L’altérité transcendée à la Maison Pop

Patrick Willocq

Jusqu’au 18 mars, quatre artistes globe-trotters, partis à la rencontre de l’autre, questionnent et détournent les postures anthropologiques classiques, témoignant de la disparition de cultures ancestrales par la création d’une œuvre collaborative exposée au centre d’art de la Maison populaire de Montreuil, près de Paris. Alors que l’Allemand Mario Pfeifer nous plonge en Terre de Feu, confrontant aux mythes colonialistes la réalité quotidienne des indiens Yagans, la vidéaste vietnamienne Thi Trinh Nguyen, fondatrice du centre d’art vidéo de Hanoï (DocLab), s’interroge sur les contradictions que pose l’implantation d’une centrale nucléaire en pays Cham. Ce n’est qu’un point de départ ! Pendant ce temps-là, dans la forêt équatoriale du Congo, le photographe français Patrick Willocq compose de grands tableaux vivants avec les Walés, dont il met en scène l’identité fantasmée et l’ascèse créative. Au fil d’un tour du monde, le réalisateur, plasticien et scénographe Nicolas Henry sollicite pour sa part les anciens avec lesquels il construit de merveilleuses cabanes sous-tendues par des récits. Son travail d’édition photographique sera mis à l’honneur par sa présence à la Maison Pop, ce vendredi 3 mars, de 20 h à 22 h.

« Dans ce premier volet de l’exposition – Vers l’autre –, j’ai souhaité mettre en avant l’idée du dépassement de soi qui permet d’engager cette rencontre avec l’autre, en créant une proximité avec le lointain, commente Blandine Roselle, commissaire lauréate de l’appel à projet 2017 de la Maison populaire sur le thème « L’autre… de l’image à la réalité ». L’axe du deuxième volet – Face à l’autre – se penchera sur ceux et celles que nous côtoyons tous les jours. Le troisième axe, qui nous mènera jusqu’en décembre, est une projection dans le temps : il s’agira d’un questionnement sur “l’autre nous”, celui que nous construirons ensemble. » Si cette exposition est née d’un désir, elle part également d’un constat : « Car, malgré l’accélération des échanges, l’enrichissement des connaissances réciproques et la facilitation des déplacements dans un monde désormais globalisé, notre relation à autrui semble peu évoluer, souligne-t-elle. Notre perception de l’Autre passe toujours au filtre d’une altérité empreinte de préjugés et de stéréotypes raciaux ou d’ordre socioculturels. »

Comment l’artiste peut-il, alors, proposer des lectures parallèles aux observations des ethnologues, aux productions documentaires historiques et distanciées, voire aux mises en scène télévisuelles actuelles bien pensantes de « l’homme blanc » en goguette chez les « bons sauvages » ?

L’immersion Yagan de Mario Pfeifer

Mario Pfeifer
Approximation à l’âge digital pour une humanité condamnée à disparaître (détail), Mario Pfeifer, 2014-2015.

Mario Pfeifer, dont le travail tend justement à remettre en question les conventions des représentations cinématographiques, répond d’un point de vue formel par une large installation vidéo composée d’un triptyque aux couleurs saturées : les images de danses collectives, issues d’archives retravaillées à la palette graphique, succèdent à celles de la boîte de nuit contemporaine, dont la pauvreté, même filmée en format 4K, fait difficilement face à la puissance naturelle des paysages insulaires inchangés, alors que surgit la radicalité aseptisée d’un travail à la chaîne dans une usine de poisson. Pendant quatre mois, Mario Pfeifer a vécu avec les Yagans, l’une des dernières ethnies indigènes vivant en Terre de Feu, depuis plus de 8 000 ans, dont il ne reste qu’une poignée de descendants. Sur l’île de Navarino, au sud de la Patagonie, Mario Pfeifer a montré à ses hôtes, sur des iPads, des images de leurs familles prises en 1920 ; des clichés présentés dans des musées occidentaux, qu’eux-mêmes n’avaient jamais vus. Et il les filme, sur une partition sonore électronique de Kamran Sadeghi (du collectif Soundwalk), composée à partir d’enregistrements de terrain réalisés à la même époque par l’anthropologue missionnaire Martin Gusinde. A travers cette œuvre, Approximation à l’âge digital pour une humanité condamnée à disparaître, Mario Pfeifer nous donne à voir, sous la forme du constat et du ressenti plutôt que du discours pédagogique, la réalité quotidienne d’un peuple dépossédé de sa culture communautaire et de la transmission de son mode de vie.

Questions de focale avec Thi Trinh Nguyen

Thi Trinh Nguyen
Letters from Panduranga (capture d’écran vidéo), Thi Trinh Nguyen, 2016.

Sur un sujet d’ethnologie assez similaire, traitant de la disparition des Chams au Viet Nam, l’une des plus vieilles ethnies encore vivantes dans la province de Ninh Thuâm, la vidéaste Thi Trinh Nguyen questionne en voix off, sous la forme d’un monologue sous-titré, les différentes postures qu’elle pourrait prendre tour à tour du point de vue politique, militant, documentaire ou journalistique, et dont les façons même de cadrer les autochtones injectent du signifié. Il s’agit pour l’artiste de nous faire partager une réflexion menée dans un échange de courriers avec un ami, un alter ego menant des investigations sur le même territoire. Ainsi, le commentaire vidéo nous place d’emblée dans cette proximité, pour ne pas dire cette promiscuité, qui annihile la distance avec les Chams, que l’on voit apparaître à l’écran dans leur quotidien, au sanctuaire de Mỹ Sơn. Alors que le site où ils vivent et pratiquent leur religion issue de l’hindouisme est classé au patrimoine de l’Unesco depuis 1999, que cette ancienne capitale spirituelle et politique du Royaume de Champâ – construite entre les IVe et XIIIe siècles – constitue une attraction touristique majeure au Viet Nam, la vallée qui les abrite est menacée par la construction de deux centrales nucléaires. Entre fiction et documentaire, le film de Thi Trinh Nguyen, Letters from Panduranga (l’ancienne appellation du territoire Ninh Thuâm), exprime, par les questionnements même de l’artiste, toutes les contradictions exacerbées par la modernité.

Les théâtres « Walés » de Patrick Willocq

Patrick Willocq
Walé Lokito, partage non équitable, série Je suis Walé respecte-moi, Patrick Willocq, 2013.

Après avoir travaillé pour des multinationales en Asie, Patrick Willocq, né en France en 1969, décide en 2012 de retourner s’installer en République démocratique du Congo, où il a grandi. Lors d’une expédition en brousse, il aperçoit une femme entièrement maquillée de terre rouge et s’interroge sur le rituel que cela symbolise. Mais c’est seulement deux ans après avoir côtoyé les jeunes mères Walés, tribu appartenant à la population des pygmées, qu’il peut mettre en scène avec elles de véritables fresques photographiques illustrant leur coutume (image d’ouverture). Il faut savoir que les Walés – littéralement « celles qui allaitent » – sont mises à l’écart de la tribu à la naissance de leur premier enfant, pour se consacrer pendant un an, outre à la maternité, à l’écriture de danses et de chansons. A l’art de la vannerie, également, sans avoir le droit, par contre, de préparer à manger, ni de travailler à d’autres tâches. « C’est une position très respectée qui leur donne presque le statut d’un chef, précise Blandine Roselle, devant l’un des tirages de Patrick Willocq réalisé avec Walé Lokito (Partage non équitable) et dans lequel celle-ci s’exhibe sur une chaise à porteur soulevée par dix membres du village. Mais c’est aussi un isolement que certaines vivent très bien et d’autres assez mal, sachant que ce sont leurs pères qui décident de suivre la coutume ou d’en faire fi. Pendant cette longue période de réclusion, leurs maris sont censés subvenir à leurs besoins et doivent leur concocter une sorte de trousseau. Si le rituel est extrêmement codé – la mise en concurrence des jeunes femmes et l’idée de prestige étant de mise –, celles-ci sont en revanche totalement libres dans leur expression et peuvent évoquer leurs états d’âme comme dénoncer cet isolement forcé à travers leurs chants. » Ou bien s’imaginer en chauve-souris, mi-animal, mi-oiseau, comme Epanza Makita Batwalé, 19 ans, qui met ainsi les autres au défi de pouvoir la copier ! A partir des traductions de Martin Boilo, ethnomusicologue et directeur du musée de Mbandaka (ville du nord-ouest de la République démocratique du Congo), Patrick Willocq décide de mettre en scène, avec treize jeunes mères, le contenu fantasmé de leur prose, concocté pour leur cérémonie de « sortie ». Avec l’aide d’un plasticien congolais et le concours des habitants du village, il construit de véritables théâtres dans lesquels s’incarnent les Walés pour y jouer leur propre rôle. A la Maison Pop, cinq clichés issus de la série Je suis Walé respecte-moi (2013) – aussi surréalistes que les couleurs en sont naturelles – sont donnés à voir au public. Un casque audio permet, en outre, d’écouter les chants qui en sont à l’origine ; le 3 février dernier, un documentaire de 52’ (Le chant des Walés), réalisé par Florent de La Tullaye en 2015, a par ailleurs été projeté au centre d’art. « Par cet échange artistique et ces constructions in situ, non seulement Patrick Willocq fait vivre la communauté dont il rémunère les collaborations, mais il s’immisce dans un rituel qu’il enrichit de ses compositions visuelles, souligne Blandine Roselle. C’est une démarche radicalement différente de celle d’un anthropologue ! »

Les différentes postures artistiques proposées ici tendent à créer les conditions d’une altérité « équitable » (comme si l’adjectif n’était pas déjà implicite dans la définition du mot), d’une sociabilité, au sens où l’entend Emmanuel Levinas (1906-1995), qui va plus loin que le partage des connaissances ou la transmission des savoirs véhiculés par l’ethnologie*. Dans ses dialogues avec l’historien et philosophe Philippe Nemo (Ethique et infini, 1982), Levinas défend ainsi que l’Autre est visage et qu’il faut l’accueillir, que le regard au moment de la rencontre avec cet Autre crée les conditions d’une relations d’altérité, au sens d’un engagement réciproque et d’une responsabilité partagée de l’un envers l’autre.

Les cabanes mémoires de Nicolas Henry

Nicolas Henry
Totem (au centre – 2017) et Kitihawa tales (aux murs – 2016-2017), Nicolas Henry.

Créer du lien à travers une œuvre commune, partager le temps de la construction, échanger des savoirs. La démarche de Nicolas Henry tend à réanimer les conditions d’une transmission générationnelle par la création de cabanes avec les anciens. Transmettre, oui, mais transmettre quoi au juste ? C’est une des questions récurrentes que se posent les grands-parents face à leur descendance dans un monde qui vient de muter en quelques décennies, constate le réalisateur du film 6 milliards d’autres, conçu pour le projet éponyme de Yann Arthus-Bertrand dont il assura aussi la scénographie, au Grand Palais, en 2009. Depuis, Nicolas Henry continue de parcourir le monde. Ces cabanes, qu’il photographie, sont des Merzbau où chacun amène un objet mémoire libérateur de récits. Avec son projet Les cabanes des grands-parents (2005-2011), présenté à la Maison populaire sous forme de diaporama, la démarche reste la même : il s’arrête dans une ville ou un village et prend contact avec un habitant qui l’emmène chez un « ancien ». Ensemble, et avec la participation des voisins et amis, ils élaborent une sorte de théâtre identitaire conçu en plein air, dans un arbre ou sur le toit d’un immeuble, un lieu qui convoque l’imaginaire, mais aussi les souvenirs de l’enfance et les rêves éveillés. Les langues se délient au fur et à mesure que le décor prend forme. Nicolas Henry en conserve une photographie et poursuit ainsi son chemin dans plus de quarante pays entre 2012 et 2015, avec Les cabanes imaginaires autour du monde, un projet élargi à la communauté. A partir de grands décors réalisés avec l’aide de tout un quartier ou d’un village, il créée des événements symboliques dans lesquels on se donne rendez-vous à la tombée de la nuit, pour le rituel photographique ! Mais inutile d’en dévoiler d’avantage, car le maître de cérémonie, qui mit en images avec des enfants la fondation de Chicago – collages, portraits, maquettes et dessins à l’appui –, nous donne rendez-vous ce soir même à la Maison populaire de Montreuil.

Parcourir la rue de l’Eglise, grimper les marches derrière la paroisse et rejoindre ainsi la rue Pépin qui gravit la colline jusqu’à la rue Dombasle, où l’on aperçoit déjà l’enseigne de la baleine : c’est là, vous êtes arrivés !

* Lire notamment Altérité et transcendance, Emmanuel Levinas, Montpellier, Fata Morgana, coll. « Essais », 1995.

Trois temps de rencontre

Vendredi 3 mars, à 20 h : rencontre avec Nicolas Henry.
Samedi 18 mars, à 18 h : ne pas manquer la projection de l’autofiction Enfin des bonnes nouvelles, de Vincent Glenn (2016, 1h28), en présence du réalisateur. Comment diable un documentariste au chômage a-t-il fini par distribuer des billets de 500 euros par paquets de deux kilos… ? Une énigme que Jiji, l’animateur de l’émission de radio « Décryptages », tente de résoudre à l’aide de ses prestigieux invités : les fondateurs de Vigi’s, une agence de notation révolutionnaire au succès mondial.
Les mercredi 8, jeudi 9 et vendredi 10 mars : l’artiste Pascal Marquilly, en résidence de création numérique, dévoilera quelques aspects de ses jeux de mise en lumière, Ombres et chimères, lors d’ateliers portant sur la transformation d’images de différentes sources (photographies, vidéos, peintures, illustrations) par des techniques de découpage s’inspirant des théâtres d’ombres indonésiens et des techniques d’animation empruntées au réalisateur Michel Ocelot.

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