L’altérité espiègle de Caroline Achaintre

L’encre, l’aquarelle, la terre et la laine sont autant de matériaux à partir desquels Caroline Achaintre bâtit un univers singulier, où l’étrange côtoie l’humour, entre abstraction et figuration. Une démarche qui se nourrit de références culturelles multiples – née en France et élevée en Allemagne, elle est installée à Londres depuis une vingtaine d’années – : de l’expressionnisme allemand à la science fiction, en passant par le primitivisme et la scène heavy metal, voire les dessins animés ! Présentée l’été dernier au Baltic Center for Contemporary Art de Gateshead, près de Newcastle en Angleterre, la première rétrospective de son travail revient sur ses dix dernières années de création. Elle est à découvrir au Frac Champagne-Ardenne, à Reims, jusqu’au 23 avril.

De gauche à droite : Big Mad (2014), DingDings (2016), S.C.R.U.B. (2015), Astro S. (2015), Caroline Achaintre.
De gauche à droite : Big Mad (2014), DingDings (2016), S.C.R.U.B. (2015), Astro S. (2015), Caroline Achaintre.

Du fond de la salle, sa silhouette poilue et ses grands yeux ronds, agrémentés d’un discret haussement de sourcils, interpellent le visiteur. Réalisée en 2012, Wanderer (photo ci-dessus) est l’une des pièces emblématiques du travail de la laine développé par Caroline Achaintre depuis le début des années 2000. « J’emploie la technique du tuftage, explique-t-elle. Pour cela, je tends mes toiles à la verticale et me place à l’arrière avec un pistolet qui projette les brins de laine à travers le tissu. C’est très physique comme processus et c’est l’une des raisons pour lesquelles je l’affectionne particulièrement. » Une douzaine d’œuvres grand format couvrent les murs des deux niveaux de l’espace d’exposition. De nombreuses céramiques – une pratique débutée il y a six ans –, un ensemble de dessins et une série de gravures complètent la proposition. Quel que soit le support, l’artiste place au cœur de sa réflexion la question de l’autre, de l’ailleurs. Elle nous entraîne dans un « univers parallèle » qui se laisse volontiers décoder, n’exigeant qu’un peu d’imagination pour dérouler son fil narratif et convertir les formes qui le peuplent en compagnons familiers. « Mon intérêt pour l’étrange et le mystérieux m’a amenée très tôt à m’interroger sur la psychologie de personnalités magiques comme à m’intéresser à la figure du clown ; je peignais énormément de visages grimés. De fil en aiguille, je me suis concentrée sur la notion de masque, que l’on ne peut dissocier d’une évocation du primitivisme et de ses effets sur l’histoire de l’art. J’ai d’ailleurs passé beaucoup de temps dans des collections ethnologiques ; j’aime ces petits fragments exotiques venant de l’autre bout du monde. »

Caroline Achaintre.
Caroline Achaintre.

Née en 1969 à Toulouse, Caroline Achaintre n’a de la France que quelques souvenirs d’enfance. A la séparation de ses parents, elle part vivre en Allemagne d’où est originaire sa mère. Mue par une forte envie d’apprendre à travailler de ses mains, elle décide, au début des années 1990 de suivre un apprentissage en tant que forgeron. Activité qu’elle va exercer pendant cinq ans. « Même si cela ne m’a pas permis d’exprimer ma créativité, j’ai découvert comment réaliser une idée en fabricant un objet. » S’ensuivent des études d’art, à Halle (Saale), de 1996 à 1998 en Allemagne, puis à Londres – elle y est attirée par l’émulation née de la scène YBA (Young British Artists) –, où elle rejoint le Goldsmiths College, entre 2001 et 2003, après deux années passées au Chelsea College of Art & Design. Installée depuis lors dans la capitale anglaise, l’artiste mène une quête tout entière tournée vers l’exploration d’un entre-deux où règne la dualité : « L’idée du masque est centrale dans mon travail, pas tant l’objet lui-même que la notion, qui implique un questionnement sur ce qui se cache derrière une façade, sur le rapport entre le devant et le derrière, sur la possibilité d’une double identité ; mes pièces tuftées sont d’ailleurs quasiment toujours habitées par deux personnalités qui coexistent. » Des réflexions qui trouvent aussi écho dans son travail du dessin, qui l’accompagne au quotidien – « Il y a ce qu’il y a sur et dans le papier », glisse-t-elle dans un sourire –, comme de la céramique. Pour cette dernière, elle utilise ce qu’on appelle de la terre-papier, mélange d’argile et de fibres de cellulose, dont elle affectionne la grande malléabilité, mais aussi « le côté direct, immédiat, qui mêle le hasard au contrôle ». « Cette part d’incertitude est elle aussi importante : qu’il s’agisse des céramiques, des pièces tuftées ou des dessins, elle participe à créer de l’étrange, de l’exotique, à convoquer l’altérité. »

Caroline Achaintre
De gauche à droite : Tummocks (2013), Waffler (2012) et Efes (2012), Caroline Achaintre.

Caroline Achaintre considère une œuvre comme aboutie lorsqu’elle s’anime, qu’elle l’amuse ou la touche. « Quand elle prend vie, résume-t-elle. Et cela peut tout à fait être le cas d’une forme complètement abstraite. » Vient alors la recherche d’un titre, dont la sonorité revêt pour elle autant d’importance que la signification des termes choisis. « Se met en place tout un échange ludique entre ce que je vois et ressens face à la pièce et les mots qui me viennent à l’esprit. » Fantaisie et humour sont le plus souvent convoqués. Au regardeur de se prêter au jeu des correspondances ou de simplement se laisser guider, en toute subjectivité, par son imagination. Quel que soit son choix, il repartira l’esprit revigoré, peuplé de créatures fascinantes et saugrenues, parfois inquiétantes mais surtout des plus attachantes.

Caroline Achaintre
De gauche à droite : Fevver (2008) et Specter (2017), Caroline Achaintre.
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