » sur de grands films plastiques tendus entre deux bouleaux de la forêt boréale, comme on le voit sur le clip de la chanteuse Samie Sofia Jannok We are still here (11). Cette vidéo est un témoignage fort sur le procès de Gällivare et Jokkmokk, où les éleveurs ont gagné contre l’Etat suédois et le procureur général (12), qui a été accusé de racisme et de discrimination bioraciale envers les Samis.
En manipulant les os ou les bois de renne, Máret Anne Sara a aussi conscience de la tradition qui consiste à préserver les restes des animaux morts et de cette manière à les respecter dans la mort comme dans la vie. Anders Sunna renverse le sens de ce rite. Parmi les premiers, il emploie l’inversion sémantique, en établissant le parallèle entre le lasso de l’éleveur et la corde pour se pendre, en référence au taux de suicides élevé chez les jeunes Samis. Non-violent et rebelle à la fois, il charge de grenades rennes et lagopèdes et représente le fusil mitrailleur Avtomat Kalachnikova (ou AK modèle 1947) décoré d’ornements samis en ivoire.
Comme Máret Anne Sara, il peint aussi des crânes de rennes équarris ou ceux de Samis en costume, dont il subvertit le sens commun, détourne l’esthétique paternaliste ou l’usage du consumérisme touristique, dénonçant ainsi l’assimilation forcée, l’acculturation et la marchandisation. Aussi à l’aise avec les installations éphémères (film plastique ou papier) qu’avec les fresques pérennes (murales ou parois métalliques), Anders Sunna semble s’adapter aux éléments, écrire à main levée sur tous les supports pour marquer son passage sur des territoires (13). Certains de ses graffitis les plus connus peuvent être vus le long de la E6 dans le nord, à Alta, Göteborg et le long des barres autour de la plage de Hornstulls à Stockholm.

Vue de l’exposition Maadtoe (2014-2015), au Världskulturmuseet de Göteborg (Suède), Anders Sunna et Michiel Brouwer.

Anders Sunna a également collaboré avec le photographe Michiel Brouwer pour l’exposition Maadtoe, au Världskulturmuseet, Musée de la Culture Mondiale à Göteborg. Monté en 2011-2012, cet événement a été remis en scène en décembre 2016 au Kristinehamn Art Museum (près de Karlstad, Suède) et accompagné d’animations (Max Mackhé, chanteur) et de conférences à destination des publics scolaires. On y voit se côtoyer les tableaux et les collages d’Anders Sunna et les photographies saisissantes de Michail Brouwer. Celles-ci ont été prises dans l’entrepôt des collections de l’Institut national de l’eugénisme (Grundades Statens institut för rasbiologi, Uppsala). Créé en 1922 par le médecin raciologue Herman Lundborg, le sinistre institut a officiellement fermé en 1951, mais ses collections ont été conservées et elles comportent de très nombreux squelettes attribués à des individus samis. Il y en aurait des centaines, et leur « restitution » pose problème depuis 20 ans. « Quand je les ai photographiés, ils les avaient disposés dans un bâtiment industriel de la périphérie de Uppsala, mais peu après ils ont choisi de les expédier ailleurs. Je ne sais pas si quelqu’un sait où ils sont aujourd’hui », explique le photographe (14).
La dénonciation de la politique raciale suédoise est devenue un thème caractéristique de l’expression artistique samie. Les clips vidéo de Sofia Jannok, chanteuse samie suédoise engagée (album Áhpi/ Wide as oceans, 2013, Border Music Distribution/ Songs to Arvas), et le long-métrage Sameblod/Sami blood de la réalisatrice Amanda Kernell (1 h 50, Suède, 2016) en sont des exemples récents et explicites.
En Suède, on serait tenté de croire que l’Etat social avait définitivement éradiqué l’Etat racial des âges révolus, l’idéologie coloniale du XIXe siècle et celle, raciale, de la première moitié du XXe siècle. Pourtant, comme le notait Fredrik Barth en 1969 : « Beaucoup de situations de minorité gardent trace de ce rejet actif par la population d’accueil (15)  ». Dans le roman d’Olivier Truc, plusieurs notations évoquent la persistance d’une idéologie discriminatoire, apparue pendant la colonisation du Nord et demeurée bien au-delà : « Il faut vous dire que les milieux universitaires, c’est ce que j’ai compris après la guerre, étaient très pro-Allemands en Scandinavie (16).  »
Il y a d’autres artistes samis dans la zone, tous interconnectés, solidaires, actifs. Reprenant le slogan d’Ai Weiwei, Everything is art, everything is politics (Tout est art, tout est politique), ils pratiquent volontiers la provocation et le détournement symbolique d’objets ou d’œuvres, afin de dénoncer l’oppression qu’ils endurent. Leur art est polyphonique et en renouvellement incessant. Selon la journaliste, Emma Lundström : « Les artistes samis contemporains se définissent avant tout et par-dessus tout comme Samis. Ils revendiquent une identité reconnue, inclu­sive et non-figée. Ils aspirent à une culture autodéfinie (17).  »

(1) Jean-Louis Olive est anthropologue au Centre de recherche sur les sociétés et environnements en Méditerranée (CRESEM EA 7397), Université Perpignan Via Domitia. jlo@free.fr
(2) Debatty, 07.04.2015
(3) Hautala-Hirvioja, 2014
(4) Julkaistu Perjantaina, 08.11.2013
(5) Arte, M. Skalski, 03.07.2017
(6) Kunstkritikk, 24.02.2017
(7) Monica Falao Pettersen & Liv Inger Somby, 18.03.2016
(8) Bjørklund 2013, p. 156
(9) Emma Lundström, 28.03.2014
(10) Ulrica Lindahl, 22.01.2015
(11) WE ARE STILL HERE – Sofia Jannok feat. Anders Sunna, 5:14, 21 janv. 2016. Pendant un concert en plein air de Sofia Jannok à Trondheim (Jubilée Tråante 1917-2017), le 7 février 2017, j’ai pu filmer Anders Sunna qui reproduisait le même type de bombage dans le cadre d’un hommage à Elsa Laula, ici devant le Centre d’art contemporain TSSK (Trøndelag Senter For Samidskunst).
(12) Ce thème majeur sera traité dans une prochaine publication.
(13) Ingold 2013, p. 106
(14) Carlsson, 08.12.2016
(15) Barth 1995, p. 238
(16) Truc 2012, p. 229
(17) Emma Lundström 2014, p. 10

Retrouvez demain la suite de notre dossier sur l’art protestataire sami avec un article consacré à Máret Anne Sara.

Quelques jalons bibliographiques

Marc Augé, 2013, L’anthropologue et le monde global, Armand Colin, La Fabrique du Sens, 191 p.
Fredrik Barth, 1995, Les groupes ethniques et leurs frontières (1969), in P. – – Poutignat & J. Streiff-Fenart, Théories de l’ethnicité, Paris, Puf, p. 203-249.
Ivar Bjørklund, 2013, Domestication, Reindeer Husbandry and the Development of Sámi Pastoralism, Acta Borealia, Volume 30 (2), p. 174 – 189.
Tuija Hautala-Hirvioja, 2014, Saamelaisen nykytaiteen moninaisuus / La diversité de l’art contemporain same, Tuija Hautala-Hirvioja, PhD, est professeur d’histoire de l’art, à l’Université de Laponie (Rovaniemi), Agon n° 43, 3/2014 (dossier sur l’art contemporain sami). Publié le 12/11/2014. Consulté le 16.04.2017.
Emma Lundström, 2014, Suohpanterror vill avkolonisera Sápmi (Le groupe Suohpanterror veut

décoloniser le Sápmi), Internationalen, 28 mars 2014.
Ivar Bjørklund, 2014, Alltid for mye rein i Finmark (Les rennes toujours en divagation dans le Finmark), par Ivar Bjørklund, Chercheur, Musée Tromsø – Le Musée de l’Université, NRK Sápmi, 03.12.2014, 07:37
Ivar Bjørklund, 2017, Aux frontières de l’Arctique, ou l’art de la survie de 75 rennes, Nordlys, Nord Norsk, 02.02.2017
Arne Skaug Olsen, 2017, The Long Hard Cold Struggle, Kunstkritikk, 24.02.2017
Marion Skalski, 2017, Metropolis et la documenta 14 – Máret Ánne Sara, La performeuse norvégienne entend alerter sur la condition des Samis, ARTE-Metropolis, 03/07/2017 à 07h36, dernière mise à jour le 07/07/2017 à 10h56
Olivier Truc, 2012, Le dernier lapon (roman), Paris, Poche/Points, 576 p.

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