La littérature en partage

Le Frac Franche-Comté accueille actuellement une exposition collective passionnante, à la fois par son thème et les œuvres présentées. Montag ou la bibliothèque à venir, imaginée par Patrice Joly, explore les liens qui unissent la littérature aux arts visuels, témoignant de l’intérêt des artistes pour cette dernière. Une trentaine d’œuvres, réparties en trois espaces évoquant chacun un ouvrage littéraire, sont à découvrir jusqu’au 14 janvier.

Sylvie Zavatta.

Installé sur le site de l’ancien port fluvial de Besançon, l’architecture du Frac Franche-Comté s’impose avec modestie. Le bâtiment dessiné par l’architecte japonais Kengo Kuma est fait de pleins et de vides, de droites et de courbes, de reflets et de noirs rectangles. A l’intérieur, les espaces sont flexibles et le souci du visiteur constant. La programmation du lieu s’appuie sur une collection riche de plus de 600 œuvres appartenant à quelque 300 artistes et dont les plus récentes pièces viennent engager une réflexion sur le temps. Enrichie depuis le mois d’octobre par Montag ou la bibliothèque à venir, une exposition collective* qui révèle diverses intersections sensibles entre la matérialité des formes et l’insaisissable danse des mots. Cette exposition aborde la question des arts plastiques et de la littérature. Mais comment en est venue l’idée ? Tout commence il y a bien longtemps, avant même sa prise de fonction en tant que directrice du Frac Franche-Comté. A l’époque, Sylvie Zavatta n’arrive pas à choisir entre lettres modernes et histoire de l’art. « J’ai donc fait un double cursus. Si j’avais pu, j’aurais également opté pour la philosophie ! A l’époque, les disciplines étaient très cloisonnées. Pour moi, cette séparation n’a jamais eu de sens et cela se confirme aujourd’hui dans les productions artistiques. » Une double formation qui l’a inévitablement amenée à jeter des ponts entre les différents espaces de l’art et à préférer travailler des notions transdisciplinaires par nature, comme le temps. « Quand Patrice Joly m’a parlé de son projet concernant les liens entre arts visuels et littérature, j’ai été enthousiasmée. Je l’ai invité à faire une résidence au Frac pour travailler sur cette question et éventuellement préparer un projet d’exposition. » Désormais très concret.
Le voyage commence avec Standard Edition de Rodney Graham. La pièce de 1988 compte parmi les œuvres les plus connues du plasticien. Vingt-quatre volumes renfermant l’ensemble des écrits de Freud sont disposés, selon leur épaisseur, sur une étagère métallique et séparés par endroit. Il n’est pas question de sens, de contenu, les livres ainsi mis en scène forment alors un seul et unique objet. Une sculpture dont l’esthétique évoque le travail de Donald Judd (1928-1994), grand inspirateur de Graham. « Placée à l’entrée de l’exposition, cette pièce condense nombre de préoccupations de cette dernière, tout en lui apportant le ton subtilement ironique typique de l’artiste canadien. Cet improbable hybride de bibliothèque et de sculpture minimaliste annonce la couleur : il s’agira, dans cette exposition, de parler de littérature (de toutes les littératures, y compris celles qui sont à la frontière de la Littérature, en l’occurrence ici la scientifique ou la psychanalytique, pointant le fait que tout corpus conséquent de publications a vocation à devenir une « littérature »), de livres, et de ce qui leur sert d’écrin, mais aussi de montrer ce que l’art est capable de faire à la littérature et inversement », explique Patrice Joly.

Robinson Crusoé, Daniel Defoe (au premier plan) de Camille Henrot, 2012, et My Epidemic (Teaching Bjarne Melgaard’s Class) (à l’arrière-plan) de Lili Reynaud Dewar, 2015.

Entrons maintenant dans l’exposition composée de trois sections portant chacune le nom d’un roman essentiel du XXe siècle : Manhattan Transfer de John Dos Passos, Détruire dit-elle de Marguerite Duras et Fahrenheit 451 de Ray Bradburry. La première traite de la notion de transfert ou de transposition matérielle du texte, la deuxième s’intéresse à la trituration de la matière textuelle, du livre en soi, et la troisième s’attache plus particulièrement à l’objet bibliothèque. A peine entré, le visiteur est saisi par un alignement de rideaux blancs suspendus devant le mur principal de la salle. Des aplats rouge sang les conquièrent et répondent à des textes imprimés par endroit. Cette alternance de vides immaculés et d’occupations agressives convainc d’emblée que l’œuvre est un discours engagé. Les textes sont ceux, entre autres, de l’écrivain et éditeur Guillaume Dustan, du journaliste et romancier Guy Hocquenghem, ainsi que du philosophe et auteur Tim Dean. Tous porteur de revendications, notamment liées aux minorités sexuelles. Ils parlent de sida, de corps, de transgenre… « Nous sommes ici dans le transfert matériel d’un texte sur un autre support pour en donner une lecture différente en quelque sorte », précise Sylvie Zavatta. L’œuvre est signée Lili Reynaud Dewar.
Au centre de l’espace, Camille Henrot propose, quant à elle, une île habitée d’objets, de journaux et de fleurs intitulée Robinson Crusoé, Daniel Defoe. « L’artiste donne le titre de cette œuvre universellement connue à l’une de ses installations en forme d’Ikebana et fait fusionner deux traditions pour le moins éloignées ; celle, occidentale, de la botanique, consistant à donner aux espèces naturelles le nom dérivé de personnalités princières ou autres et celle, orientale, des arrangements floraux destinés avant tout à perpétuer une continuité harmonieuse entre intérieur et extérieur, nature et architecture », indique Patrice Joly. Ce foisonnement de l’artiste française côtoie l’épure de Jorge Méndez Blake. Le Mexicain aligne quatre tables noires (notre photo d’ouverture) qui laissent passer la lumière. Sur chacune d’entre elles, un objet : une machine à écrire prête à se séparer d’une feuille verte sur laquelle nous pouvons lire « Portez ce vieux whisky au juge blond qui fume », un phare, noir lui aussi, une architecture minimaliste de trois couleurs et deux escaliers se faisant face, séparés par un vide (Double balcony). Chaque œuvre fait l’effet d’une apparition, elle est une proposition plastique et synthétique d’un fait, d’un sujet, d’un ouvrage… littéraires. Ici, la machine a écrit un pangramme, phrase contenant toutes les lettres de l’alphabet et possédant un sens. Là, le phare évoque différents récits du XIXe siècle. On pense à ceux de Jules Verne et de Robert Louis Stevenson, par exemple. Chaque pièce est un mystère à déchiffrer, une énigme dont la résolution est parfois contenue dans son titre. Double Balcony ne viendrait-elle pas nous parler de l’impossible amour de Juliette et Roméo ? Sans doute.

Cartographies 1. La crise de la dimension (vidéo), Estefanía Peñafiel Loaiza, 2010.

Pénétrons à présent dans l’espace intitulé Détruire dit-elle. « Les œuvres réunies ici s’en prennent directement au texte, le transforment, le réduisent, le maltraitent, le trahissent, l’esthétisent, donc… l’une des idées motrices de cette section est que les arts visuels investissent la littérature dans ce qu’elle a de plus sacré et d’a priori intouchable, sa monumentalité », commente Patrice Joly. Sur l’écran, un ouvrage dont la page de droite ne possède qu’un titre. Une main apparaît et entame un parcours laborieux et savant. Doigt après doigt, le nom du chapitre – « La crise de la dimension » – se dévoile, puis émerge du blanc le texte. Mot après mot, ligne après ligne, Ecuador d’Henri Michaux se livre. L’œuvre d’Estefanía Peñafiel Loaiza est remarquable. De ce membre de chair coule de l’encre. Pouce, index, majeur se succèdent et perdent de leur couleur noire à mesure que la page se remplie. Les lettres bavent puis deviennent nettes, comme si toute pensée tumultueuse finissait toujours par se canaliser dans l’écriture. Cette vidéo, ainsi qu’une photographie appartenant à la même série, ont a été acquises par le Frac Franche-Comté suite à une exposition monographique consacrée à l’Equatorienne en 2016. « Le texte de Michaux fait écho à certaines préoccupations écologiques contemporaines. Il dit en substance que la terre n’est pas si vaste et qu’il va falloir la considérer autrement. Cette œuvre est emblématique du travail d’Estefanía qui est toujours à la fois engagé et extrêmement sensible. L’artiste ne revendique jamais de façon démonstrative, mais toujours avec une intelligence subtile », souligne Sylvie Zavatta.
Un autre livre, pages ouvertes, est maintenu dos au mur. Face à lui un projecteur. A un rythme régulier des diapositives de couleurs se succèdent et se superposent à la partie droite de l’ouvrage. Compact de Maurice Roche, imprimé en trichromie, s’efface alors sous l’effet lumineux et coloré imaginé par Mark Geffriaud. « Par ce procédé, l’artiste prolonge la “technique” de l’écrivain qui était déjà, d’une certaine manière, une tentative pour se rapprocher du monde des arts visuels via l’emploi d’encres colorées et donc d’amener une autre dimension à la textualité. La pièce de Geffriaud pousse encore plus loin cette approche de Roche, en lui conférant un caractère délibérément rétinien : le texte s’estompe au profit d’une pure alternance colorée, il devient tableau abstrait, monochrome clignotant, feux tricolores… », explique Patrice Joly.

Exister caché, Thu Van Tran, 2009.

C’est dans la troisième salle, Fahrenheit 451, que le titre de l’exposition révèle tout son sens. Dans son roman de science-fiction, Ray Bradbury conte l’histoire de Montag, un pompier dont la mission est de détruire les livres et qui finit par passer du côté lumineux de la force en rejoignant ceux qui ont décidé de les sauver. « La fiction de Bradbury est une allégorie de la résistance à la censure et à tous les totalitarismes, elle symbolise aussi le caractère éminemment subversif de la littérature qui continue de se révéler dangereuse pour les gouvernements hostiles et la cible préférée de leurs attaques, précise Patrice Joly. (…) Une bibliothèque n’est pas égale à la somme des ouvrages qu’elle réunit, elle la surpasse toujours : elle possède une dimension organique qui en fait un objet à part ; nourrie de perpétuels apports, de variations constantes, elle suit le devenir spirituel de celui ou de ceux qui la font grandir et constitue un véritable écrin, quel que soit sa taille : elle est l’élément final de cette énorme poupée russe que constitue la littérature, le livre étant son constituant de base. De nombreux auteurs l’ont pris comme sujet de leurs récits, la plus connue étant certainement la grande bibliothèque de Borges. Côté artistes, la bibliothèque est à la croisée de l’art et de l’écriture, puisqu’elle est d’emblée sculpturale. Sujette au “trafic” incessant des livres, à leurs allées et venues, elle est en perpétuel mouvement, rien que de plus normal dans ces conditions qu’elle les inspire. »
Les œuvres présentées dans cette section témoignent à la fois de l’objet bibliothèque et de sa symbolique. Elles traduisent plastiquement un certain nombre de préoccupations sur le sujet tant des écrivains, que des artistes. S’impose au milieu de l’espace une proposition signée Thu Van Tran. La sculpture, inspirée directement du récit de Bradbury, est constituée de deux imposantes plaques de plâtre enserrant des livres destinés au pilon avant d’être sauvés par la plasticienne. « Dans la dystopie de l’auteur américain, les gens cachent les livres à l’intérieur des cloisons pour leur éviter d’être détruits. Montag rejoindra ceux qui se cachent dans la forêt et y apprennent un ouvrage par cœur. Chacun devenant alors un livre vivant. L’œuvre de Thu Van Tran rejoue ce récit. Le motif inscrit sur une des deux plaques ressemble à la focale d’un appareil photo. Il m’évoque Big Brother et les conséquences néfastes de la surveillance », indique la directrice du Frac. Un sentiment confirmé par le titre de l’œuvre : Exister caché.

The Book Lovers (détail), David Maroto and Joanna Zielinska, 2015.

Courant sur deux murs à angle droit, une étagère soutient une kyrielle de bouquins. Un rapide coup d’œil indique qu’ils n’appartiennent pas aux mêmes domaines, genres, styles… littéraires. Il y a là le plus célèbre roman de Lewis Carroll, mais aussi celui de Stendhal ou un autre difficile à identifier d’Alphonse Daudet. Tous supposés de dangereux auteurs subversifs puisqu’ici réunis par Özlem Sulak en raison de leur interdiction dans son pays, la Turquie. Avec cette œuvre, elle s’insurge contre la censure d’hier et d’aujourd’hui. « L’artiste a connu le coup d’état du début des années 1980. A cette époque, les gens pouvaient aller en prison s’ils possédaient des livres interdits. Certains les brûlaient, d’autres les cachaient. Özlem Sulak a voulu collecter ceux qui avaient été censurés. Même si on ne comprend pas le turc, on reconnaît tout de même certains livres. L’extrémité de l’étagère qui n’est pas remplie montre que cette collection n’est pas achevée. Mais l’artiste ne peut pas retourner dans son pays. C’est trop dangereux », précise encore Sylvie Zavatta.
Dans un angle de la salle, une bibliothèque basse est entourée de fauteuils invitant à leur lecture. Cette proposition intitulée The Book Lovers, développée par Joanna Zielinska et David Maroto, compte désormais plus de 400 ouvrages, tous signés par des artistes. En fonction des conditions d’exposition, le duo choisit de présenter certaines fictions plutôt que d’autres. « Pour lui, l’existence de cette bibliothèque est le symptôme d’un véritable phénomène au sein de la création contemporaine et signifie bien plus qu’une tendance passagère, elle représente rien de moins que l’émergence d’un nouveau médium, comparable à l’avènement de la vidéo dans les années 1960. Parce qu’il considère que la littérature en provenance des artistes bouleverse les codes de la littérature et régénère en profondeur un champ qui aujourd’hui peine à échapper aux impératifs marchands et au confort de la narration romanesque. La fiction d’artiste est capable, toujours selon Joanna Zielinska et David Maroto, de déconstruire totalement la littérature dans ses schèmes narratifs, dans la question des supports et du paratexte qu’elle revisite totalement en l’intégrant au principal, dans l’instauration du récit et la participation du public pour lesquels elle constitue une véritable révolution, mais aussi dans la logistique de distribution qui envisage de véritables parcours alternatifs aux réseaux de distribution de la “grande” édition… », explique Patrice Joly. Tous les week-ends, deux comédiens proposent aux visiteurs de leur lire en tête à tête un extrait d’un des livres. Dans une vitrine, quelques volumes rares doivent être protégés.

Future Library, Certificate, Katie Paterson,
2014-2114.

Pour conclure ce parcours non exhaustif, arrêtons-nous devant deux cadres renfermant deux encres sur papier. A gauche, la représentation de la coupe d’un tronc d’arbre comme affectionnée par la dendrochronologie. A droite, un certificat d’authenticité signé Katie Paterson. Future Library 2014-2114 non seulement justifie la seconde partie du titre de l’exposition, mais surtout est un dispositif artistique étonnant et enthousiasmant de l’artiste britannique. En 2014, sur un bout de territoire norvégien, des arbres ont été plantés pour être transformés cent ans plus tard en papier et ainsi permettre l’impression d’une anthologie très spéciale. En effet, chaque année depuis lors, un écrivain apporte un texte qui sera conservé sans avoir été lu jusqu’à l’année fatidique de 2114, durant laquelle les manuscrits seront présentés dans une salle de la nouvelle bibliothèque d’Oslo et imprimés. Margaret Atwood et David Mitchell comptent parmi les premiers contributeurs. Cette même année, les détenteurs de certificats se verront remettre un livre. Le Frac en recevra deux et Sylvie Zavatta d’espérer un miracle.

* Avec Ignasi Aballí, Francesco Arena, Daniel Gustav Cramer, Dora Garcia, Mark Geffriaud, Rodney Graham, Camille Henrot, Claire Fontaine, Gary Hill, David Lamelas, Jorge Méndez Blake, Jean-Christophe Norman, Claudio Parmiggiani, Estefanía Peñafiel Loaiza, Katie Paterson, Lili Reynaud Dewar, Özlem Sulak, David Maroto et Joanna Zielinska, Thu Van Tran, Oriol Vilanova.

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