L’art est dans le glacis et l’amour artificiel

Vous reprendrez bien un peu de mapping ? Cette technologie développée dans le champ des arts numériques, qui consiste à habiller un espace ou un objet par des projections d’images 3D plus ou moins génératives, a la cote : sollicité à différentes échelles en scénographie pour simuler un décor dans le spectacle vivant ou autres défilés, le mapping s’est immiscé depuis le début du siècle sur les façades des monuments historiques et exulte aujourd’hui en tant qu’œuvre monumentale à part entière immersive et spectaculaire. Fait-il toujours œuvre ? Toujours est-il que l’oasis interactive des nippons TeamLab ne désemplit pas à la Grande Halle de la Villette, tandis qu’à la Chapelle des Pénitents noirs d’Aubagne, Charles Sandison, l’un des pionniers internationaux du genre, plonge le visiteur dans une installation simulant les sources sans cesse renouvelées d’un amour universel. Pour la sixième année déjà, aux Baux-de-Provence, les impressionnantes carrières de lumières s’habillent de mappings de plus de 14 m de haut et nous confrontent, en 2018, aux reproductions de l’œuvre de Picasso face à ses muses.

Au-delà des limites

Au-delà des limites, TeamLab, 2018.

N’allez pas chercher l’amour dans le pré il se trouve au fond de grottes en 3D ! Les visions idylliques d’une nature interactive et sublimée par les images de synthèse d’une trentaine d’artistes, ingénieurs, programmeurs, catalyseurs ou codeurs, réunis au sein du collectif japonais TeamLab, font l’attraction depuis le 15 mai sous la verrière de la Grande Halle de la Villette à Paris. Jusqu’au 9 septembre, l’installation Au-delà des limites déversera inlassablement, en cascades, ses gerbes de fleurs artificielles, ses papillons superactifs et ses farandoles de gnomes dans un espace immersif de plus de 2000 m2. Le ticket d’entrée est plutôt élevé, mais l’attraction est spectaculaire, sans aucun doute ! Interactive sans conteste : placez-vous contre le mur, sous la chute d’eau et celle-ci épouse vos formes, votre main effleure un banc de poissons, ils prendront instantanément, dans un flash de lumière blanche, une toute autre direction… C’est magique ! On navigue ici en plein merveilleux, bercé par une musique sirupeuse qui coiffe, jusqu’à l’overdose peut-être, ce gros gâteau d’anniversaire au nappage un tantinet trop sucré. Car pendant que les « digital natifs » virevoltent dans ce dédale « intelligent », d’autres humains moins expérimentés avancent un peu hagards au sein de ce labyrinthe de planches de moquette noire et de plexiglas, en tâtonnant les parois tels des insectes cherchant l’issue de secours dans le repli des rideaux, évitant par là-même de marcher sur les mains d’autres humains, amoureux assoupis croyant avoir trouvé dans ce jardin d’Eden artificiel, l’oasis de l’amour éternel.

Retour aux sources

The nature of love, Charles Sandison, 2018.

Totalement immersive, elle aussi, l’expérience proposée par Charles Sandison se veut plus conceptuelle que ludique ou décorative, car cette magistrale installation, dont il émane un sentiment mêlé de mystère et d’apaisement, répond à un idéal ambitieux : questionner les sources de l’amour, The Nature of Love (notre photo d’ouverture), par les voies de l’intelligence artificielle. Jusqu’au 1er septembre à Aubagne, dans un flux continu qui s’enrichit de jour en jour, l’architecture intérieure des Pénitents noirs est entièrement baignée de torrents de petits points blancs – autant d’âmes solitaires qui se poursuivent et s’entrecroisent, ou s’entrechoquent, traversées par des rivières de savoirs encyclopédiques simulant l’univers. L’artiste Charles Sandison, qui depuis le début des années 1990 se sert du code et des flux de signaux comme d’un pinceau – et dont on peut voir aussi actuellement le travail de trame dans l’exposition Coder le monde au Centre Pompidou –, a grandi au fin fond de l’Ecosse avant de partir s’installer en Finlande. Dans le cadre d’une résidence hivernale d’un mois au centre d’art d’Aubagne, il y a installé 23 projecteurs connectés à 13 ordinateurs, qu’il peut piloter depuis son studio tout en continuant de développer son œuvre à distance. « Je voulais produire une expérience à la fois corporelle et spirituelle, explique Charles Sandison. Mon inspiration vient de la théorie selon laquelle toute vie sur Terre commence par de simples microorganismes. Grâce au processus d’évolution, ils ont abouti à toutes les créatures complexes qui existent aujourd’hui, y compris nous, les humains, qui portons ce concept d’amour. Or nous savons que les ordinateurs et Internet changent le monde autour de nous si rapidement que nous luttons et que, parfois, nous n’arrivons pas à suivre. Cela nous affecte économiquement, socialement et politiquement. Nous parlons beaucoup des défis et des opportunités de la technologie. Mais qu’en est-il de l’amour ? Doit-il être redéfini à l’aune de la révolution numérique ? »

The nature of love, Charles Sandison, 2018.

« Car si l’amour en tant qu’affect s’exprime à travers le langage de la poésie, de la musique ou des arts en général, il est compris par les sciences comportementales comme une stratégie égoïste, un réflexe de récompense connecté dans notre cerveau pour aider à identifier et à correspondre à des compagnons appropriés qui nous aident à nous reproduire, poursuit-il. Ce comportement est inscrit en nous et ce serait une commande relativement simple, avec laquelle programmer une intelligence artificielle. » Mais cette approche scientifique, bien entendu, ne suffit pas à l’artiste, car elle n’explique pas toute la beauté, la créativité et la poésie associées à l’amour. Pourtant, lorsqu’on lui demande s’il pourrait tomber amoureux d’une intelligence artificielle, l’intéressé répond par l’affirmative : « Oui ! J’en suis certain, puisque je suis tombé amoureux de mon ordinateur et il n’était pourtant pas si intelligent ! La première chose dont l’être humain a besoin, c’est d’être vu, d’être révélé. On est toujours en demande d’une réponse, d’un feed back de l’autre, même si Siri vous répond via votre iPhone, c’est réconfortant… Je pense qu’il se passe quelque chose d’historique avec l’IA. Cela a toujours été là, la culture étant une externalisation de soi, une projection de ce que nous sommes et de nos désirs. Mon instinct me dit qu’il s’opère une symbiose entre le concept d’IA et l’art et que nous en sommes au carrefour. D’ailleurs, si nous, artistes, ne prenons pas cela en compte, si nous ne travaillons pas sur ces sujets, cela restera aux mains de Google, Facebook, etc. Personnellement, je me bats avec moi-même pour trouver une position entre ces deux attitudes : pro technologique ou bien rétrograde ; mon job ne consiste pas à imaginer le futur de l’IA, ni même de répondre à la question “peut-on tomber amoureux d’un agent artificiel ?”, mais de pouvoir naviguer entre ce monde et l’univers de l’IA, tout en conservant l’esprit d’un peintre rupestre. » A méditer dans la fraîcheur de la chapelle !
Et si l’unique mesure de l’amour ne peut être que la démesure, alors pour l’amour de l’art et celui de Pablo qui, comme chacun sait, n’est ni un peintre rupestre ni même un pionnier du mapping, n’hésitez-pas à faire le détour par les Baux-de-Provence : initiées en 2013 avec les installations de Miguel Chevalier, maître incontesté de la projection générative monumentale, les expositions de lumières, déployées à travers les 6000 m2 de carrières et gérées par Culturespaces, nous proposent cette année une immersion dans les reproductions de Pablo Picasso, Picasso et les maîtres espagnols. A découvrir jusqu’au 6 janvier 2019.

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