L’ardente peinture d’Emilie Sévère

Emilie Severe

Installée dans le 9e arrondissement parisien depuis deux ans, la Galerie 1618 se consacre aux jeunes artistes et au développement des échanges culturels entre la France et la Chine. Ce lumineux espace modulable présente actuellement la belle peinture d’Emilie Sévère, plusieurs fois accueillie en résidence dans l’empire du Milieu par Baozhong Cui, commissaire de l’exposition.

Forêt 2, Emilie Sévère, 2010-2017.

Réunir les plus récentes toiles d’Emilie Sévère sous le titre d’un ouvrage de François Cheng(1) est une merveilleuse idée, tant la peinture de l’une fait écho à la poésie de l’autre. Ils ont désormais en partage cette phrase dont l’interrogation réside bien plus dans l’alliance des mots que dans l’absence de ponctuation. « Qui dira notre nuit/Sinon nous-mêmes ?/Nous qui touchons hors nous le non-voir/Nous portons le non-dire/Qui d’autre sinon nous-mêmes/Pour nommer ce qui sans cesse advient :/Lenteur du jour et langueur/Fureur du jour et frayeur/Imminente joie ardente/Immédiate mort atroce », écrit François Cheng. Il y a dans la poésie comme dans la peinture une part irréductible de mystère, qui outrepasse toute compréhension pour faire vibrer les cordes sensibles de l’être. Pensé comme un jardin asiatique par Baozhong Cui, élève du grand poète et commissaire de l’exposition, l’accrochage de Qui dira notre nuit ne peut être appréhendé d’un seul regard. Les murs amovibles de la galerie ont permis d’agencer l’espace pour que les œuvres se dévoilent au fil de la libre déambulation du visiteur. Grands et petits formats se côtoient. Obligeant notre œil à adapter constamment la distance qui le sépare de chaque toile. La danse des corps accompagne celle du regard. Ici, happé par un tumulte de couleurs. Là, par l’énergie d’une forme. Il lui faut pénétrer la peinture et se laisser emporter par elle.

Bleu-Anubis, Emilie Sévère, 2015.

« Emilie Sévère applique d’abord sur le fond de ses toiles un glacis de teintes naturelles – terres brûlées ou terres vertes – comme pour faire naître de ces terres les végétaux, les animaux et les humains. Ce chaos qu’elle laisse advenir nous conduit vers une ouverture du regard, qui rappelle la “vie ouverte(2)” dont parle François Cheng », explique Baozhong Cui. Au mur, les concrétions de couleurs s’agitent. Elles n’appellent pas à la discussion, mais à la sensation. Dans le silence de la galerie, l’invisible tremble. « Je me nourris de tout, je suis perméable. J’écoute la radio quand je peins. Une forme ou une autre apparaît. Je laisse venir. Je me sens comme un passeur », commente l’artiste. Depuis un moment déjà émergent de la tourmente picturale un objet, un animal et parfois même un visage ou un fragment de corps. L’actualité radiophonique s’invite plus concrètement sur la toile. « J’ai souvent peint des objets, des personnages, mais je les recouvrais par la suite à la manière de palimpsestes. Ils étaient très présents parfois, mais on ne les voyait pas. Un peu comme des objets invisibles dont on ressentirait la présence. Aujourd’hui, ils sont assumés. » Le voile peu à peu se déchire et l’histoire longtemps cachée se livre désormais par bribes. Au fil des jours, Emilie Sévère écrit une mythologie. Chacune des toiles vient compléter l’ensemble. Rien n’est clos. La peinture passe de support en support. S’inscrit de manière singulière sur chacun, mais n’existe jamais toute entière dans aucun d’entre eux. Tumultueuse et chaotique, elle échappe. Elle vit. « Destruction ou création ? Je n’ai pas choisi. Mais y a-t-il vraiment une frontière ? C’est un peu la même question quand on parle d’abstraction et de figuration. » Ou de vie et de mort, pourrait-on ajouter sous l’œil amusé d’Anubis (Bleu-Anubis, 2015).

Campement, Emilie Sévère, 2016.

« J’ai invité Emilie à participer par deux fois à des résidences en Chine. C’est à ces occasions que j’ai pu découvrir sa peinture. Je l’ai observée peindre sur le vif. Par certains aspects, son travail possède une esthétique orientale. En Chine, on ne dit pas tout. On laisse toujours un sous-entendu, quelque chose à imaginer, à deviner, à sentir. Il en va de même pour la peinture d’Emilie. Si je ne la connaissais pas, je pourrais penser que c’est un Chinois qui l’a réalisée. » Parmi les toiles présentées, certaines sont plus anciennes et ont été retouchées. Comme Campement, démarrée il y a plusieurs années et terminée en février dernier, ou Anachorète, dont le relief jaune vif était auparavant présenté en creux. Si la matière est plus généreuse qu’auparavant, si l’ensemble paraît plus travaillé, il n’en demeure pas moins qu’Emilie Sévère continue de privilégier l’intuition, le rêve. Chaque toile conserve la mémoire d’un fait vécu ou entendu sans pour autant s’en revendiquer. Le pinceau agit comme la plume saisie par l’écriture automatique. Car aux dires de l’artiste, il n’est pas question d’imagination mais davantage de surgissements. Dans l’atelier, ce n’est pas la tempérance qui règne, mais plutôt une joyeuse frénésie ! « Quand je peins, il faut me freiner. Chaque tableau est une sorte de combat entre toutes mes pensées. Les grands formats et le fait de travailler plusieurs toiles en parallèle fonctionnent comme des ralentisseurs, cela me permet de synchroniser geste et pensée. » Mais au bout du pinceau la vie toujours file en abondance.

(1) « Qui dira notre nuit », François Cheng, Collection Cahiers, Editions Arfuyen, 2001. Né en 1929 en Chine, François Cheng est membre de l’Académie française (fauteuil 34).
(2) « Cinq méditations sur la mort », François Cheng, Albin Michel, 2013.

Emilie Sévère (de face) en conversation avec une journaliste devant Topos 2 et Topos 3 (2016).
Contacts
Crédits photos

Retrouvez Emilie Sévère sur le site Gallery Locator.