La leçon de relativité d’Alicja Kwade

S’appuyant sur la rigueur scientifique comme sur les champs d’exploration sémantique et conceptuel qu’offre la philosophie, Alicja Kwade développe une œuvre qui n’a de cesse d’interroger le réel et les grands principes physiques et intellectuels qui en sous-tendent habituellement l’appréhension. A Tours, l’artiste d’origine polonaise déploie à travers l’immense nef du Centre de Création Contemporaine Olivier Debré une installation aux lignes épurées, qui invite à la contemplation tout en se jouant de nos perceptions. Pensée en regard de l’architecture singulière et du volume généreux du lieu, elle fait la synthèse de plusieurs projets menés par l’artiste depuis 2015.

Die bewegte Leere des MomentsThe Resting Thought, Alicja Kwade.

Un battement régulier résonne dans l’espace baigné de lumière. Au-dessus des têtes des visiteurs, un curieux ballet est à l’œuvre : suspendus chacun à l’extrémité d’une chaîne tels deux pendules, une horloge et une grosse pierre sont engagées dans une ronde parfaite. Diffusé en temps réel dans la salle, le bruit amplifié du tic-tac mécanique des secondes confère à l’ensemble un caractère à la fois solennel et dramatique. D’abstraite, la notion de temps qui passe devient concrète, voire menaçante. « Cette pièce est la rencontre entre l’un des matériaux les plus symboliques de notre environnement, la pierre, qui elle-même renvoie à notre planète tournant sur elle-même, et quelque chose de complètement immatériel, qui pourtant régit nos vies et modèle ce que nous sommes en tant que matière : le temps », précise Alicja Kwade. Montrée pour la première fois à Francfort en 2015, puis à Paris à l’occasion de Nuit Blanche 2016, Die bewegte Leere des Moments (Le vide en mouvement du moment) fait partie d’un ensemble de pièces sculpturales que l’artiste a choisi de recontextualiser pour l’exposition The Resting Thought (La pensée au repos). Parmi elles, citons Out of Ousia (Hors de l’Ousia, 2016), dans laquelle la plasticienne polonaise avait associé pour la première fois un mur de béton à un haut miroir au cadre métallique, de part et d’autre duquel deux objets venaient se répondre. Remarquée lors de la Biennale de Venise de 2017, WeltenLinie (La ligne des mondes) témoignait de son intérêt pour la forme du labyrinthe et initiait son exploration si singulière de l’espace, de sa perception et leur relativité commune. Est aussi évoquée TunelTeller, réalisée en 2018 à Ipswich, au nord de Boston aux Etats-Unis, qui vient rappeler son goût pour les œuvres en extérieur. « Pouvoir installer des pièces dans l’espace public a été une étape très importante pour moi, explique Alicja Kwade. D’ailleurs, outre le fait qu’elle soit représentative des recherches menées ces dernières années, cette exposition a été pensée comme une œuvre d’extérieur. » Un extérieur sur lequel ouvrent généreusement les immenses baies vitrées de la nef du CCC OD, auxquelles font écho la multitude de cadres métalliques disséminés dans l’espace, qui viennent prolonger les profondeurs de champ et les jeux visuels générés par l’œuvre. La nuit, la salle reste éclairée par un système de veilleuse. « De façon à ce que les gens se rendent compte que l’art et la vie ne font qu’un, glisse Alain Julien-Laferrière, directeur de l’institution tourangelle, et que même lorsque la ville dort, il y a ici une œuvre qui veille. »

The Resting Thought, Alicja Kwade, 2019.

La voie de l’art, Alicja Kwade ne l’a pas vraiment choisie, elle s’est imposée à elle dès son plus jeune âge. Née en 1979 à l’est du Mur de Berlin, à Katowice, ville industrielle du sud de la Pologne, elle est la fille d’une enseignante-chercheuse en Sciences culturelles, spécialiste des langues slaves, et d’un historien de l’art, également restaurateur d’œuvres. « Mon père avait une galerie et un atelier, où des artistes venaient travailler. J’adorais traîner là. La décision de devenir artiste, je pense l’avoir prise vers l’âge de quatre ans ! » A l’époque, son père s’amuse à jouer un rôle critique et organise des petites compétitions de dessins, auxquelles son frère et ses cousins participent avec elle, tout en nourrissant dans la plus grande discrétion d’autres projets pour sa famille. En 1987, ils parviennent ainsi à fuir la Pologne communiste en prétextant aller assister au mariage d’un parent en France. Ils s’installent alors en Allemagne de l’Ouest. A 19 ans, Alicja Kwade part étudier les Beaux-Arts à l’université de Berlin, ville où elle vit toujours aujourd’hui et depuis laquelle elle rayonne dans le monde entier d’un projet à l’autre : de l’Italie à la Russie, en passant par le Danemark, la Finlande ou encore l’Espagne. Ce mardi 16 avril, sera inaugurée à New York sa dernière sculpture, ParaPivot, sur le toit du prestigieux Metropolitan Museum of Art. Le CCC OD de Tours, quant à lui, accueille sa première exposition institutionnelle en France.

The Resting Thought (détails), Alicja Kwade, 2019.

Forte de quelque quatorze sculptures produites spécifiquement, The Resting Thought réunit des matériaux à la fois très variés et récurrents dans l’œuvre de l’artiste : béton, pierre, terre cuite, bronze, acier, verre, etc. Des murs en béton et de grands cadres noirs se dressent dans l’espace, dessinant un large labyrinthe que le visiteur est invité à appréhender dans sa dimension architecturale, mais également psychique, car relative à un cheminement de la pensée. Ici et là, quelques marches ne menant nulle part évoquent autant l’architecture urbaine qu’un questionnement philosophique voué à une absence de réponse. « En définitive, on se retrouve toujours seul face à nous-même. » En plusieurs endroits, des objets, boules, rochers, sont posés de chaque côté d’un miroir, donnant l’impression qu’ils se transforment, passant du métal au bois, du gris au brun, en le traversant. « Mon intention n’est pas tant de copier quelque chose que de montrer l’existence de différentes possibilités. Le miroir est dans mon travail davantage un cadre, une fenêtre, qu’un outil de réflexion. »

The Resting Thought (détails), Alicja Kwade, 2019.

Si dans le travail d’Alicja Kwade, les formes et l’esthétique semblent toujours être des plus simples et épurées, elles n’en résultent pas moins de recherches mathématiques et physiques complexes, ainsi que d’une grande rigueur technique. En témoigne par exemple cet ensemble de sculptures verticales, disposées de façon très précise dans l’espace, de manière à troubler notre perception, et nées de la déclinaison formelle d’un tronc d’arbre, dont l’original est ici reproduit en bronze. « J’ai commencé par scanner le tronc en 3D, puis j’ai travaillé la forme à partir de sa légère torsion initiale, précise l’artiste, l’accentuant peu à peu selon le principe de la suite de Fibonacci*, qui peut d’ailleurs être régulièrement observé dans la nature. La torsion de départ multipliée une vingtaine de fois, on obtient une colonne tout autant baroque que renvoyant aux piliers de l’architecture antique. » Des piliers destinés à redevenir de simples pierres sous l’effet de l’usure du temps, rappelle-t-elle encore, avant de faire allusion aux notions de début, de fin, de cycle, mais aussi de décalage, de croissance, de développement. « Je travaille sur les liens existant entre information, objet et langage. Quelle est, par exemple, la différence entre un arbre, la forme d’un arbre et la matière d’un arbre ? Il s’agit d’éléments de langage, qui dépendent de la façon dont on les utilise. J’essaie de définir ce qu’est la matière, ce qui la produit, ce qui la modèle. Puis j’entremêle le tout en fonction du déplacement du visiteur dans l’espace. » Elément clé de la proposition, ce mouvement du public, sans lequel l’image reste figée, provoque une fluctuation des formes de la sculpture qui vient illustrer une diversité de points de vue chère à l’artiste. « Tout relève et se transforme en fonction de nos points de vue respectifs », insiste-t-elle. Pour Alicja Kwade, aucune vérité n’est ferme. Inlassablement, elle questionne la réalité, invitant chacun à s’interroger sur les systèmes et les règles établis par nos soins, tels que les principes de mesure du temps et de l’espace, sur lesquels nous nous appuyons (trop) passivement pour appréhender le monde et notre position dans l’univers. Un jeu d’échelles et de sémantique des plus passionnant.

* La suite de Fibonacci est une suite de chiffres et nombres entiers dans laquelle chaque terme est la somme des deux termes qui le précèdent.

Contacts

The Resting Thought, jusqu’au 1er septembre au CCC OD à Tours. Des visites commentées de l’exposition sont régulièrement organisées. Les deux prochaines auront lieu les dimanche 21 avril à 16 h 30 et jeudi 25 avril à 18 h 30, respectivement sur les thèmes « La matière sculpturale : entre transformations et illusions à travers l’exposition d’Alicja Kwade » et « Structurer le regard : entre points de vue et cadrages dans l’installation d’Alicja Kwade ».
Le site de l’artiste : www.alicjakwade.com.

Crédits photos

Image d’ouverture : The Resting Thought © Alicja Kwade, photo S. Deman – Toutes les photos sont créditées © Alicja Kwade, photo S. Deman