Au LAAC de Dunkerque – Le corps dans tous ses états

Gilles Barbier

Qu’il soit miroir de soi ou d’autrui, objet de transformation, en mouvement ou simple trace, le corps est au cœur des réflexions de nombre d’artistes depuis toujours. Présentée jusqu’au 18 septembre au LAAC de Dunkerque, Every Body est une exposition dédiée à sa représentation comme à sa portée symbolique à travers les disciplines les plus variées de l’art contemporain. Elle réunit une cinquantaine d’artistes et quelque 70 œuvres appartenant au musée ou prêtées par des collections publiques et privées.

Butz&Fouque
Blue Portrait (Studio JF, Sète), Butz&Fouque, 2009.

« Le corps est cet étrange objet qui utilise ses propres parties comme symbolique générale du monde et par lequel, en conséquence, nous pouvons fréquenter ce monde, le “comprendre” et lui trouver une signification », écrivait Maurice Merleau-Ponty dans Phénoménologie de la perception. Conçue selon cette même approche par Sophie Warlop, directrice du LAAC, et Richard Schotte, responsable du département Art et Médiation des musées de Dunkerque, l’exposition Every Body s’organise autour de plusieurs thématiques, toutes dédiées à l’évocation du corps, dans l’espace et dans la société. « Toute l’histoire de l’art nous montre, des représentations les plus académiques aux happenings et performances des années 1970 et jusqu’à la dématérialisation technologique, comment les œuvres peuvent interroger l’image, la représentation des corps, l’expression d’une souffrance ou d’un bonheur, l’affirmation d’un engagement politique, le désir, depuis l’origine des temps, de laisser une trace, de construire un récit, expliquent les deux commissaires en préambule. Pour y parvenir, le corps peut être l’objet d’un désir, l’outil d’une technique, il peut laisser la trace d’un geste et/ou d’un passage, il peut se mettre en danger. Il manifestera toujours la tension entre l’unique et la diversité, entre l’individu et le corps social. Il montrera inlassablement l’expression d’une inquiétude métaphysique et l’effroi face à l’immensité de l’univers. »

ORLAN
Refiguration / Self-Hybridation
n°12
, Orlan, 1998.

Au fil des salles, le corps est ainsi tour à tour abordé en tant que reflet de l’autre, témoin de notre rapport au monde et à la nature, trace d’une présence, représentant d’une individualité comme d’un collectif. Qu’ils soient sculpteurs, peintres, photographes ou performeurs, les artistes questionnent à travers lui les notions les plus diverses telles l’identité, le progrès scientifique – notamment de la génétique – ou encore les défis environnementaux actuels. Le parcours s’ouvre sur le thème « L’effet miroir ». « Le but est d’interpréter le regard de l’autre. D’apporter une pesanteur, une densité et de montrer qu’il y a un travail sur le double », explique Sophie Warlop. En témoignent les Portraits de Perrine Butz et Bénédicte Fouque, duo de photographes diplômées de l’école des Beaux-Arts de Dunkerque, qui posent la question du double et de la gémellité en mettant en scène des modèles arborant des coiffures et des habits similaires ; présentées face-à-face, dos à dos ou dans des postures « complémentaires », les deux personnages féminins évoluent dans un jeu constant de reflets et de lumière. Non loin, un autoportrait d’ORLAN semble défier l’essence de leur travail : Refiguration / Self-Hybridation n°12, une œuvre appartenant au Centre national des arts plastiques, dévoile une femme à la plastique trafiquée… A la fois terrifiante et fascinante, elle est tout simplement impossible à dédoubler.

Déformation et absence

Erwin Wurm
Psycho7 (blue), Erwin Wurm.

S’il peut être figé par la photographie, le corps peut aussi disparaître ou se déformer dans l’espace. Etre enfermé, caché, recouvert par les autres. « Il s’agit d’explorer la question du corps absent », précise Sophie Warlop à l’orée de la deuxième salle. Y sont notamment présentés les Vases anthropomorphes (1995) de Pascal Convert, des pièces creuses créées à partir de moulages de ses avant-bras. Au centre de la pièce, deux pieds dépassent d’une sorte de pull-over qui semble avoir englouti le reste des membres de l’homme auquel ils appartiennent ; Psycho7 (blue) est une sculpture qui inquiète autant qu’elle prête à sourire signée de l’Autrichien Erwin Wurm. Au mur, une huile sur toile d’André Fougeron (1913-1998) laisse deviner deux corps engagés dans un combat, entrelacés au point de ne plus former qu’un ; Solitude des gladiateurs questionne la place de l’humain dans la foule et la façon dont il peut se fondre dans la masse ou, au contraire, s’en extraire.
Un étrange personnage attire le regard : il s’agit d’un enfant, tenant un tambour et assis, seul, sur un rebord dont il est visiblement sur le point de glisser… Untitled (2003), de l’Italien Maurizio Cattelan, illustre avec force les notions de chute et de poids qu’aborde également Every Body. Sans oublier « celle de danger », rappelle la directrice du LAAC, que l’on retrouve, alliée au vertige, dans l’œuvre de Philippe Ramette : accrochée au mur, Plongeoir II – conçue en bois d’iroko – incite à prendre le risque de faire un pas en avant.
Si le corps est pour certains un outil d’appréhension de l’espace, il est pour d’autres un producteur de traces, porteur d’une signature, d’un patrimoine génétique. C’est l’idée explorée par exemple par Maurizio Cattelan avec Spermini (1997), une série de masques en latex reproduisant le visage de l’artiste mais avec des carnations diverses. « Ces masques sont à la fois tous pareils et tous différents, explique Richard Schotte. Nous avons réuni ici cinquante masques sur cent cinquante au départ. L’œuvre peut être interprétée comme une cartographie sur laquelle ces visages représenteraient différentes nationalités, pourtant il ne s’agit que de lui. Cela questionne la reproduction génétique. »

Ushio Shinohara
Boxing Painting, Ushio Shinohara, 1960 – 2000.

Le Japonais Ushio Shinohara développe, quant à lui, une démarche picturale pour le moins originale : surnommé « le taureau » – d’après un jeu de mots sur son nom –, l’artiste né en 1932 utilise ses poings (recouverts de gants de boxe) et la puissance physique du corps pour projeter la peinture sur une bâche. Ses Boxing Painting, initiées en 1960, sont comme autant d’empreintes dont émane une rare énergie. C’est au contraire un appel à la sérénité que semble promouvoir Still Man, de Gilles Barbier, une sculpture hyperréaliste montrant un homme, nu, enserré de végétation et comme plongé dans une profonde méditation. A moins qu’il ne soit au contraire en danger comme le suggère Sophie Warlop : « Il est pris au piège, étouffé par des lianes. » Retour aux origines et relation fusionnelle avec la nature ou mise en garde contre un avenir menacé par notre inconséquence, à chacun d’y lire le message qui lui convient. Et de s’approprier les multiples clés disséminées au fil d’une exposition à la fois pointue et à la portée de tous.

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