La pensée au jardin

Entre deux week-ends, deux jours fériés, la semaine est idéale pour se rendre au 27e Festival international des Jardins de Chaumont-sur-Loire, qui vient d’ouvrir ses portes sous le soleil. Vingt-deux jardins ont été dessinés par des équipes de concepteurs aux métiers et nationalités très diverses. Venus d’Allemagne, du Canada, de Corée du Sud, de France, des Etats-Unis, d’Italie, du Japon et de Russie, des paysagistes, jardiniers, architectes, urbanistes, scénographes, metteurs en scène, graphistes mais aussi un anthropologue, un géographe, un ébéniste et une plumassière, ont planché sur le passionnant thème de la pensée. Sélectionnés par un jury présidé par l’écrivain Jean Echenoz, les projets se devaient non seulement de proposer une réponse originale à la thématique de l’année, mais aussi une forme capable de s’épanouir végétalement dans le temps sans perdre de son sens. A pied d’œuvre depuis des semaines, secondés par les jardiniers du Domaine, les créateurs s’intéressent désormais à la réaction du public. Présents lors de l’inauguration du festival, ils ont pu recueillir en direct les premières impressions et, à en croire le sourire affiché par l’ensemble des parties, l’édition 2018 est réussie. Par ailleurs, six cartes vertes ont été offertes à des personnalités issues du monde du paysage et de l’art. Ainsi, Bernard Lassus propose Etre là… un peu +, un jardin plein de couleurs qui interroge sur la perception possible d’un lieu, et l’OULIPO (Ouvroir de littérature potentielle) offre de parcourir Le jardin des voyelles, un jeu de présence/absence où les mots sont rois. Sous l’œil attentif de Chantal Colleu-Dumont, la directrice du Domaine, le Festival international des Jardins accueillera les visiteurs jusqu’au 4 novembre.

Anastazia, Ursula von Rydingsvard, 2013-2014.

La brune se lève, les pieds dans la rosée du matin. Le soleil pointe à peine et les fleurs dans leurs parterres cachent encore leurs pistils. Le chemin flâne vers le château, des nacelles en osier sont installées en contre-haut de la Loire. A la fois domestiquée et libre, la nature s’épanouit. A l’aube, le Domaine de Chaumont-sur-Loire est plein d’une vie à part, de celle qui se prépare à recevoir des hôtes de marque. Tout le monde est sur le pont malgré le calme qui émane des arbres. A quelques centaines de mètres, le photographe se tient. Nous nous sommes vus, mais une solitude choisie se respecte. Il est là pour capturer la lumière et n’a besoin de rien d’autre. Eric Sander est celui qui, tout au long de l’année, documente chaque événement organisé par le Domaine. Ses photos ont fait le tour du monde. A la hauteur d’Anastazia, sculpture d’Ursula von Rydingsvard, toute de pièces en cèdre assemblées et recouvertes de graphite en poudre, un bourdonnement se fait entendre. D’abord discret, puis vrombissant. L’insecte est mécanique. Il s’avance au-dessus de la pelouse, stagne dans les airs, et recommence. Etrange sensation que celle procurée par ce gardien technologique. Ainsi fait, fait, fait, le petit drone. Ainsi fait, fait, fait, trois petits tours et puis s’en va. Deux pivoines, tourner à gauche, des dizaines de tulipes, tourner à droite. Suivez votre instinct. Juste à côté d’une fougère, une sculpture se blottit. Le Printemps au Jardin de Wang Keping. Titre fort à propos annonçant aussi les majestueux « bouquets » de rhododendrons roses et tondos de myosotis installés dans la cour de la ferme.

Le Livre de sable, par les collectifs MoonWalkLocal et Paysagistes Sans Frontières.

Deux jeunes en tablier de cuisine traversent l’allée qui mène à leur lieu de travail. Le Domaine se prépare à l’arrivée des visiteurs. Passé le pont, un chuintement régulier s’élève. Le râteau à feuilles égalise soigneusement les gravillons du petit chemin. Chaque matin, les jardins sont vérifiés, car la nuit est souvent propice à divers forfaits. Ainsi, des chevreuils viennent parfois s’empiffrer sans vergogne de fleurs. Laissant tiges décapitées et dépitées pour tout tableau. Il faut donc non seulement arroser et entretenir, mais aussi soigner, réparer, remplacer… et recommencer. « Bonjour ! », lance un jardinier affairé et souriant non loin d’une ronde bleue de formes découpées et imbriquées les unes aux autres. « Il me dit que son livre s’appelait Le Livre des Sable, parce que ni ce livre, ni le sable n’ont de commencement ni de fin », écrivait Jorge Luis Borges dans Fictions. La référence à l’écrivain argentin vient rappeler que nous sommes désormais entrés dans les Jardins de la pensée, thème de la 27e édition du Festival. Non loin, un arbre aux feuilles rouges a poussé dans une eau noire et s’y mire. La possibilité d’une île, suggère l’architecte Ulli Heckmann. Emprunter les dalles. Déposer ses chaussures. Entrer et contempler. Ainsi, il vous sera possible de découvrir Le jardin du présent intensément et son cercle de pierres et de fleurs. « Tels ces tableaux trompeurs qui, regardés de face, ne montrent que confusion, mais qui, vus de biais, révèlent des formes distinctes. » En regard de cette citation de Shakespeare (Richard II), Réflexion faite propose un jeu plastique et intellectuel où se mélangent la rigueur des formes et les affabulations de l’imagination.

Les sept vallées, par Sébastien Chevrier, Lydie Majcherczyk (architectes) et Noémie Chabert (paysagiste).

Entre deux bosquets de feuilles bien taillés, un mur noir se dresse : « Mais pourquoi tout ce qui se passe dans notre tête ne pourrait pas être réel ? », s’interroge Albus Perceval Wulfric Brian Dumbledore ! Grand sorcier devant l’Eternel et dans la saga Harry Potter. Impossible de passer devant la question sans y penser. Est-ce à dire que nous vivons dans un rêve et rêvons la réalité ? Ou bien serions-nous capables d’engendrer par la pensée un monde réel ? Imaginons un instant que la moindre de nos imaginations se matérialise. Pourrions-nous supporter la réalisation constante de nos rêves ? Ainsi va la pensée au jardin. Mais bientôt détournée par une autre proposition. « Des armées de travail t’attendent. […] Tu devras renoncer à tout, tes certitudes, tes pouvoirs, tes biens patiemment amassés. […] Il te faudra laver ton cœur des lourds désirs qui l’embarrassent. Quand il sera débarbouillé, la lumière t’apparaîtra. » Attentif aux messages inscrits sur les lattes de bois de la spirale ascendante, le visiteur passe de la Vallée de la Quête, à celles de l’Amour, puis de la Connaissance, de la Liberté Solitaire, de l’Unité, de la Perplexité Majeure et de l’Epuisement. Par la magie du nombre 7 et du jardin Les sept vallées, achevez un cycle, travaillez à la transformation, et renaissez. Ce que vous lirez sont des extraits de La Conférence des oiseaux, splendide poème mystique de l’intellectuel soufi Farid al-Din Attar, né en Perse autour de 1140. Au sommet de la modeste pyramide, un miroir comme un œil. « Tout cela n’est que le début du commencement de l’histoire… », apprend-on. Mais est-ce notre cœur illuminé d’espoir qui bat ainsi ? Non pas. L’oreille tendue vers le rythme de la vie, il faut franchir un dernier poème. Le nuage en pantalon du futuriste Vladimir Maïakovski. Avantgarden nous plonge dans une réflexion en rouge et noir sur la fragilité de l’existence et donc sur son sens. Il est 10 heures. Les grilles du parc s’ouvrent. Bienheureux ceux qui ont fait le chemin jusqu’au Domaine de Chaumont-sur-Loire, ils verront qu’ici les sentiers se multiplient, bifurquent et se perdent en une infinité de possibles.

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La 27e édition du Festival international des Jardins, Jardins de la pensée, se tient jusqu’au 4 novembre au Domaine de Chaumont-sur-Loire.

Crédits photos

Image d’ouverture : Voyage intérieur, par Charlotte Macé, Rémi Pernet-Mugnier et Tanguy Sorre © photo MLD – Anastazia © Ursula von Rydingsvard, photo MLD – Le Livre de sable © Collectif MoonWalkLocal (Axel Adam, Camille Ricard, Lucas Geoffriau, Etienne Henry Et Xin Luo) et collectif Paysagistes Sans Frontières (Etienne Roby, Benjamin Illat, Nicolas Brousse, Estelle Briaud, Sébastien Thomas, Hugo Levere, Sophie Canu, Jean-Baptiste Audubert) – Les sept vallées © Sébastien Chevrier, Lydie Majcherczyk, Noémie Chabert, photo MLD – Etre là… un peu © Bernard Lassus, photo MLD – Le jardin des voyelles © l’OULIPO, photo MLD – La possibilité d’une île © Ulli Heckmann, photo MLD – Le jardin du présent intensément © Manuel Tardits, Frank Salama, Nicolas Fiévé (architectes) et Florence Mercier (paysagiste), photo MLD – Réflexion faite © Amélie Viale (graphiste-photographe), Violaine Hugonnier et David Bonnard (architectes), photo MLD – Entrez dans la pensine © Bérengère Lecat, Stéphane Larcin, photo MLD